mardi, 16 juin 2009

Tranchant double

"Mon oeil joue le peintre et place la substance de Votre beauté dans le tableau de mon coeur ;

Mon corps est comme un cadre qui l'englobe.

Que la perspective soit l'art du meilleur peintre,

A travers laquelle on pourra reconnaître le talent du peintre

A trouver où Votre véritable dessein gît,

Latent dans mon théâtre,

Dont les croisées sont pourvues du vitrail de Vos yeux.

Maintenant voyons quelles bonnes révolutions "yeux pour yeux" a donné :

Mes yeux ont peint Votre forme et Vos yeux sont pour moi les fenêtres

De mon for, par lesquelles, réjouissant dès l'aube, le soleil mène à Vous contempler jusqu'au milieu ;

Jusqu'à présent les yeux habiles, avides de gloire,

Peignent -mais les seules apparences-, ignorant le coeur."

W. Shakespeare, Sonnet 24 (trad. Lapinos)

La difficulté à traduire Shakespeare tient à ce que son art participe de la vision et d'une science exacte des corps animés et inanimés. La langue anglaise de Shakespeare, souple et peu conventionnelle à l'instar de la langue grecque d'Aristote, se prête mieux à la peinture qu'aux litanies funèbres ; à l'érotisme de la science plutôt qu'au sado-masochisme sentimental (Que le thème du poème "Le Phénix et la Colombe" soit romantique est peu probable étant donné la requalification des sentiments amoureux par Shakespeare en prurit de la politique - et vu que le phénix est dans l'esprit de Shakespeare un oiseau démoniaque. François Hugo a fait une effort louable pour ne pas donner dans la guimauve et la traduction hystérique qui conduit à voir des pédérastes partout dans l'oeuvre de S. Mais l'oeuvre de Shakespeare recèle une métaphysique encore plus cohérente que celle que François Hugo dévoile partiellement.)

Donc la langue de Shakespeare ne se lit pas de gauche à droite, elle est faite pour provoquer l'imagination et l'intelligence comme le dessin, non la rêverie. C'est la raison pour laquelle, faute d'un outil adéquat, le théâtre français ne parvient jamais à retrouver comme Shakespeare la formule apocalyptique des tragédiens grecs, même si Molière exploite dans son "Festin de pierre" le thème de la double face du diable (Don Juan-le séducteur/Sganarelle-le dévôt) cher à Shakespeare. Sans oublier que, question d'anticléricalisme, Shakespeare n'est pas en reste sur Dante Alighieri.

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Plus moderne que l'allemand, le français l'est moins que l'anglais. Peut-on ainsi vraiment aimer Montaigne ET Shakespeare ? A moins de préférer les momies aux êtres de chair comme Proust, cela paraît difficile. Il faut choisir.

Etant donné la profession de foi géocentrique d'Hamlet, l'importance de la forme sphérique en peinture à la Renaissance, les pièces de Shakespeare étant représentées en outre au théâtre du "Globe", je discerne un clin d'oeil au coeur du sonnet 24. Où j'ai mis "théâtre", un autre traduit par "échoppe", faisant référence à l'atelier du peintre. Je ne crois pas tant personnellement que Shakespeare file la métaphore du peintre de bout en bout mais qu'il révèle plutôt le secret de son théâtre et qu'il est, d'une manière différente de Christophe Colomb, lui aussi un "révélateur du globe".

Et Miranda dans "La Tempête" :

- O, wonder!

How many goodly creatures are there here!

How beauteous mankind is!

O brave new world

Thas has such people in't! Et Prospéro son mage de père de répondre :

- Tis new to thee.

"Brave new world" : cette expression reprise par A. Huxley comme titre de son (médiocre) "best-seller" a été justement interprétée comme une allusion au "Nouveau Monde" découvert par Christophe Colomb. Précisément ce monde n'était pas neuf pour François Bacon, auteur de la "Nouvelle Atlantide" et plein d'éloge pour la "sagesse des anciens". Bacon tient que l'Atlantide a réellement existé, et croit dans la valeur historique du témoignage de Solon dans le "Timée" de Platon ; Bacon passe même par le mythe des Atlantes pour expliquer le peuplement de l'Amérique (à noter que les vestiges d'une cité engloutie ont été découverts au large de Cuba où Bacon situe le territoire des Atlantes.

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Il ne faut pas entendre "perspective" ici au sens que lui donnent parfois les muséographes et les archéologues allemands, qui correspond plutôt à la peinture académique et plate de Vermeer, non pas à la peinture de la Renaissance dans laquelle la "perspective" -au sens contemporain- joue un rôle secondaire d'effet spécial dans les grandes compositions ; perspective si secondaire que dans son architecture même, Michel-Ange s'en soucie peu, et lorsqu'il s'en préoccupe, c'est en tant qu'illusion d'optique, pour en jouer ou bien atténuer ses effets. L'idée de la perspective aujourd'hui est inspirée du BTP et des cabinets d'architecture et ne correspond en rien à la mentalité du peintre de la Renaissance.

Sonnet 24 à rapprocher du "Novum Organum" de François Bacon (aphorisme 9, Livre II) :

"(...) Ainsi la recherche des formes qui (par leur nature assurément et conformément à leur loi propre) sont éternelles et immobiles, constituera la métaphysique ; la recherche de la cause efficiente, de la matière, du progrès latent, du schématisme latent (toutes choses qui concernent le cours commun et ordinaire de la nature et non les lois fondamentales et éternelles), constituera la physique. Et on leur subordonnera respectivement une science pratique : à la physique, la mécanique ; à la métaphysique la magie (le mot étant épuré), que je nomme ainsi en considération de la largeur de ses voies et de son plus grand empire sur la nature."

L'empirisme n'est pas ici, on le voit, l'empirisme néo-pythagoricien Galilée ou Descartes, Newton, dont beaucoup d'expériences sont entièrement théoriques, comme les prétendues expériences de Galilée sur la tour de Pise, complètement fantaisistes, ou sa balistique ridicule fondée sur des boulets lancés dans des gouttières ; l'expérience prônée par Bacon est ancestrale et n'a rien à voir avec le gadget technique ou balistique, les conventions algébriques ésotériques de Huygens ou Descartes. L'orgueil laïc est tel qu'au lieu d'écarter carrément Bacon, ce que la place qu'il accorde à la magie par rapport à la physique ou la mécanique oblige n'importe quel commentateur honnête à faire, ou de réserver un traitement à part à Bacon dans l'histoire des sciences, il est NECESSAIRE dans la religion laïque que Bacon soit le père de la science moderne, contre la lettre même de sa démarche scientifique.

mardi, 31 mars 2009

Théorie de la relativité

Peut-on lire Blaise Pascal ou Montaigne après avoir lu François Bacon ? Je m'y suis efforcé la semaine dernière, mais rien à faire ; même si l'on s'en tient au style, je trouve que Pascal ne vaut pas la Rochefoucault, dont les pensées de jurisconsulte romain mélancolique ne me font déjà pas beaucoup bander. Probable que c'est parce que La Rochefoucault est un athée plus sincère que Pascal qu'il a plus de style. Pascal balance trop.

Quant à Montaigne, comme le titre l'indique, ce ne sont que des "essais". Il faut pour trouver une perle ouvrir beaucoup trop d'huîtres vides. L'idée qu'il puisse y avoir des "moralistes chrétiens" n'est acceptable que pour un janséniste et elle est aussi farfelue que l'idée qu'il puisse y avoir des romanciers catholiques. Evelyn Waugh tenait à cette étiquette d'"écrivain catholique", mais il ne l'est pas plus que L.-F. Céline, ce qui n'est déjà pas si mal. Waugh comme Céline valent d'ailleurs pour n'avoir pas ou peu versé dans l'"existentialisme", c'est-à-dire pour s'être tenus à l'écart d'une morale officielle qui doit autant, si ce n'est plus, à Pascal qu'à Voltaire ou Rousseau.

Quand François Bacon ressuscite le théâtre grec "in extremis" sous le nom de Shakespeare, Montaigne fait, lui, l'apologie des systèmes métriques romains. Les meilleurs d'entre les Boches sont français. Montaigne a deux siècles d'avance sur ses cousins germains et il ne s'exprime pas de façon entièrement conventionnelle. Sans le côté "autodidacte" qui fait son charme buissonnier, Montaigne serait aussi scolaire que Nitche.

vendredi, 19 septembre 2008

Angel face

Philippe Manière, c'est "Tintin à Wall-Street". Qui incarne mieux que lui le "discours économique libéral", c'est-à-dire la grande truanderie capitaliste, avec sa tête de sainte Nitouche ?

("Tintin en Amérique" : le pamphlet anti-yanki d'Hergé a au contraire sa place dans la bibliothèque du réactionnaire Ben Laden.)

D'après Manière, il faut surtout éviter de condamner moralement les chacals de la haute finance internationale.

Nul besoin d'être grand lecteur de Montaigne pour voir qu'il ne mérite pas de servir de prête-nom à un Institut qui regroupe une bande d'escrocs de la science économique de la trempe de Philippe Manière ou Claude Bébéar.

Ces gars-là, que l'effondrement du château de cartes financier devrait plutôt inciter à s'enfoncer six cent seize pieds sous terre d'où ils viennent, ces gars-là sont entièrement dépourvus de pudeur.

mardi, 11 septembre 2007

Revue de presse (XV)

« Qu’est-ce qu’évoque encore le nom de Montaigne aujourd’hui ?
Pour la plupart, c’est son amitié avec La Boétie qui subsiste, mais grâce à la chanson de Brassens (…).
« À Bordeaux, on se souvient parfois qu’il fut quatre ans maire de la ville… mais qu’il préféra rester dans son château du Périgord pendant la peste de 1585. Autre reproche qu’on lui adresse de temps à autre : l’indifférence affichée envers ses “deux ou trois enfants” morts au berceau (Céline a écrit une fort belle page là-dessus dans Voyage, séquence 25 : « Peut-être qu’il avait du chagrin ? Du chagrin de l’époque ? »
« Aux lecteurs les plus jeunes, on conseillera d’abord une anthologie : là encore, il faudra éviter les “petits classiques” actuels et chercher les anciens dans les boîtes (…).
Nos chères têtes blondes (ou brunes) y feront des découvertes. Par exemple que l’essai sur l’éducation (I, 26) ne s’en prend pas seulement aux programmes trop lourds ni aux maîtres trop rudes. « Otez-moi la violence et la force » dit certes Montaigne. Mais aussitôt après : « Endurcissez-le [votre enfant] à la sueur et au froid, au vent, au soleil… Accoutumez-le à tout. » Car Montaigne veut un garçon “vert et vigoureux” qui préfère la musique militaire à celle des fêtes foraines, et “revenir poudreux et victorieux d’un combat” plutôt que d’une partie de tennis ou d’une surprise-partie (“de la paume ou du bal”). Eh oui, Montaigne était “fana-mili”, c’est une chose qu’on dit peut. »
(“Présent littéraire”, samedi 25 août)

À rapprocher de l’ambition pédagogique des instituteurs de gauche : supprimer les taloches, les fessées et les coups de pieds au cul pour les remplacer par de petits discours moralisateurs.