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  • Céline antisémite ?

    Au préalable, je dois dire que la repentance de l'Eglise catholique pour sa complicité dans les massacres perpétrés au cours de la Seconde guerre mondiale compte parmi les motifs qui m'ont conduit à quitter l'Eglise romaine, la tartuferie de cette démarche de la curie romaine me paraissant impossible à assumer. Il ne s'agit nullement de nier la culpabilité de l'Eglise, puisque cela reviendrait à nier l'implication de l'Eglise romaine dans la société civile. Il s'agit de nier que le Christ et ses apôtres entretiennent un quelconque rapport de complicité avec une quelconque société civile. Il faut de tout pour faire un monde, dira-t-on, y compris des Italiens ou des diplomates, puisque l'acte de repentance est une ruse diplomatique. Mais, au monde, l'évangile n'apporte rien, et le point de vue social, en soi, est négateur de la révélation. Le point de vue social est illustré dans l'évangile par la décision de la foule des Juifs de mettre à mort le Christ Jésus plutôt qu'un criminel de droit commun.

    L'invitation à distinguer le "Céline écrivain", que la censure bourgeoise n'a pas réussi à censurer, du "Céline antisémite", relève de la même tartuferie "post-moderne". Comme l'Eglise peut continuer de fourguer ses indulgences, l'éditeur de Céline peut continuer de fourguer des rééditions de Céline en toute bonne conscience. Au pays de Molière, on devrait relever plus souvent que la casuistique a un rapport direct avec l'hypocrisie, et donc les mathématiques modernes, science casuistique s'il en est.

    L'antisémitisme de Céline est donc une construction juridique a posteriori, destinée à fonder les décrets moraux en vigueur aujourd'hui.

    En tant que chrétien, je suis enclin à penser que l'écrivain athée Céline est antisémite et antichrétien, puisque celui qui n'est pas avec le Christ est forcément contre Lui, c'est-à-dire un homme ou une femme en perdition. Mais, à vrai dire, l'antisémitisme de Céline est compensé par le sentiment d'horreur et de dégoût que la guerre lui inspire, et sa volonté d'expier sa complicité dans le génocide de 14-18. En somme Céline conçoit les Juifs comme des fauteurs de guerre, plus encore que les Allemands, à une époque où l'acte d'inculpation de l'Allemagne n'a pas encore été rédigé.

    Pour bien faire, il faudrait que les chrétiens comme les Juifs abjurent leur foi officiellement, et ne l'abandonnent pas seulement de facto, dès lors qu'ils acceptent des charges publiques, afin de n'être pas soupçonnés par les païens ou les athées de machiavélisme, c'est-à-dire de prôner une religion de paix tout en tirant les bénéfices de la politique et de la guerre. Bien sûr ce n'est pas possible, car pour cela il faudrait que Satan n'agisse pas dans le monde.

    L'antisémitisme de Céline est beaucoup moins fort et satanique que celui de Nietzsche. La différence est aussi que la doctrine de Nietzsche est aristocratique, tandis que Céline réagit aux "grandes idéologies modernes", à commencer par le stalinisme, en étant conscient qu'elles ont conservé un arrière-plan de morale "judéo-chrétienne" et que le peuple sera forcément la première victime de ces idéologies.

    Le triomphe de la morale judéo-chrétienne moderne représente pour Nietzsche le triomphe du mal absolu, de sorte que la vertu satanique est le modèle du bien et du beau.

     

  • Nietzsche antisémite ?

    L'antisémitisme revêt aujourd'hui, comme on le sait, le caractère de péché majeur, selon une sorte de casuistique de la haine d'un genre nouveau, dont l'inefficacité à endiguer la haine confirme le caractère de casuistique. Pourquoi l'antisémitisme et pas l'avarice ou le délit d'initié ? Allez savoir...

    - Plusieurs intellectuels, philosophes ou artistes ont été inculpés pour cause d'antisémitisme, suivant des critères et un calendrier un peu flous. Le cas de L.-F. Céline est bien connu en France. Il me semble que les cas "limites" sont les plus intéressants : Karl Marx et Simone Weil ont été appelés post-mortem sur le banc des accusés, en dépit de leurs origines sémites, par un pitre universitaire américain du nom de Francis Kaplan, sans doute désespéré de trouver une matière plus sérieuse à étudier.

    Plus récemment, un tribunal français a condamné pour antisémitisme un ouvrage de Léon Bloy, entièrement conçu par ce dernier pour la défense des juifs, mais hélas dans des termes démodés pour les magistrats d'aujourd'hui.

    - Quant à Nietzsche, la balance penche plutôt en sa faveur ces derniers temps, en dépit des accointances de sa famille avec le célèbre chancelier A. Hitler, et des références et révérences d'à peu près tous les mouvements et intellectuels fachistes européens à Nietzsche. On note en effet certains efforts pour blanchir Nietzsche de divers essayistes ; une bande-dessinée a même été produite il y a une dizaine d'années pour prouver qu'en dépit de son satanisme, Nietzsche était "cool" avec les Juifs.

    - Ce qui fait défaut dans ce type d'affaires, c'est une notion à peu près claire du Juif. L.-F. Céline les assimile par exemple à une caste de ploutocrates, un peu comme le pape et les papistes. Mais on sait que Moïse en personne a maudit les adorateurs du veau d'or. Sigmund Freud précise que seuls peuvent être considérés juifs les sectateurs de Moïse, qu'il a tendance à assimiler à une bande de brigands.

    Le nationalisme juif ou sionisme qui cristallise l'attention aujourd'hui était alors embryonnaire.

    Le témoignage d'un ami de Nietzsche, Franz Overbeck, une sorte de "théologien athée" comme il se définit lui-même le plus sérieusement du monde est sans doute le plus éclairant sur, non pas tant l'opinion de Nietzsche sur les Juifs en général, mais sur la consistance de sa théologie satanique (in : "Souvenirs sur Nietzsche") :

    « Je crois que, dans notre manière de considérer l’antisémitisme, nous avions, Nietzsche et moi, des convictions particulièrement proches. De même que nous étions tous deux également fort éloignés de tout fanatisme, qu’il relève d’une haine nationale ou religieuse, même s’il se peut que cela ait été pour des raisons très différentes ayant leurs racines dans nos origines respectives, nous n’avions foncièrement aucune sympathie non plus pour l’antisémitisme. Sans que ce rejet nous ait distingués du reste des Européens de notre temps. Car la radicalité de notre rejet n’aura guère été différente de celle des contemporains qui vivent sous nos latitudes.

    Sous ces dernières, on peut bien dire que tout homme, ou du moins tout homme cultivé, ressent une certaine aversion pour les Juifs, à tel point que même les Juifs de chez nous partagent cette aversion. (...) L’expression la plus claire de ce dégoût que nous éprouvions Nietzsche et moi à l’égard de l’antisémitisme apparaît dans le fait nous avons pourtant parfois abordé le sujet au cours de la conversation, mais jamais avec passion, car, dans le fond, nous n’avons jamais pris ce sujet "au sérieux" et nous l’avons considéré comme une mode des temps qui ne méritait guère qu’on s’y attarde. (…) Les écrits de Nietzsche attestent aujourd’hui encore de façon particulièrement claire (..) que cette attitude n’est pas incompatible avec une certaine dose « d’antisémitisme », en tout cas avec un manque de sympathie à l’égard des Sémites.

    (…) Nietzsche a été un adversaire convaincu de l’antisémitisme tel qu’il en a fait l’expérience. Il voyait en effet dans l’une des «formes les plus malhonnêtes de la haine» une «rage de dénigrer et de détruire». Il n’empêche que lorsqu’il est sincère, les jugements qu’il porte sur les Juifs surpassent tout antisémitisme par leur sévérité. Le fondement de son antichristianisme est essentiellement antisémite. »

    Pour résumer le propos de cet intellectuel allemand, l'antisémitisme était une opinion beaucoup trop vulgaire pour que des hommes cultivés comme lui et son ami Nietzsche y cédassent. En revanche la doctrine satanique de Nietzsche était suffisamment solide pour que ce dernier la fasse reposer sur le rejet dépourvu d'ambiguïté du judaïsme.

    Les Juifs trouvent grâce aux yeux de Nietzsche quand ils ne sont pas vraiment Juifs mais "fidèles à leur culture et traditions" ; de même, les catholiques romains bénéficient de l'indulgence de Nietzsche en raison de leurs efforts pour restaurer la culture de vie païenne à l'intérieur du christianisme.

  • Pour en finir avec...

    le féminisme.

    La réticence des Français au féminisme, contrairement aux Allemands qui sont plus modernes, s'explique parce que le féminisme est largement le produit du cléricalisme. Ce cléricalisme catholique romain, d'un genre un peu particulier, commence il y a plusieurs siècles par l'apologie de l'exemplarité des femmes sur le plan social, prêtes d'une certaine manière à endurer pour le service de la société plus que les hommes n'en sont capables. Le clergé catholique romain a donc très tôt pris parti dans la guerre des sexes pour le sexe féminin. A ce féminisme clérical répondit d'ailleurs une littérature anticléricale ET misogyne (Machiavel, par exemple).

    - Anticléricaux, les philosophes des Lumières sont assez peu féministes, même si leur volonté n'est pas exactement une volonté d'abolition de la direction de conscience religieuse, mais plutôt une volonté de la renouveler (en quoi la critique marxiste montre que les Lumières ont échoué, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas "rayonné" ou fondé une culture bourgeoise plus scientifique et moins religieuse que la culture du XVIIe siècle).

    - Condorcet tient bien un discours féministe, où il fait valoir le droit des femmes à se livrer à des tâches non seulement ménagères, mais aussi intellectuelles. Mais ce discours ressemble fort à l'exhortation que l'on pourrait adresser à un homme du peuple de se comporter plutôt en roi qu'en homme du peuple, sans lui en donner les moyens. L'idée que la société puisse contribuer à l'émancipation de tel ou tel est un voeu pieux, bien plus qu'elle n'est une science. De la même façon bien des ouvrages intellectuels ne valent pas certains offices rendus par les femmes à la cuisine. Par exemple, toute la sociologie ne vaut pas un verre de vin.

    - Presque cocasse le cas du marquis de Sade, que certains moralistes officiels continuent de citer en exemple de philosophe humaniste, quand bien même la haine que Sade nourrit à l'égard de la société se traduit par le fantasme d'étranglement, d'égorgement ou de tortures diverses de femmes réduites à l'état d'objets, sans qu'il entre dans la prose sadienne une once d'humour, ainsi que la bestialité l'exige. Sade bénéficie de la même indulgence dont bénéficient les cinéastes et les publicitaires aujourd'hui, qui sans l'exploitation des femmes ne seraient rien. La fascination pour Sade indique que la passion moderne pour la société et les questions sociales, comme elle est un fanatisme, en réalité s'avère très proche de la haine de la société et de la volonté de la détruire. De même le principal danger couru par les femmes vient de la culture moderne qui tend à en faire un objet de consommation. La propagande féministe contribue largement à faire diversion, c'est-à-dire à pointer du doigt des causes de l'exploitation des femmes qui n'en sont plus depuis longtemps, ou bien ne l'ont jamais été comme la "domination masculine".

    - Le discours clérical féministe a évolué en fonction des circonstances économiques, mais cette rhétorique est restée substantiellement la même. Il s'agissait au moyen-âge de faire valoir l'héroïsme féminin sur le plan social, compte tenu des exigences d'une société et d'une culture chrétienne-paysanne. La répartition du travail n'est plus la même aujourd'hui dans l'Occident où la culture féministe s'est épanouie, et qui a désormais "délégué" les travaux de force à des nations inférieures en puissance économique et militaire. L'héroïsme de la femme tient désormais dans sa disposition d'esprit, censée être plus moderne que celle que l'homme. Le sexe féminin sert donc d'emblème ou de drapeau à la culture moderne ; elle est chargée de la démonstration que l'Occident a accompli un progrès. Comme le féminisme clérical médiéval fut dans l'intérêt exclusif des élites de ce temps, le féminisme aujourd'hui est une rhétorique destinée à fournir la preuve de la supériorité de l'Occident dans le domaine moral. C'est un élément de la mystique sociale aujourd'hui comme hier. On peut s'interroger sur sa racine ou son origine chrétienne, dans la mesure où le christianisme est le moins mondain des messages, puisque le lien social y est pratiquement synonyme de péché et de mort. Sous quel effet cette religion du non-engagement social a pu devenir un mysticisme social complet au point de phagocyter dieu ? L'imbécillité des clercs du moyen-âge et de la philosophie allemande subséquente, débouchant sur le grand merdier de la rhétorique américaine, n'est sans doute pas une réponse suffisante. L'argent est un élément du mysticisme social moderne parfaitement laïc, et non moins décisif que la philosophie post-moderne.

    - Certaines féministes s'étonnent de ne pas percevoir les fruits du discours féministe, que certains partis politiques ont pris pour "credo", mais que son application concrète ne semble pas préoccuper outre mesure. Pour que le féminisme se traduise par une avancée concrète, encore faudrait-il qu'il ne soit pas un simple "credo" religieux illusoire. De plus c'est comme un être de devoir exemplaire que la femme est exaltée par la propagande féministe, c'est-à-dire pratiquement comme le sont nonnes et soldats, à qui les gratifications les plus symboliques sont généralement offertes. Bien plus cohérent serait un mouvement féministe anarchiste, c'est-à-dire indifférent aux questions sociales, puisqu'il n'y a socialement que deux positions possibles, celle de maître et celle d'esclave, la guerre introduisant dans ce schéma quelques variations, et la ruse permettant aux femmes de se hisser bien au-dessus de certains hommes.

     

  • Grandeur et décadence

    "(...) la civilisation moderne nous a menés à l'opposé de la civilisation antique et l'on ne peut comprendre comment deux choses opposées pourraient n'en faire qu'une seule, et se prétendre toutes deux civilisations. Il ne s'agit pas là de minces différences, mais de contradictions essentielles : ou les Anciens n'étaient pas civilisés, ou c'est nous qui ne le sommes pas."

    Léopardi ("Zibaldone", 1820)

    Pour être plus précis, la manière des modernes d'être civilisés est de répéter en boucle qu'ils le sont, d'avoir inventé des moyens de propagande et de censure extraordinaires au service de ce discours. Aux efforts qualitatifs de l'antiquité pour s'élever au niveau de la civilisation, c'est-à-dire d'une certaine mesure et équilibre, s'opposent les efforts quantitatifs de la civilisation moderne.

    Une autre différence qu'il faut remarquer, c'est l'appui sur la matière des civilisations antiques, tandis que la modernité s'appuie sur le temps. Une théorie scientifique moderne, pour s'accorder au restant du train de la culture moderne, devra nécessairement postuler le primat du temps sur la matière, aussi difficile à rapporter soit cette preuve. La métaphysique moderne est une pataphysique, car ce qui est postulé au-delà de la matière par le métaphysicien moderne n'est en réalité qu'un effet relatif à la matière, comme le mouvement. La civilisation antique peut se concevoir assez bien en dépit de la civilisation moderne, tandis que le contraire est beaucoup moins vrai.

    Si Léopardi ne tranche pas nettement en faveur de l'antiquité comme Nitche, c'est peut-être parce qu'il est chrétien et sait que le monde et ses actionnaires sont, par avance, condamnés ? Les utopies politiques qui encombrent la culture occidentale depuis le moyen-âge sont certainement le meilleur moyen pour les élites occidentales d'occulter l'apocalypse de Jean, où l'anarchisme chrétien s'avère le plus explicite. Ces utopies politiques forment, avec la propagande, le substrat de la culture et de la civilisation modernes. La culture moderne est une nef peuplée de militants qui s'encouragent mutuellement par leurs cris d'espoir à croire que l'infini est pour bientôt.

     

     

     

  • L'Homme moderne

    Toute l'activité de l'homme moderne, je pense en particulier au pape, semble faite pour se prouver à lui-même qu'il n'est pas mort. Les hommes, avant d'être "modernes", se contentaient de vivre ; désormais, ils ont tendance à fournir la démonstration qu'ils existent bel et bien, à faire toutes sortes de dépenses qu'ils ne feraient pas s'ils vivaient vraiment. Si l'Occident gaspille autant, c'est bien parce qu'il est peuplé surtout de morts-vivants : les morts peuvent se permettre de flamber. 

    Est-ce que l'homme moderne ne se maudit pas lui-même dans son for intérieur, par exemple d'être aussi impuissant et de devoir toujours paraître et dire le contraire, pour répondre à l'attente féminine du monde ? Est-ce que l'homme moderne n'accomplit pas contre lui-même l'oeuvre du jugement dernier en se maudissant dans sa fuite ?

    Les rêves prouvent bien qu'il n'y a pas de frontière nette entre la vie et la mort, et que le point de vue technique médical est un peu limité.

  • Exit la culture

    Le goût d'un néo-païen pour le cinéma - mettons Hitler - trahit l'influence sur lui de la culture chrétienne médiévale. Un païen authentique a bien trop de goût pour apprécier le cinéma, que Nitche aurait regardé comme une manifestation de l'art judéo-chrétien le plus efféminé. Disons que le "surhomme" n'a pas besoin de se mentir à lui-même, il rejette ce type de "couverture sociale" en quoi consiste le cinéma, qui est une forme d'onanisme intellectuel ou de prière.

    Ce qui est notamment intéressant chez Nitche, c'est la sûreté de son goût, dans une culture moderne où les mille façons de mourir l'emportent sur toutes les autres religions. L'analogie, par exemple, entre démocratie et cimetière, est évidente du point de vue nitchéen. L'intérêt festif pour la guerre de 14-18, non seulement est le meilleur moyen d'occulter l'histoire et les causes réelles de ce conflit meurtrier, mais il traduit une fascination macabre, démocratique, pour de jeunes connards patriotes transformés en martyrs.

    Il faudrait situer Nitche à l'extrême opposé de Baudelaire, si ce dernier faisait l'apologie de la laideur et de la charogne, de la drogue, mais Baudelaire constate plutôt ce bouleversement esthétique qu'il ne le salue. Baudelaire exprime d'ailleurs son dégoût de la démocratie. La mentalité de Baudelaire est d'ailleurs très proche de celle de Hitler, en raison de cette bipolarité païenne et chrétienne.

    On peut voir Rimbaud comme une sorte de jeune SS, sacrifié à la poésie de Baudelaire ; ce qui plaît d'ailleurs le plus souvent chez Rimbaud, ce n'est pas Rimbaud mais le martyr, la victime. La foule aime le sang, elle aime les hosties, et le prêtre moderne est là pour lui enseigner à ne pas désirer plus. Ni Rimbaud ni les jeunes SS ne rêvaient de finir écrabouillés.

    Qui sait à quel fléau apocalyptique il faut rattacher la culture moderne, sorte de cérémonie funèbre d'un art qui fut autrefois vivant ? A l'odeur de décomposition du Danemark ? Au cheval pâle, que la mort chevauche, du quatrième sceau de la vision de Jean ? 

  • Théorie du plaisir

    S'il n'y a pas chez Léopardi, contrairement à Nitche, d'accusation contre le christianisme en général d'être la source du malheur moderne, c'est parce que le poète italien est conscient qu'il est absurde pour l'homme de s'assigner le bonheur comme but dans l'existence. C'est tout au plus le fruit d'une saine éducation. La détermination au bonheur comme fin ultime est tout aussi absurde que celle, plus contemporaine, qui découle de la foi dans le progrès social, dans laquelle on décèle sans peine un avatar de la morale chrétienne, mais non du christianisme en général.

    Autrement dit, il ne peut y avoir de véritable spiritualité liée à la quête du bonheur, tout comme il ne peut y avoir de civilisation véritable qui ne vise à la conservation du bonheur, autant qu'il est possible, c'est-à-dire à condition d'exclure le principe égalitaire.

    L'utopie politique est un vecteur de destruction de la politique, sans pour autant posséder la moindre valeur spirituelle, ni même scientifique. Léopardi accorde au christianisme une consistance spirituelle que Nitche ne lui concède pas, et l'Italien ne relègue pas la métaphysique au rang des illusions.

    Après tout c'est le minimum pour un chrétien de savoir qu'il y a un décalage radical entre les exigences de la civilisation, nécessairement sataniques, et celles de la foi chrétienne. De même c'est le minimum pour un homme civilisé de concevoir que la civilisation est essentiellement conservatrice.

    Les nations où la drogue se répand comme une épidémie, tels les Etats-Unis, sont nécessairement des nations puritaines, car la jouissance que procure la drogue correspond à la promesse de jouissance macabre contenue dans les religions puritaines. On peut dire des drogues comme des religions puritaines qu'elles promettent beaucoup mais tiennent peu. A l'opposé la jouissance physique, fondant la culture de vie satanique (nitchéenne), est beaucoup plus immédiate et moins intellectuelle. Drogués et puritains ont en commun d'être rongés par la culpabilité, et rendus impuissants par elle.

    A quoi bon mener campagne contre la drogue ou l'alcoolisme si une institution aussi perverse que l'Education nationale persiste, son idéologie de caserne la plus propice afin de diriger les gosses vers l'autel de la consommation et en faire des victimes masochistes de la modernité ?

    - Léopardi considère comme Nitche la morale et l'art bourgeois existentialistes comme un mouvement de décadence, mais la fin du monde n'est pas pour Léopardi une fin qu'il faut exclure, au contraire de Nitche qui voudrait retrouver, grâce à l'extinction du christianisme qu'il espère proche (le christianisme libéral ou social n'est déjà plus aux yeux de Nitche qu'une vague pétition de principe sans plus de rapport avec le Christ et ses apôtres qu'une kermesse n'en a avec l'évangile) le chemin de la civilisation et de la vertu païenne. L'éternel retour de Nitche est à la fois un principe cosmologique assez simple, moins abstrait que la théorie de la relativité qui a pour effet "surréaliste" de transformer l'homme en démiurge de l'univers, un principe qui ne heurte pas la raison commune par son excessive originalité. Cependant il est la marque d'un intérêt pour le cosmos limité lui aussi au rapport que l'homme entretient avec lui, une philosophie naturelle plutôt qu'une science désintéressée. Léopardi envisage beaucoup plus sérieusement la "programmation" de la destruction du monde humain et il n'exclut pas que la décadence de l'Occident résulte d'une force bien supérieure à celles que l'homme puise hors de lui, mais dont il a décidé, parvenu à un état de gâtisme avancé, de s'attribuer la propriété intellectuelle.

     

  • Big-bang... pschittt !

    On pourrait prendre les critiques récentes de la théorie du "big-bang", c'est-à-dire d'une explosion de matière présidant à la formation de l'univers, comme un signe positif de scepticisme scientifique, si cette hypothèse séduisante n'avait été prônée auparavant comme une science supérieure par ceux-là même qui émettent des doutes aujourd'hui sur sa validité, ou qui du moins ne peuvent s'empêcher de remarquer la difficulté à faire coïncider cette hypothèse avec certaines observations de planètes situées en dehors du système solaire.

    Ces savants ne semblent pas se douter qu'ils reviennent ainsi à une ancienne remarque de certains savants matérialistes selon laquelle l'observation de l'ordonnancement des choses de la nature offre le démenti le plus catégorique à l'idée de chaos, ou de bordel comme on dit aujourd'hui, idée dont la racine semble dans l'homme et les comportements erratiques de l'espèce humaine, auxquels l'art et l'économie modernes s'efforcent d'apporter une justification positive. En art, la quête absurde d'originalité en est une. Une poignée d'avocats de la théorie de la relativité en charge de la démonstration du caractère fondamental de cette théorie offrira aussi une image du chaos en raison de la difficulté d'accorder ces plaidoyers entre eux. Une "prime" de rationalité peut être décernée à Poincaré, en raison de sa remarque que l'héliocentrisme copernicien n'est qu'un mode de calcul de la position des étoiles, et non une science fondamentale.

    Le "hic" avec les scientifiques américains, puisqu'il s'agit surtout d'eux, comme les prestigieuses universités dont ils sont issus représentent le "nec plus ultra" de la science physique ou cosmologique actuelle, est qu'ils sont à peu près ignorants de l'histoire des ou de la science ; peut-être vaut-il mieux dire qu'ils sont "tenus dans l'ignorance", compte tenu de l'hostilité pluriséculaire des universités occidentales à l'égard des études historiques dans tous les domaines (l'Etat s'édifie contre l'Histoire), ce qui incite les milieux académiques à regarder la technocratie moderne comme le produit raisonnable de l'histoire, quand bien même les avancées technocratiques ne constituent pas la preuve d'un progrès scientifique du point de vue de l'historien. L'instrument, aussi sophistiqué soit-il, ne fait pas le savant. Plusieurs indices montrent que les hypothèses astrophysiques modernes reflètent d'abord les instruments de la science moderne, plutôt qu'elles ne sont l'expression concrète de la matière et de l'univers. Il ne faut pas creuser beaucoup pour que ces savants technocrates admettent que l'univers, en dépit des modèles mathématiques et des hypothèses qui paraissent procurer une conception globale, demeure très largement "terra incognita". C'est là un aveu paradoxal d'impuissance, puisque la science technocratique s'impose largement par sa puissance de feu, de calcul, etc.

    Etant donné le rapport entre la géométrie et l'architecture, on est en position de se demander si la science technocratique moderne n'est pas comparable à la science antique, moins "humaine", c'est-à-dire moins "culturelle", comme l'architecture moderne est comparable à l'architecture antique, autrement dit si la science du nombre fractal et l'hypothèse du néant n'est pas une régression par rapport à une science reposant sur les nombres naturels.

    Au demeurant en examinant comment les savants modernes procèdent pour confirmer leurs hypothèses, s'efforçant de reconstituer à l'échelle humaine, en laboratoire, des phénomènes macrocosmiques pour tenter de vérifier la validité de leurs hypothèses, on ne peut s'empêcher de remarquer que cette méthode renverse celle prônée par les savants, avocats de la science expérimentale, incitative à ne pas formuler d'hypothèse en l'absence d'observations concrètes multiples préalables invitant à le faire - incitative de surcroît à conserver la conscience de la distance entre l'hypothèse scientifique et la vérité scientifique avérée.

    L'aveu de l'un de ses savants théoriciens du "big-bang", que lui et ses confrères ont toujours conservé dans leur for intérieur, l'idée ou l'impression que leur théorie pouvait être une explication erronée, et que la découverte d'indices contradictoires confirmait presque de manière jouissive ce sentiment inconscient qu'ils se trompaient, est un aveu d'une étonnante... simplicité. Autrement dit : bailleurs de fonds de l'astrophysique moderne, soyez remerciés d'offrir aux lauréats de la science moderne des joujoux assez sophistiqués pour les désennuyer.

    *

    Revenons sur cette critique récente de l'hypothèse du big-bang, qui relève l'inadéquation entre l'hypothèse d'une explosion originelle et l'aspect "peu chaotique", l'ordonnancement auquel l'univers serait parvenu "immédiatement après" cette explosion initiale, prenant ainsi forme, comme dirait un artiste classique, selon un mécanisme auquel l'hypothèse du big-bang s'avère incapable de fournir une explication plausible. Cette critique n'est que très relative, puisque nos savants technocrates se proposent seulement d'amender le modèle, sans s'interroger sur les limites scientifiques de la modélisation. Autrement dit, au lieu de chercher les preuves concrètes, observables, expérimentales, de notions abstraites telles que le néant ou l'infini, vis-à-vis desquelles la science antique plus matérialiste, jusqu'à la Renaissance, a exprimé beaucoup de méfiance, ne vaut-il pas mieux se demander si ces notions abstraites, inhérentes aux calculs et modèles mathématiques ne sont pas nécessairement transposées à l'objet de la science lui-même. Il faut noter que cette réflexion mathématique, sur la base de modèles algébriques, a pour effet psychologique de faire de l'homme - en théorie - la cause première de l'univers. Disons-le autrement : la divinisation de la science (en réalité de la technique), corrélative de l'athéisme ou de l'agnosticisme moderne, place l'homme en position de démiurge, non seulement du monde terrestre restreint, mais de l'univers dont il fournit la définition la plus exhaustive possible, ou, plus précisément, une définition en constante évolution. A la question "innocente" d'un enfant qui se demanderait ce qui a précédé l'explosion du big-bang, critiquant ainsi involontairement la démarche qui consiste à rechercher et identifier une "cause première", la seule réponse possible serait : l'homme qui a conçu cette hypothèse première.

    Cette nouvelle tournure d'esprit scientifique (-XVIIe siècle) est sans doute plus facile à observer au plan de l'art moderne. Bien que largement occultés, plusieurs critiques ont fait la démonstration claire et nette, pour le déplorer comme Nitche, ou seulement le constater tel Léopardi, d'une poésie ou d'un art moderne progressivement de plus en plus scindé de la nature et vecteur d'une forme de radicalité anthropologique nouvelle, "libérée" du frein que Nitche se fait un devoir moral de reconstituer par le biais de sa théologie satanique, le principe de l'éternel retour pouvant seul fonder une anthropologie "joyeuse", et donc saine.

    De fait nul ne peut nier le rapport de l'art moderne avec l'existentialisme au sens large, l'introspection, et par conséquent une démarche plus religieuse que scientifique. Certains savants modernes sont à vrai dire très mal à l'aise avec la démarche scientifique de l'hypothèse, capables de comprendre son lien avec une certaine forme de théologie, bien plus qu'avec l'expérimentation scientifique. La recherche d'une cause première est bel et bien analogue à la tentative de certains théologiens de définir dieu/le grand architecte comme la "cause première", extérieure par conséquent à l'univers. C'est cette "extériorité" que la modélisation mathématique perpétue par sa quête temporelle d'une cause initiale, s'exposant à la critique ou la remarque que cette cause initiale présente toujours un aspect théorique voire dogmatique, d'abstraction inexplicable.

    Nitche, et Léopardi plus précisément encore, font remonter le tour abstrait pris par l'art moderne à la philosophie médiévale, de sorte que pour le critique italien, loin de théoriser à la manière de Hegel un progrès de la conscience artistique vers une spiritualité plus grande, la Renaissance et la philosophie des Lumières représentent des parenthèses en réaction à cette détermination philosophique médiévale, l'idée de "modernité" étant essentiellement sous-tendue par une détermination philosophique médiévale. Ainsi la civilisation occidentale serait principalement mue par un "matériel philosophique médiéval", l'athéisme moderne n'étant lui-même que le prolongement de spéculations religieuses chrétiennes, ce qui explique le caractère dogmatique de la laïcité et de la science technocratique modernes. De fait on observe que l'homme moderne, qu'il soit classé dans la catégorie des poètes, des artistes ou des savants, produit surtout des objets de culte, procédant d'une auto-glorification un peu simplette et remplissant le besoin religieux primaire de consolation ; mal, puisque le fétichisme artistique moderne remplit psychologiquement le rôle d'accoutumance ou de résignation à la mort.

     

     

  • Camp des saints

    A la demande d'une amie athée qui fait le rêve mystérieux depuis l'enfance d'un archer monté sur un cheval blanc, je lui fais une lecture de la vision apocalyptique de Jean à Patmos, qui recèle le sens de l'histoire chrétien dissimulé par les évêques catholiques romains.

    Nous confrontons cette lecture aux illustrations vivement colorées de Lucas Cranac'h, visant nettement l'Eglise romaine puisque les figurations de la bête de la terre ou de Satan portent des tiares caractéristiques de la tutelle théocratique de Rome sur l'Occident, et que rois et nations soumis à Satan - soumis nécessairement à Satan car toute puissance temporelle dépend de lui.

    Je mentionne au passage que la robe de bure blanche portée par Balzac au travail selon le témoignage de son ami Théophile Gautier évoque la tenue portée par les fidèles témoins de la parole de Dieu dans la vision de Jean, ce que l'intérêt de Balzac pour l'exégèse du théologien Swedenborg confirme.

    Du point de vue athée, on peut mentionner la charge de Gilles Deleuze (disciple de Nitche) contre l'apocalypse, son absence de style (caractéristique des écrits à caractère mythologique, dont la vérité est le plus souvent extérieure à l'homme, et n'a pour cette raison pas ou peu de valeur éthique ou morale).

    Au contraire de la propagande luthérienne, dans laquelle L. Cranac'h est impliqué, l'exégèse de Swedenborg et les pièces apocalyptiques de Shakespeare (cf. le rapport entre "Hamlet" et les prophéties de Daniel) se refusent à polémiquer, c'est-à-dire à tomber dans le registre de la culture, qui comporte nécessairement un aspect de propagande mensonger. Swedenborg précise en préambule qu'il se tient à l'extérieur de toute Eglise instituée (sous-entendu : par l'homme) ; quant à Shakespeare, non seulement les tentatives d'en faire un auteur catholique romain, ou protestant selon le goût, sont anachroniques, mais elles ne tiennent pas compte de la résistance de Shakespeare à "l'anthropologie chrétienne" et sa conscience que l'athéisme s'avance masqué derrière cet argument, de même que la culture la plus artificielle ; c'est bien Shakespeare qui prolonge les épîtres de Paul, le plus dissuasif de reléguer la parole de dieu au rang d'un "moyen humain pour parvenir au salut", et non les propagateurs de l'éthique démocrate-chrétienne au service des nations. Shakespeare est bien comme Nitche ennemi de la rhétorique et des rhéteurs, non pas comme ce dernier parce que l'enflure rhétorique entraîne l'éviction de la matière comme réalité première, dont découlent par force la plupart des actions humaines (non pas l'amour et l'intérêt pour la vérité), mais parce que la rhétorique, considérée comme la cause et la fin de tout, a aussi pour effet d'occulter les vérités surnaturelles ou métaphysiques.

    Shakespeare n'oppose pas contrairement aux encycliques pontificales à la conception matérialiste de la lumière, notamment solaire, une démonstration de la lumière spirituelle purement rhétorique, mais il lui oppose une réalité cosmique supérieure.

    Le divorce de la rhétorique moderne d'avec la métaphysique est encore plus net qu'il n'est par rapport à la science physique. On peut d'ailleurs voir Nitche comme un avocat de la "décroissance rhétorique" au profit d'une écologie ou d'une culture de vie véritable - il s'agit pour Nitche de redonner à la culture la simplicité et la joie que la rhétorique judéo-chrétienne a fait perdre à la culture. Tandis que Shakespeare, par-delà la considération de la culture, affirme la nullité des démonstrations spirituelles dans le domaine spirituel ou métaphysique. L'amour est aussi improbable par le moyen de la rhétorique que dieu lui-même, et un spécialiste de la biologie n'aura pas de mal à prouver que l'amour n'est qu'illusion, à peu près de la même manière qu'on peut démontrer que l'âme n'est qu'un principe vital, une idée de l'unité organique qui ne résiste pas à la mort et à la décomposition du corps.