L'aspect gérontocratique de la Ve République apparaît nettement sous le mandat d'Emmanuel Macron, paradoxalement le plus jeune président représentant ce régime bonapartiste maquillé en démocratie. Je dis "maquillé", car le bonapartisme effectif est la source de très nombreux malentendus depuis que le destin de la France a été uni par ses dirigeants à la fin du XXe siècle à celui de l'Allemagne, dans le cadre d'une union monétaire, et suivant un modèle politico-économique inspiré des Etats-Unis.
Un exemple de malentendu : - on reproche aux Français musulmans leur tendance au communautarisme ; si celui-ci est peu conforme au régime d'intégration laïc-bonapartiste français (dont le principal outil est l'Education nationale au XXe siècle), en revanche le régime communautaire est conforme au modèle états-unien imité par l'Union européenne. On pourrait multiplier les exemples, et plus on les multiplierait, plus on s'apercevrait que le Conseil constitutionnel dissimule la volonté arbitraire d'une petite élite. L'union européenne n'a d'ailleurs pas le vent en poupe ; la communauté musulmane subit indirectement le rejet du système technocratique bruxellois. Les Gilets jaunes étaient bien inspirés de viser la tête de l'Etat, responsable de la crise économique au sens très large.
Certains publicistes et caricaturistes ont expliqué le paradoxe de l'élection d'un jeune président au stade gérontocratique par la séduction exercée par E. Macron et la jeunesse en général sur les personnes âgées ; en élisant un président jeune, le troisième âge a cherché à se rajeunir.
En ce qui me concerne, je crois plutôt que le candidat E. Macron a su habilement, à l'instar de D. Trump, surfer sur le rejet du système. Son programme économique thatchérien correspond malheureusement au souhait d'une bonne partie des Français, jeunes et moins jeunes. Je dis "malheureusement", car c'est ignorer à quel point la politique de M. Thatcher a contribué à aggraver le délitement du Royaume-Uni au cours des dernières décennies. Volontairement ou non, M. Thatcher a fait le jeu du capitalisme financier, décrié par une partie des capitalistes eux-mêmes aujourd'hui.
E. Macron trône sur la France gérontocratique, mais il ne l'a pas inventée. On repère facilement la gérontocratie sur le plan électoral, puisque l'abstentionnisme a pris des proportions écrasantes dans la jeune génération. Les partis "jeunes", RN et LFi, sont d'ailleurs constamment qualifiés "d'extrémistes". Avoir moins de trente ans, en 2026, c'est être "extrémiste".
Si de jeunes extrémistes de droite et de jeunes extrémistes de gauche ne se retrouvaient pas spontanément pour se livrer entre eux à des pugilats, il faudrait que la police et les médias gérontocratiques organisent ces pugilats afin d'entretenir la peur de l'extrémisme.
Les partis centristes ou les partis du système (LR et PS) sont en réalité des partis de vieux. Ils ne nieront pas que le système prend l'eau de toutes parts, mais dans le fond ils ne rêvent que de perpétuer un système qui porte leur marque. Le premier ministre Bayrou se disait préoccupé par le poids de la dette pour la jeune génération : en réalité ce qu'il veut léguer à la jeune génération, c'est un "Titanic" sans trou dans la coque, un système réinitialisé. Rien ne dit que l'Union européenne n'est pas d'ores et déjà un projet politique desespéré. L'UE s'accroche à V. Zélenski et à l'Ukraine et voit l'entrée en guerre comme une planche de salut, un moyen de faire taire les peuples allemand et français hostiles.
Un autre aspect de la gérontocratie encore plus décisif que la fracture sur le plan électoral est le basculement de la France dans une économie de services rendus aux personnes âgés. La gérontocratie tient non seulement au poids du troisième âge dans le corps électoral, son exigence de promesses sécuritaires et rassurantes, mais aussi à son pouvoir d'achat largement supérieur à celui des jeunes générations, globalement - pouvoir d'achat de services, notamment. Cela place la jeune génération dans une position de prestataire de services, plus ou moins bien payés, c'est-à-dire de domesticité ; que ces services soient rendus par des fonctionnaires ou des prestataires de service privés ne change pas beaucoup la donne. A la fracture politique s'ajoute la fracture économique ; cette dernière pourrait s'aggraver car l'économie de service, dite "tertiaire", n'est pas productrice de richesses. Les capitalistes qualifient de "tertiaire" ce qui, en réalité, devrait être qualifié de sclérose de l'économie capitaliste et repose sur l'allégeance des pays producteurs industrialisés. Dans son essai "Bullshit Jobs", l'économiste D. Graeber propose un panorama plus large de cette sclérose de l'économie capitaliste qui touche les Etats-Unis désindustrialisés (la France l'est tout autant).
Ici c'est l'endroit de remarquer que J.-L. Mélenchon et les Insoumis, qui font le constat, comme je viens de le faire, que la France a besoin d'être renouvelée par le bas, c'est-à-dire par la jeune génération, entraînent une partie de cette jeune génération vers une élection présidentielle qui fait le jeu de la gérontocratie et empêche, d'une manière générale, tout ce qui contrevient à la politique de l'UE. Pourquoi les Insoumis ne proposent-ils pas tout simplement de mettre fin à l'Union européenne et n'anticipent-ils pas la mort de ce projet capitaliste en démissionnant du parlement européen ? Mélenchon a-t-il vraiment plus d'imagination que F. Bayrou ?