vendredi, 13 juin 2008

Au bout de Céline

Comme il paraît à peu près impossible de maintenir Céline hors de l'Université, des bibliothèques et des librairies, la tactique consiste à l'ensevelir sous les préjugés divers et variés, afin qu'il soit au bout du compte comme Proust, parfaitement digeste, accessible aux vierges farouches et aux vieillards gâteux. On mastiquera juste les passages où Céline dépeint les résistants comme des branquignols et des lâches. Encore un peu de patience, dans quelques années on ne lira plus qu'Harry Potter !

D'où l'exigence de redéfinir Céline. Cerné par les bourgeois nazis hypocrites, c'est un nazi sincère au contraire. Il a commis aux yeux des bourgeois le crime suprême : il a dit ce qu'il pensait, sans détours. Lui-même d'ailleurs s'en est voulu de tant de sincérité : ce n'est pas hygiénique.

Les quelques "inconditionnels" de Céline (Le Bulletin célinien, par exemple, du Belge Marc Laudelout) se recrutent parmi les bourgeois héritiers de Flaubert, une espèce en voie de disparition. Bourgeois ils sont et ils resteront, mais de peur de mourir d'ennui, sous le poids des conventions, ils ne peuvent s'empêcher de sortir la tête de temps en temps de leur carapaçon. En somme, les vagues, ils se réjouissent comme des gosses que Céline les fasse à leur place.

Quant aux bourgeois entiers, eux, les héritiers de Sartre, Camus, Malraux, ou qui s'en réclament, ils sont moins naïfs et le fait qu'on puisse, à travers Céline, les démasquer, ça les rend blêmes.

Pourquoi un communiste préfère-t-il un nazi sincère à un nazi hypocrite ? Parce qu'un communiste n'a pas pour principe de fuir la vérité, bien au contraire.

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 La seule info que j'ai pu tirer de cette gazette douteuse, Lire, et de ce numéro spécial consacré à Céline, c'est ce jugement de l'auteur de Mort à crédit sur Balzac, que j'avais oublié, et qui est révélateur lui aussi : "Balzac n'a pas de style." Le jugement d'un romantique sur un classique. En réalité ce n'est pas qu'il n'y a pas de poésie chez Balzac, c'est plutôt qu'elle n'est pas ostentatoire. Ce qui est "abstrait" dans la littérature de Balzac, exactement comme dans la peinture classique qu'il aimait, c'est Balzac lui-même. Balzac n'est pas aussi énigmatique pour un bourgeois que ne l'est la peinture de la Renaissance, mais presque.

 

 

 

 

jeudi, 12 juin 2008

Nombrilisme

Tout le monde a au moins une bonne raison de détester Céline - moi par exemple, c’est son jansénisme et son hygiénisme qui me débecquetent. Et en même temps, tout le monde a aussi une bonne raison d’aimer Céline. Puis il n’y a pas loin du jansénisme de Céline à son esprit rabelaisien, ou de son hygiénisme à son esprit “bohême”. En fait, il est de deux siècles à la fois, un homme du XVIIIe et un homme du XIXe superposés. C’est le secret des plus grands romanciers : le dédoublement. Chez Voltaire, chez Rousseau, chez Balzac, il y a ça. Proust, lui, au contraire, est monolithique, un produit manufacturé de son époque dont il ne révèle rien mais qu’il se contente d’exprimer. Le vrai nihilisme est là. Une poésie pour les temps à venir, Proust ? Je n’en crois rien : une poignée de cendres.

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Même les analphabètes ont une bonne raison d’aimer Céline, vu qu’il leur fait gagner un maximum de pognon. Le magazine Lire, par exemple, spécialisé dans la littérature pour analphabètes, ne peut pas s’empêcher de publier un hors-série sur Céline, histoire de compenser la nullité de ses chroniques habituelles. Ils ont raclé les fonds de tiroir, revomi une vieille interviou truquée de Madeleine Chapsal, vieille peau distendue, puis retendue, puis redistendue… Céline, les derniers secrets : on dirait un titre de Détective ou de Paris-Match. Ça sent le scoop de journaliste raclé dans une poubelle ou négocié au ministère de l’Intérieur. Quand il s’agit de se foutre de la gueule du populo, il y en a qui ne reculent devant aucun moyen. Faut voir aussi le ton moralisateur que prennent les baveux de Lire pour reprocher entre parenthèses à Céline son antisémitisme tous les deux paragraphes, pareil que si on reprochait à un gamin de cinquante ans d’avoir volé un pot de confiture sur une étagère quand il en avait dix. Ce n’est pas “le grand pardon” mais “la grande rancune”. C’est le premier écrivain français “en conditionnelle”. Et après ça il y en a qui osent dire que la démocratie n’est pas “moralisatrice” ! Même Céline, le plus immoral d’entre tous : surtout pas d’alcool, ni de cigarettes.

vendredi, 25 avril 2008

Marx pour les Nuls

Une poignée d'intellectuels communistes sur un plateau de télé confrontés à François Hollande. Emmanuel Todd, Daniel Bensaïd, pour ne citer que les plus cohérents. Aucun d'entre eux, pas même Todd, n'a l'air d'avoir retenu la leçon d'histoire de Marx. Marx, transformé en fétiche par les communistes. Avec une nuance de mépris chez Bensaïd pour Marx, comme si celui-ci appartenait à la préhistoire. Le même mépris que celui de Guaino pour les Africains ; le mépris de celui qui dépense pour celui qui aurait à peine, selon lui, commencé à penser. L'hôpital qui se moque de la charité - Bernard Kouchner.

Quant à François Hollande, il ignore lui-même ce qui le distingue réellement de Sarkozy ; que des communistes acceptent de causer avec lui, voilà qui le réconforte. Tant que les communistes, LCR ou PCF, continueront de considérer les bobos de gauche autrement que comme des bobos de droite, ils ne recouvriront par leur crédit.

Ezra Pound déjà l'avait remarqué : on ne fait pas plus ignorant de la doctrine marxiste qu'un communiste français. Confirmation de Céline, goguenard, qui qualifie son roman Mort à crédit de roman communiste... que les militants communistes sont trop cons pour prendre comme tel.

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Franchouillardise : on confond Marx avec Proudhon. Brièvement, la lutte des classes, dans laquelle la production joue un rôle déterminant, pour Marx, c'est la période 1750-1850. Avec Napoléon III commence une nouvelle ère, qu'on peut qualifier de "totalitaire", même si Marx n'emploie pas cet adjectif. La "lutte des classes" ne permet plus de comprendre l'évolution politique de la France après 1850 selon Marx lui-même.

Marx écrit Le 18 Brumaire de Louis Napoléon précisément pour cette raison, pour tenter d'expliquer en quoi consiste le changement, pourquoi la lutte des classes en France "a vécu". C'est une chronologie de l'avènement de la société civile bourgeoise, dont l'Etat totalitaire est l'émanation. Ce qui n'empêche pas l'Etat ainsi créé et son appareil administratif, sa bureaucratie, de produire ensuite de manière plus ou moins autonome des droits et des devoirs, des lois, destinées à la société civile.

Superficiellement, on fera observer que l'Etat existait déjà en France auparavant. Bien sûr, mais ce n'était pas la même organisation ; peu à peu la société civile bourgeoise a modelé l'Etat autrement. Balzac est pour Marx le meilleur peintre de cette nouvelle société.

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Il me semble que la comparaison avec les micro-Etats que constituent les grands sociétés anonymes de production de biens, dirigées par un PDG (non propriétaire), permet de mieux comprendre le schéma tracé par Marx. Le personnel, employés et cadres, jusqu'aux dirigeants, constituent la société civile, dans laquelle les cadres intermédiaires pèsent bien sûr d'un poids plus lourd, pris individuellement. La direction, le PDG et ses lieutenants, forment l'appareil d'Etat. Le nom de la société, ses slogans, ses séminaires de formation, constituent l'aspect religieux, mystique, et les étapes de la promotion interne une voie de progression vers une sorte de Nirvana. Pas très spirituel, il est vrai ; mais Marx explique justement comment dans la société totalitaire le matérialisme est maquillé en spiritualité.

On ne peut pas dissocier ces sphères, personnel et direction, liées par un même destin et communiant avec plus ou moins de sincérité dans la même religion. L'imbrication est parfaite. Même la vie d'un salarié en dehors de l'entreprise n'est pas distincte du travail de ce salarié dans l'entreprise.

Ma comparaison est fausse dans la mesure où, au-dessus des SA et des SARL en tous genres, il y a l'Etat français, tandis qu'au-dessus de l'Etat français il n'y a rien... ou presque ; presque, car si la République française ressemble de plus en plus à une société anonyme "managée" par un PDG à coup d'objectifs et de slogans creux, c'est parce qu'elle est dominée de plus en plus par l'Etat européen ; les paysans français, par exemple, sont désormais des bureaucrates qui dépendent au moins autant de l'Etat européen que de l'Etat français.

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Dans une France largement bureaucratique, où le secteur tertiaire prend une place toujours plus grande, continuer de parler de "lutte des classes" relève de la part des communistes et des syndicats de la mystification. Ce faisant, les ouvriers sont aussi menteurs que leurs patrons. Mais le plus grave n'est pas là. Si on peut comprendre que pour des raisons tactiques, de mobilisation, l'idée de lutte des classes soit toujours mises en avant par les communistes, en revanche ceux-ci n'ont aucune raison de participer à la mystification laïque, de s'agenouiller devant les "droits de l'homme" totalitaires. Ces "droits de l'homme" virtuels ne sont, comme Marx le démontre, qu'un opium plus fort qu'aucune religion auparavant, une pure fiction qui mène à l'abrutissement. Voyez Mélanchon ou Michel Charasse, Robert Redeker : ce sont des exemples typiques de fanatiques de l'Etat et de sa religion laïque, des mythomanes complets. Si l'on pouvait concevoir la religion laïque en dehors du fanatisme, dans l'absolu elle ressemblerait au bouddhisme ou à l'animisme. Et ce parfait crétin de Mélanchon ne trouve rien de mieux à faire que de dénoncer le fanatisme religieux du Dalaï Lama.

"Chrétienne, la démocratie politique l'est en ce que l'homme... y est considéré comme un être souverain ; mais l'homme dont il s'agit dans la démocratie politique, c'est l'homme inculte et non social. La chimère (...), le postulat du christianisme [luthérianisme], la souveraineté de l'homme (...) devient dans la démocratie une réalité concrète, une présence, une maxime séculière."

Et aussi : "L'homme des droits de l'homme est l'individu égoïste et indépendant."

Karl Marx, in : Critique de l'Etat hégélien.

Cette critique de l'Etat totalitaire que Benoît XVI s'abstient de faire, bien que les circonstances l'imposent et qu'il soit l'une des rares autorités spirituelles mondialement reconnues, cette critique est dans le marxisme, plus drastique que chez n'importe quel théologien catholique antilibéral, Bloy ou Chesterton.

On peut déduire aussi que dans la République des traîtres, si Sarkozy est le premier, il est loin d'être le dernier. Ce qui est dépassé, ce n'est pas Marx, ce sont les tentatives des sociaux traîtres et des démocrates crétins de réformer la société civile et l'Etat bourgeois.

mercredi, 23 avril 2008

Pyromanie

Par une indiscrétion de D. de Villepin, on connaît le mépris affiché de Sarkozy pour la poésie. Etant donné que je ne fais nulle confiance à Villepin et à ses goûts de bourgeois gaulliste pour les poètes les plus pompiers (pompiers-pyromanes, ça va de soi), je préfère dire que c'est la poésie qui méprise Sarkozy, plutôt que l'inverse, spécialement la poésie du poète-critique fachisto-communiste Ezra Pound : 

Avec l’Usure

Avec l’usure nul homme n’a maison de bonne pierre

chacune taillée, puis ajustée

afin que le décor puisse orner la façade,

avec l’usure

nul ne possède un paradis peint aux murs de l’église

harpes et luz

ni la vierge qui reçoit le message

une auréole s’élevant de l’incision,

avec l’usure

nul homme ne voit Gonzague, ses héritiers, ses concubines

un tableau n’est plus fait pour durer, pour vivre avec

mais pour se vendre et se vendre vite

avec l’usure, péché contre nature,

ton pain sera fait de chiffons, toujours plus

ton pain sera sec, comme du papier

sans le blé des montagnes, sans la forte farine

avec l’usure le trait s’empâte

avec l’usure les contours s’estompent

et nul homme sur terre ne trouve sa place.

Le tailleur de pierres est privé de ses pierres

le tisserand de son métier

AVEC L’USURE

la laine ne se vend plus

avec l’usure les moutons n’apportent plus de gain

l’Usure est une peste, l’usure

émousse l’aiguille dans la main de la servante

éteint le talent de la fileuse. Pietro Lombardo

ne vient pas de l’usure

Duccio ne vient pas de l’usure

Ni Pier Della Francesca ; ni de l’usure Zuan Bellin’

ni peinte “La Calunnia”.

Ni de l’usure Angelico ; ni Ambrogio Praedis,

Ni l’église de pierre taillée signée : Adamo me fecit.

Ni de l’usure s&int Trophime

Ni de l’usure saint Hilaire,

l’usure a fait rouiller le ciseau,

Rouiller l’art et l’artisan

Rongé la trame sur le métier

Nul ne sait plus y mêler le fil d’or ;

Azur est dévoré par ce cancer ; cramoisi n’est plus brodé

Emeraude ne trouve plus de Memling

L’Usure frappe l’enfant dans le ventre de sa mère

Elle frappe le jeune homme qui fait sa cour

Le paralyse dans la couche nuptiale, l’usure s’étend

entre le mari et sa jeune épousée

CONTRA NATURAM

Ils ont amené les putains à Eleusis

Des cadavres prennent place au banquet

sur mandement de l’usure.

Cantos XLV

NB : Usure : droit prélevé pour l’utilisation du pouvoir d’achat sans tenir compte de la production ; souvent sans tenir compte des moyens de production.

NL : La "plus-value" n'est rien d'autre qu'un "perfectionnement" de l'usure : un prélèvement à la source, hypocrite.

 

lundi, 21 avril 2008

Finissons-en !

Pour en finir avec Dieu, c'est le titre du dernier ouvrage de référence signé Richard Dawkins. Vu que ce pavé s'est déjà vendu à des millions d'exemplaires dans le monde, Flammarion s'est dit que ça ne pouvait être qu'une bonne chose de publier les derniers travaux de Dawkins en français, en évitant un titre trop raccoleur, comme il se doit dès qu'on quitte le terrain du journalisme pour entrer sur le territoire de la Science.

Les éditeurs français ne reculent devant rien pour faire bénéficier au grand public des derniers progrès de la Recherche scientifique où qu'ils se logent, la recherche en général, sur les origines de l'humanité en particulier, où c'est qu'il y a plein d'animaux, c'est plus rigolo. On est en démocratie oui ou crotte de bique ? On est dans un Etat laïc et républicain qui essaie de préserver les enfants de la superstition et du voile islamique, bordel, ou pas ?

 Dawkins est une sorte de Michel Onfray grand-breton. Si je les compare sur le plan scientifique, à vue de nez je donne un léger avantage au Britannique. "A vue de nez" parce que c'est encore la meilleure technique pour jauger les truffes.

Avantage léger, vu que Dawkins gratifie ses lecteurs tout au long de son bouquin d'arguments de ce niveau : "Newton se disait effectivement croyant. Comme pratiquement tout le monde jusqu'au XIXe siècle (ce qui en dit long à mon avis)." Avec des arguments comme ça, entre parenthèses, la science est VRAIMENT à la portée de tous (à mon avis).

Assassiner Dieu dans un bouquin tous les dix ans, ça semble le meilleur moyen que la bourgeoisie ait trouvé pour se rassurer sur sa toute-puissance.

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 Blague à part, deux remarques sérieuses à propos de Dawkins. D'abord la parenté entre les théologiens qui démontrent par A+B l'existence de Dieu et les athéologiens qui cherchent à établir par A-B qu'il n'existe pas, saute aux yeux. Comme dit Simone Weil, le pari de Pascal relève de l'autosuggestion et pas de la science expérimentale. Pascal = Nitche ; Dawkins = Thomas d'Aquin ; Onfray = mon curé démocrate-chrétien.

En même temps ce qu'il faut bien voir c'est que malgré sa légèreté dans le domaine des sciences humaines, Richard Dawkins est quand même moins crétin que son homologue évolutionniste yanki Stephen Gould, archétype du kantien inepte, de l'épistémologue forcené, que Dawkins ne peut s'empêcher d'égratigner au passage, respectant ainsi une vieille tradition anglaise de mépris de la science et de l'art étatsuniens, dissimulée derrière des gentlemen agreements commerciaux.

Car Dawkins postule que si Dieu n'a pas de réalité, si c'est juste une invention humaine, alors la recherche scientifique ne peut pas ne pas en tenir compte. Bravo ! A l'inverse, le scientifique qui croit dans l'objectivité de Dieu, comme Poincaré, ne peut se satisfaire de la théorie du hasard ou de celle du chaos, de la physique quantique mathématique "empruntée" aux nazis par les Yankis. Dawkins n'est pas un scientifique qui fait abstraction, volontairement, comme Gould, de la nature (à l'exception notable du panda).

C'est-à-dire qu'on doit au moins savoir gré à Dawkins de n'être pas un faux-cul de première comme Gould. Un faux-cul viscéral.

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Et puis j'ai quand même appris un truc dans le bouquin de Dawkins, qui s'est cogné de lire Mein Kampf dans le cadre de ses travaux, ce qui est au-dessus de mes forces.

Comme Drieu la Rochelle, Hitler relève la convergence entre Karl Marx et saint Paul. Je me dis que si Hitler a été capable de voir cette convergence, il y a une chance pour que Benoît XVI finisse lui aussi par s'en rendre compte et arrête de nous bercer avec saint Augustin, produit de la décadence de l'empire romain.

 

 

vendredi, 18 avril 2008

Créationnisme

Un phénoménologue sans dieu, c'est comme un climatologue sans soleil. Le terme de l'évolution de la mystique laïque, dont Hegel et Marx démontrent qu'elle est une mystification, le terme de cette évolution c'est la mystique du singe. C'est un marxiste italien, Labriola, qui a dit à quel point l'idéologie selon laquelle l'homme est un singe achevé est funeste à la compréhension de l'évolution politique de l'humanité, c'est-à-dire aux sciences humaines. Pour un héritier de l'humanisme de la Renaissance, qu'il soit communiste ou catholique, la science s'arrête à Lamarck ; au-delà, on verse dans la propagande ou la "pasquinade", comme dit Marx parlant de la science de Darwin. Admettre ne serait-ce que l'hypothèse (hétéroclite) néo-darwinienne, sous la pression du monde, comme l'a fait Benoît XVI, est par conséquent une concession intolérable de plus à la mystique libérale. Si l'étiquette de philosophe athée va si mal à Marx, c'est qu'il est au XXe siècle un des très rares penseurs à perpétuer l'humanisme de la Renaissance : un "phare", comme dirait Baudelaire.

jeudi, 17 avril 2008

Contre Proust

A l'espoir plus ou moins inquiet du paysan dans la moisson prochaine, puis dans la verdeur du printemps, la nostalgie plus étroite encore du néo-païen écologiste fait pendant. A gauche un paganisme futuriste, à droite un paganisme archaïsant.

"Se vautrer dans le passé c'est peut-être de bonne littérature. En tant que sagesse, il n'y a rien à en espérer. Le Temps retrouvé, c'est le Paradis perdu, et le Temps perdu, c'est le Paradis retrouvé. Que les morts inhument leurs morts. Si l'on veut vivre à chaque instant tel qu'il se présente, il faut mourir à chacun des autres instants."

Aldous Huxley, Le Génie et la Déesse

D'où vient ce préjugé que la sagesse et la littérature ne peuvent faire bon ménage ? De Platon ?

mercredi, 16 avril 2008

Entre Ben et Benoît

Ce que le politologue yanki Samuel Huntington a vaguement discerné, c’est que la société yankie est à peu près dépourvue de conscience politique. Ce qu’on peut résumer ainsi : elle ignore d’où elle vient et elle ignore où elle va. Derrière les slogans positivistes nazis se cachait à peu près la même inconscience, le même angélisme triomphant.

En revanche l’expression de “choc des civilisations” est un abus de langage ; pour qu’il y ait choc des civilisations, encore faut-il qu’il y ait “civilisations” ; or si l’islam est une civilisation, elle est archaïsante ; et la démocratie yankie n’est pas une civilisation mais la négation de ce qui fait la civilisation, la négation de l’élan. Examinons la flèche de l’art, plus visible encore que celle de la science. Ce n’est que de façon marginale que l’art émerge aux Etats-Unis. Ezra Pound, isolé dans cette nef de fous, réfugié poétique en Italie, eh bien les Yankis n’ont rien trouvé de mieux que de le traiter comme un alien.

Mais le cinéma, l’architecture, l’art contemporain yankis, sont d’abord mûs par la volonté de propagande commerciale ou morale. Le procédé cinématographique n’a pas été inventé par les Yankis, mais ils en ont fait la plus grande entreprise iconoclaste, la plus légère industrie de destruction de l’imagination jamais conçue.

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Pour emprunter à la cinétique, il n’y a pas téléscopage mais simple friction entre l’islam et le capitalisme, entre deux modèles sociaux inertes. La concurrence se joue au-dessous de la ceinture.
L’islam est un moralisme qui nie la valeur morale du régime démocratique yanki ; et le régime démocratique yanki se fonde sur un moralisme tout aussi fanatique pour dénier toute valeur morale (actuelle) à l’islam.
Pour prolonger le parallélisme : idéologiquement l’islam nie toute forme d’évolution, politique autant que biologique ; mais le capitalisme nie aussi l’évolution, de façon plus sournoise, en s’affirmant comme le terminus de l’évolution politique ; pour ce qui est de l’évolution biologique, la société civile yankie l’affirme, mais elle n’a pas de sens, elle n’est anticipatrice de rien en dehors des films de science-fiction de S. Spielberg. Fatalisme contre relativisme, refus d’embrayer contre débrayage.
Quel régime illustre mieux l’harmonie entre le capitalisme et l’islam que le régime saoudien, qui superpose le capitalisme le plus radical à l’islamisme le plus fanatique et qui a produit Ben Laden ? Pour viser Manhattan et le Pentagone, pour comprendre aussi bien les Etats-Unis, il fallait être Saoudien. La foi dans les mathématiques et la géométrie des musulmans et des Yankis, c’est le point de tangence. On peut anticiper l’absorption de l'islam dans le capitalisme (Houellebecq), aussi bien qu'on peut prévoir l'absorption des Etats-Unis par l’islam.

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Bien sûr il y a des électrons libres, des personnalités intermédiaires. Ainsi Tariq Ramadan.
Ce que je vais dire est sans doute excessivement théorique pour une fois, mais tant pis. Après tout l’intuition est le sixième sens de l’Occident.
Je postule l’amour de Tariq Ramadan pour Voltaire. Dans ce cas ce théologien comprend mieux Voltaire que la Sorbonne nouvelle ne l’explique.
Car Voltaire se situe exactement à la charnière, entre le fanatisme exprimé par Pangloss et la honte du fanatisme exprimée par Candide. Voltaire oscille entre ces deux pôles. On pourrait presque dire : c’est un fanatique, un positiviste honteux, ou un faux fataliste. Du voyage initiatique de Voltaire à celui de Céline, il n’y a d’ailleurs qu’un style qui tient à quelques bains de sang.
Céline est un faux nihiliste lui aussi, nul besoin d’être un grand psychologue pour le deviner. Le Voyage de Céline est une transposition populaire de voyage de Candide. Bien au-dessus des guides touristiques Chateaubriand ou Proust. Si Ramadan était vraiment byzantin, c’est la littérature de Proust qu’il devrait citer, pas celle de Voltaire.
Comme l’oscillation de Voltaire est aussi un branle, un mouvement libre, aspiré par cette pente occidentale, vers quoi Tariq Ramadan peut-il évoluer sinon vers un islamisme radicalement différent de l’islamisme fondamental ? Mais ceci est une autre histoire.

mardi, 15 avril 2008

Pour un art communiste

Ce qui frappe d’emblée le profane chez Marx, à condition d’aborder ce pan plus discret, c’est la pertinence de sa critique littéraire. Le contraire d’un gugusse foutraque comme Sollers dont les seules lumières consistent à braquer les projecteurs sur sa rotonde personnalité et sa prose éthique (L’éthique du bourgeois est une enflure). Il faut ranger un tel fumiste du côté de l’obscurantisme romantique. Au moins Edern-Hallier avait ce geste classique de trier le bon grain de l’ivraie avec solennité, d’appeler un écrivain un écrivain et un maquignon un maquignon. Ainsi Marx résout la contradiction apparente entre un Rousseau “positiviste” et un Rousseau “païen”. Pour comprendre la façon dont le marxisme s’articule avec la Révolution française, d’ailleurs, la meilleure façon est sans doute de passer par la critique littéraire de Marx. Energique contempteur de la religion des Droits de l’homme, Marx a une façon d'envisager Rousseau ou Voltaire beaucoup plus nuancée. Candide, c'est "voyage au bout de la bourgeoisie". Pour Marx, Voltaire est fourvoyé dans une impasse, mais il est aussi le premier à s’en rendre compte, c’est-à-dire à explorer cette impasse. Chateaubriand, lui, n’est qu’un menteur, un fuyard. Tous les efforts de la critique bourgeoise consistent d’ailleurs à tenter de justifier les mensonges de Chateaubriand par des sophismes tels que : “Un artiste est forcément un menteur”. Non, l’artiste bourgeois est forcément un menteur : nuance.

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Un autre aspect positif de Marx, c’est qu’il s’abstient de parler de peinture. La critique, qui contraste avec le journalisme, consiste aussi à ça. Marx est un esprit beaucoup trop “renaissant” pour broder sur des métiers qu’il ne connaît pas. Le contraste est saisissant avec Diderot, dont l’ignorance encyclopédique des tenants et des aboutissants de cet art solide, ne l’empêche pas de pisser des litres de copie afin de divertir la bourgeoisie. La différence entre Baudelaire et Diderot, c’est qu’au moins le premier fait des efforts pour comprendre, même s’il y a des contradictions chez Baudelaire, à commencer par son ami Delacroix, pas d’accord sur tout. Degas se mettait en rogne dès que Paul Valéry s’avisait de causer de peinture. Que resterait-il de Paul Valéry, si on le passait au tamis ? Et même Claudel s’est compromis à ce genre-là. Proust, cet imbécile heureux, ni critique ni peintre, n’hésite pas à s’en prendre carrément à Fromentin, critique et peintre. Comme si Sainte-Beuve ne suffisait pas ! On a parfois l’image exclusive du Philistin en bras de chemise qui pue la sueur et réside forcément dans un cul de basse-fosse. Proust est la version gazeuse et parfumée - démocratique - du Philistin. Ni images ni critères chez Proust, mais des stimuli et de la pataphysique. Le principe de “lire pour lire” ne dérange pas le bourgeois qui a l’éternité devant lui. Chirurgie esthétique, psychanalyse et euthanasie ne sont là que pour corriger les mensonges de la réalité, le temps, le progrès et la mort.
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Reste à vaincre un léger paradoxe. Si Marx a l’honnêteté de ne pas parler de peinture, cet art n’en est pas moins l’art communiste par excellence. De fait c’est le plus populaire, celui qui permet la meilleure communication. C’est en tant qu’iconoclaste que le régime soviétique condamne Malévitch ; c’est tout à son honneur. Il faut prendre “populaire” dans le bon sens. Céline est un auteur “populaire”. Ne sont pas “populaires” Johnatan Littell, Harry Potter ou Simenon, au seul prétexte qu’ils sont faciles et bâclés. Tout ce qui relève en général presque exclusivement du procédé mécanique : le cinéma, la photographie, les romans d’Agatha Christie, ne relève pas de l’art populaire, ni de l’art du tout.

lundi, 14 avril 2008

L'aveu

Tandis que je consulte la Critique de l'Etat hégélien de Karl Marx introduite par Kostas Papaioannou en 10/18, mon téléviseur continue d'émettre derrière.

Même s'il majore l'athéisme de Marx, tic fréquent, ce Papaioannou n'est pas mal. Le marxisme en France a beaucoup souffert d'être tombé entre les mains des philosophes. C'est ce qui explique en partie qu'il se résume aujourd'hui à une vague sociologie post-soixante-huitarde : Machin-truc Badiou.

Mai 68 n'a pas porté atteinte aux valeurs chrétiennes, déjà éteintes et qui ne survivaient sous De Gaulle qu'à l'état de folklore. Mai 68 n'a pas porté atteinte aux valeurs bourgeoises non plus, qui ne se sont jamais aussi bien portées que depuis. C'est bien Marx qui a pâti le plus de Mai 68. Ce ne sont pas les réactionnaires qui ont eu la peau de Marx, mais bien les sociaux-traîtres, étudiants travestis en révolutionnaires, bourgeois travestis en bobos, trotskiste travesti en Premier ministre.

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... Quand une bonne femme dans un documentaire attire mon attention : elle vient de dire face à la caméra timidement : "La vérité, souvent, fait peur aux femmes..." Nom d'un chien, ça faisait au moins dix ans que je n'avais pas entendu une parole sincère de femme ! Le trait me frappe tellement que j'en oublie tout le reste, je ne sais même plus sur quoi porte le reportage... la chirurgie esthétique, peut-être ? Bien sûr une femme qui ose un lieu commun plein de bon sens comme celui-là, une critique qui est aussi une autocritique, elle s'élève au-dessus de ses semblables, acharnées bien souvent à étouffer la vérité sous le poids des conventions de toutes sortes, le corset, l'orthographe, la capote, etc.

Le sexe de l'homme effraie la bourgeoise contemporaine qui veut fuir sa condition féminine, son destin de mère. Le sexe de l'homme devient une vérité concrète dont il faut se préserver d'une manière ou d'une autre. Une vérité solide, lancée par surprise à la tête d'une femme peut lui faire perdre la tête, ne serait-ce que momentanément, comme je l'ai expérimenté : pâmoison ou crise d'hystérie.

Bien sûr il n'y a pas que la femme qui a peur de la Vérité. La démocratie aussi hait la vérité de toute sa force institutionnelle et de toute la culture de sa société civile, l'enfouit sous des tonnes d'hypocrisie, de propagande, d'interdits, de cinéma, de syllogismes, de traités de philosophie aussi emmerdants que divertissants, de football et de poker.

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Dans La critique de l'Etat hégélien tout est dit de l'interaction entre la société civile et l'Etat bourgeois modernes, d'où découlent la morale bourgeoise, la mystique laïque, le nationalisme et l'athéisme d'Etat. Le démocrate qui n'est pas strictement laïc, nationaliste et athée, mais aussi chrétien, ou communiste, voire déiste ou sataniste, le démocrate dont la morale est altérée par rapport au schéma directeur fait simplement preuve de nostalgie, de son attachement à ce qui fut, dans l'"ancien régime" ou à des périodes instables, un élément de la "culture populaire".

Le Dieu de la société civile laïque n'est pas un Dieu transcendant, mais immanent. Aussi s'incarne-t-il beaucoup mieux dans la démocratie libérale que dans un homme providentiel, tel que De Gaulle ou Napoléon III ont pu apparaître.

La nostalgie envahit le bourgeois qui ne croit pas à la Vérité, surtout à la veille de crever, aussi sûrement qu'une femme se penche sur ses jeunes années avec nostalgie dès que les premières rides commencent à chagriner sa peau.

On peut dire en quelque sorte en 2008 que tout vire à la nostalgie. En clair : ça pue déjà le cadavre, comme ces petits vieux qui ne sont pas encore morts mais presque lorsqu'ils lèvent les bras.