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jeudi, 31 mai 2007
Bande-annonce
Maudits Soupirs pour une autre fois, présenté comme un inédit de Céline, ou plutôt comme le brouillon de Féérie pour une autre fois, m’est adressé par un pote ; ma concierge me le monte ce matin. Avec, sur la garde, la recommandation du pote de lire en priorité les pages 23 à 60, et celles concernant Marcel Aymé - dans ces premiers jets, Céline raconte ses copains de la Butte.
Pp. 23-60 : j’aime ça, les gens qui n’ont pas de temps à perdre en littérature. On pourrait aussi bien lire Jean d’Ormesson ou Yann Moix, après tout, il faudrait autre chose pour se rendre malade, mais puisque Céline est là :
« Ah ! Je vais m’endormir quand même… ça vient… Marcel ronfle… il geint, il ronfle… je ne sais plus… encore des courtes giclées de pluie… ça dure pas, c’est drôle… dans mon oreille qu’entend y a un bruit qui reste… pflac ! pflac ! pflac !… un petit tintement mat pflac… c’est comme une eau qui s’écrase, un robinet pas fermé, enfin dans le mou… sur du bois… pflac… c’est un bruit qu’est peut-être plus près… ça serait peut-être la fenêtre qui fuit… pflac pflac je devrais me lever aller voir… voilà ce que je pense… une impression comme un malaise… mais je ne suis pas bien vaillant je le sens, et puis comme ça dans la nuit… je connais pas la pièce après tout, l’hôpital ni rien… Elle aurait dû rester la blonde, rester avec nous… ça suffit pas de faire du café… Pfla Pfla… d’où ça sort ?… c’est un bruit que je reconnais pas, enfin ni d’à moi, ni de la nuit, ni de la campagne… c’est quelque chose qui coule dans la pièce… je devrais me lever… Marcel reronfle… c’est la force qui me manque, une chiffe là et tout abruti… en plus je bourdonne droite et gauche… Ah ! je suis coquet !… et puis je m’inquiète… je sais pas pourquoi au fond… La lumière doit être près de la porte, là près du loquet le bouton ? Enfin il me semble… faudrait que je tâtonne dans le noir…
- Marcel ! Marcel ! eh dis donc !
Faut qu’il se réveille merde alors… Y a peut-être un bouton de sonnette… Ça fuit quelque part en tout cas… Elle nous a embrassé la blonde, mais elle nous a pas indiqué comment la rappeler rien ni personne… on connaît rien sur les lieux, et dans le noir c’est terrible quand même… Je me soulève, je suis décidé, c’est l’effort… et yop ! un coup de rein, je suis comme en plomb, je peux plus me retourner sur moi-même tellement que je suis lourd… je me fais tomber une jambe par terre, je la pousse à deux mains… mon pied fait flac sur le parquet, ça y est c’est gluant, ça poisse. Je me pousse l’autre jambe hors du lit. Ah ! Je me raidis terriblement, je suis debout maintenant… C’est tout mouillé… j’aurais un vertige si je cédais mais je veux pas, je me raidis dur… je vais à la porte, je vais au bouton, je tâtonne le rebord à Marcel, je suis sûr qu’il est là… Pflac J’allume !… c’est rouge partout, c’est pas mes yeux, c’est du sang par terre partout… (…) »
Je préfère le Céline qui raconte son enfance à celui qui raconte sa guerre. Il épingle sa médaille d’ancien combattant dans la gueule des autres, les chacals, les vautours, les parasites, les Jean d’Ormesson, les Yann Moix d’alors. On préférerait l’ignorance, le mépris superbe. Mais Céline n’est pas Montherlant ; et ces Maudits Soupirs valent mieux que le papier sur lequel ils sont imprimés. Et ça se vendra. Et Gallimard le sait. Car Céline a beau être le “collabo”, le vendu aux nazis qu’on enseigne, « Du temps où nos ancêtres étaient malfaisants, il fut le plus malfaisant d’entre eux. » - dans une dissertation, un article, faire gaffe de bien dissocier l’homme du style, recopier une tirade sur le “génie malfaisant”, n’empêche, c’est une vache à lait. Gros tirage. Logiquement, le scandale devrait être encore plus grand. Mais non, au contraire, ça l’atténue, c’est comme si Céline payait sa caution. On taxe bien les putes.
11:48 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : maudits soupirs, celine
mercredi, 30 mai 2007
Un zeste de tyrannie
Mon caractère, comment dirais-je… mettons “tyrannique”, rend donc mes relations avec les “personnes du sexe” difficiles, pour ne pas dire impossibles, du moins durablement.
Pour ce qui est de l’amitié virile je m’en tire mieux, bien que la plupart de mes potes soient mariés maintenant, alors ça n’est plus tout à fait comme avant.
Reste les enfants. Je m’entends très bien avec les enfants. Ils s’accommodent très bien de la tyrannie, que dis-je, ils la réclament. Dans mon collège, les “châtiments corporels” étaient encore appliqués, et il régnait un climat tout à fait sain qu’on ne retrouve plus guère aujourd’hui où le libéralisme est partout, à gauche et à droite. Même, certains faisaient tout pour se faire rosser régulièrement ! Sans ça, ils auraient été désemparés. Je parle de garçons naturellement, les filles, elles, ne mouftaient pas. Je préfère d’ailleurs les petits garçons aux petites filles, chez qui la ruse, naissante, est perceptible, ce qui empêche un vrai rapport de confiance.
Mais ça serait une erreur d’en déduire, constatant l’évolution des sociétés et des régimes politiques, que le despotisme convient mieux aux états primitifs et la démocratie aux civilisations plus avancées. Dans le fond, on sent bien que les Français d’aujourd’hui ne demanderaient pas mieux que de se faire botter le cul par un brave dictateur plutôt que d’entendre les salamalecs de Sarkozy et de Fillon, toute cette vaseline…
Aussi était-il logique que mon frangin me demande d’apprendre à lire à ses mômes*.
Je n’ai pas pu m’empêcher de me livrer à de petites expériences, de tester différentes méthodes… On sait que, dans ce domaine aussi, en France, règne la philosophie ; deux philosophies, plus exactement : les partisans de la méthode dite "globale" et ceux de la méthode dite "syllabique" s'affrontent. Les philosophes des deux camps prétendent démontrer scientifiquement, “par a + b”, le bien-fondé de leurs techniques d’apprentissage. Je connais de ces philosophes femelles, en particulier, qui sont véritablement enragées de leur système ! Notamment, elles s’appuient sur le fonctionnement du cerveau - vaste blague, puisqu’on n’en sait à peu près rien… Ah, si, on sait vaguement que le cerveau des hommes n’est pas tout à fait organisé comme celui des femmes. Si tout ça était sérieux, le moins serait de proposer une méthode d’apprentissage de la lecture pour les filles et une méthode pour les garçons différentes.
Le résultat de mon expérience, c’est que la variable la plus variable, ce n’est pas la méthode - ni le professeur, en l’occurence -, c’est celle dont évidemment aucun ministre ne parle, c’est l’aptitude du novice. Un novice doué avec une méthode rocambolesque et un prof idiot apprendra plus vite qu’un benoît avec moi.
Au point où j’en suis de mes spéculations, je suis par conséquent fondé à dire que la philosophie est de sexe féminin.
*Mon frangin estime que la lecture relève de la sphère privée et ne souhaite donc pas laisser à l’État le soin d’apprendre à lire à ses enfants.
07:25 Publié dans Fier d'être miso, Journal intime | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
mardi, 29 mai 2007
Supplice cannois
La "palme d'or" décernée à Cannes à un film roumain quelconque au motif substantiel, matraqué en chœur par la critique, qu'il fait l'apologie de l'avortement, c'est l'hommage de l'industrie du divertissement à l'industrie pharmaceutique et à ses prétendus "progrès".
« Ceaucescu interdisait l'avortement. » : ce message subliminal, diffusé sur toutes les ondes et sur toutes les chaînes, n'est pas bien difficile à décoder : Ceaucescu interdisait l'avortement, le pape est le seul à l'interdire encore, donc le pape = Ceaucescu.
Il est entendu que les veaux qui composent le troupeau démocratique sont des êtres libres et indépendants, mais mieux vaut leur indiquer le chemin quand même ; et le cinéma est l'outil idéal pour ça. De Nuremberg à Cannes en passant par Hollywood, le cinéma a toujours défendu des causes plus que douteuses.
Les bobos doivent penser que, si l'avortement avait été libéralisé en Roumanie, ils seraient moins emmerdés aujourd'hui dans les rues de Paris par des mendiants roumains qui mettent leur hygiène en danger.
On peut se poser la question : boycotter le cinéma pour reverser le prix de la séance à un mendiant, est-ce vraiment un sacrifice ?
08:45 Publié dans Anti-journalisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
lundi, 28 mai 2007
Revue de presse (2)
« Jean-Marie Colombani a été chassé mardi de la direction du "Monde-Vie catholique-Télérama" par un vote-sanction des rédacteurs de ces publications. Ils lui reprochent le déficit pharaonique de sa gestion financière et la perte d’indépendance de ces publications (…) il y a très peu de journaux (…) dont les actionnaires soient uniquement les journalistes fondateurs et leurs successeurs (…) comme ce devrait être le cas normal. »
J. Madiran (“Présent”, 24 mai 2007)
Madiran est trop gentil, bien que Colombani ait tenté de lui clouer le bec en lui réclamant devant les tribunaux des dommages-intérêts pharaoniques. Plus que cela, Colombani incarne le journaliste moderne, dépourvu de style, procédurier, mauvais gestionnaire, en cheville avec le ministère de l'Intérieur et s'acoquinant avec des politiciens (comme Michel Noir). On n'aura guère de difficulté à lui trouver un remplaçant…
« (…) Le capitalisme est responsable de l’érosion des valeurs, mais il en a secrété l’antidote, le mariage d’amour directement lié à la naissance du salariat, moment essentiel du capitalisme.
(…) Le bouleversement commence là : le mariage d’amour se prolonge dans un nouveau rapport aux enfants, contribue à la sacralisation de l’humain dans laquelle nous baignons aujourd’hui. Cette sacralisation est sans doute le seul cran d’arrêt face à la logique d’expansion de la consommation qui renforce, comme je l’ai dit, la logique de déconstruction des traditions.
(…) Comme tous les croyants, sans doute, j’ai le sentiment qu’il y a du mystère en ce monde. Mais je ne souhaite pas aller au-delà de ce constat.
L’expérience esthétique est sans doute la plus proche de l’expérience religieuse, car elle donne la conscience de quelque chose qui vous dépasse. »
Luc Ferry, ex-ministre & philosophe kantien (“Le Monde des religions”, mai-juin 2007)
Quand on voit Luc Ferry, sa bourgeoise et ses caniches de compétition, on ne peut s’empêcher d’être un peu sceptique sur cet “antidote au capitalisme” que serait le "mariage d’amour". Hélas, on note que l’Église elle-même développe cette idée un peu sotte.
Le couple idéal dans le système capitaliste, étant donné son faible taux d’épargne et sa tendance à la surconsommation de gadgets inutiles, notamment, c’est le couple d’homosexuels sans enfants.
La persistance du cabotinage kantien, malgré la nullité intrinsèque de cette philosophie sans point d’appui, s’explique parce qu’elle est la mieux adaptée au système en place.
L’abus de mystère et d’“esthétique” (comme il dit) peut nuire à la santé de la société de consommation. On voit bien que Luc Ferry en est vaguement conscient, mais le peu d’intelligence qu’il a, il l’emploie à se fabriquer des œillères.
Aux kantiens de tout poil, Claudel répond avec ironie : « Ce n’est tout de même pas ma faute si Dieu existe ! »
Un dessin de Chard, dessinatrice de presse déjà condamnée pour propos incorrect dans notre grande-démocratie-qui-ne-connaît-pas-la-censure.
« De toutes les légendes, rumeurs, fantasmes qui nimbent la figure mystérieuse de François Pinault, l’anecdote selon laquelle il aurait été aperçu, s’infiltrant en bleu de travail, à la veille de l’ouverture, histoire de faire ses emplettes avant même le vernissage, réjouit l’âme. »
T. Gandillot (“Challenges” + “Beaux-Arts Magazine”, mai 2007)
Moi, François Pinault me paraît moitié moins “mystérieux” que Monsieur Bertin… Et puis les journalistes d’aujourd’hui ont-ils une âme ?
« Au début, fut Paul Sérurier (sic). Si Pinault acquiert, en 1972, pour la modique somme de 8000 F, “Cour de ferme en Bretagne”, ce n’est pas (…) parce qu’il est “du coin”, mais parce que tel était son goût. »
(T. Gandillot, “Challenges” + “Beaux-Arts Magazine”, mai 2007)
8000 balles pour un Sérusier en 1972, moi je trouve pas ça “donné” ; je mettrais pas ce prix-là dans un Van Gogh. À moins que le baveux Godillot ne fasse allusion à la “plus-value” de l'œuvre d'art, ou quelque chose comme ça ?
« (…) Acteur majeur du marché de l’art, ses choix influent dorénavant sur la cote des artistes. Et Pinault peut enfin s’offrir ce qu’il considère comme le luxe suprême : s’affranchir de la tyrannie du goût. »
(T. Gandillot, “Challenges” + “Beaux-Arts Magazine”, mai 2007)
On a bien compris que Pinault, pseudo prince de Venise en costard sinistre, s’accommode sans peine de la dictature du mauvais goût et qu’il n’a pas de mal à imposer le respect à la valetaille de la "critique" d’art contemporain, des frac, des fiac et du fnac, des galeristes, bref à toutes ces petites mains qui brassent du climat.
« Le 4 août 2089, pour le troisième centenaire de l’abolition des privilèges, le ministre d’État chargé de l’abolition des privilèges, le ministre d’État chargé de l’égalité absolue entre les citoyens français promulgua la loi n° 99044-980, à laquelle la population accola tout aussitôt le bizarre surnom de “Lois des laids”.
Ce texte allait bien au-delà de la directive de la commission mondiale, qui siégeait à Maripasula (Guyane), depuis 2081, depuis que New York avait vu la base de ses gratte-ciel plonger, année après année, dans plus de vingt mètres d’eau, par suite de la montée inexorable des océans.
La loi française ne se contentait pas de poser le principe de la non-discrimination des laids dans les emplois privés et publics (…). Elle créait surtout un préjudice, ouvrant droit à indemnisation, s’il pouvait être rapporté, par exemple, qu’une discrimination esthétique avait pu de son seul fait être “le facteur empêchant de l’aboutissement d’une relation amoureuse ou affective”, et elle établissait une contravention de première classe à l’encontre de toute “belle personne” qui, sans motif valable, se serait refusée à embrassser un laid qui lui en aurait adressé poliment la demande.
Jean-Paul Desprat (“Franco Maria Ricci”, dix-huit)
On doit à Franco Maria Ricci, beaucoup plus crédible dans le rôle du prince italien que François Pinault, et à sa revue éponyme, d’avoir fait découvrir à ceux qui savent que l’art a un prix de magistraux fresquistes italiens méconnus tels que Fasolo ou Felice Giani.
On peut regretter que, depuis le départ à la retraite de FMR, sa revue s’ouvre trop souvent à des trissotins tel Daniel Arasse.
06:25 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note
samedi, 26 mai 2007
Antisémitisme autorisé
De cet article inquisitorial de Francis Kaplan sur Simone Weil, j’ai gardé le meilleur pour la fin.
Kaplan s’interroge sur les raisons qui ont pu conduire Simone Weil à se déclarer “antisémite” et à développer des arguments à caractère “antisémite” alors qu’elle-même était d’origine juive. Il part du fait, déjà connu, que Simone Weil a découvert assez tardivement qu’elle était juive, à onze ans, alors qu’elle s’était sentie jusque-là profondément française. Il ne se satisfait pas de la thèse de certains de ses co-accusateurs selon laquelle Simone Weil aurait souffert d’une forme de “haine de soi”, et en élabore une, plus sophistiquée encore : “la haine de soi n’étant pas soi” (sans rire). Ce coup de bluff est peut-être susceptible d’épater les lecteurs des Temps modernes, mais à nous ces Temps modernes paraissent d’un coup bien archaïques en ressortant ces vieilles théories freudiennes éculées, tout juste bonnes à servir de toile de fond à un film de Fritz Lang autrefois, ou à un roman de Weyergans aujourd’hui…
Il faut dire que la logique de Kaplan est assez simple. Considérant que l’antisémitisme est forcément une “tare morale”, concluant sur son propre réquisitoire que Simone Weil est bien “antisémite”, il est nécessaire d’en déduire que Simone Weil est forcément dingo, au moins partiellement, d’où le coup de bluff freudien (qui coïncide assez mal avec le fait que, Kaplan l’admet lui-même, malgré son jeune âge, Simone Weil était un penseur à la vue perçante.)
Il est certain que Simone Weil s’est sentie embarrassée par cette “identité juive” sortie du passé, mais c’est d’abord en tant que philosophe et théologienne. Et la “question juive” n’obsède pas seulement Simone Weil, mais tout son siècle, si ce n’est le précédent, Juifs et non-Juifs confondus, à une époque où ils mélangent et partagent leurs idées, y compris diamétralement opposées, beaucoup plus aisément qu’aujourd’hui.
La question juive obséda Léon Bloy à un moment de sa vie, par exemple, un demi-siècle auparavant, de la même manière, peut-on dire, à ceci près que les déductions de Bloy sont souvent à l’opposé de celles de Simone Weil ; Bloy n’est pourtant pas Juif, lui*.
(À cet égard il faut dire que si, de la part de Bloy, c’était un mouvement intellectuel assez original et spontané de se tourner vers l’Ancien Testament et les Juifs, aujourd’hui, les catholiques qui, depuis quelques années, se déclarent “philosémites”, ne font que sacrifier à la mode et adopter une posture avantageuse. Les braves démocrates-crétins que voilà ! Confondre Léon Bloy avec Jean-Claude Guillebaud… Il faut le faire !)
J’ai fait durer trop longtemps le suspens, je crois. À la fin de son procès, Simone Weil est… acquittée ! Compte tenu du réquisitoire préliminaire, le public est un peu étonné. Oui, Simone Weil est acquittée, étant donné l’“esprit de sacrifice” qui fut le sien et parce que son antisémitisme était “abstrait”, qu’elle n’en voulait à aucun Juif en particulier. Comme si Hitler en avait voulu à tel ou tel Juif en particulier ?!
Une telle sentence jette le trouble dans l’esprit du non-Juif, du “goy” que je suis - je ne dis pas ça pour me vanter mais pour être précis. D’abord parce que Simone Weil observe que la notion de “peuple élu” prédispose au racisme et au nationalisme. Ici encore, on pourrait la rapprocher d’Hitler, pour qui le sionisme, dans la mesure où il est une source de conflit moins grande, est envisagé comme une solution ; ensuite parce que ce revirement inattendu de Kaplan, ces circonstances atténuantes de dernière minute, le rendent suspect d’un préjugé racial ou idéologique quelconque en faveur de Simone Weil. Brasillach, par exemple, dans les mêmes circonstances, aurait-il bénéficié d’un non-lieu du juge Kaplan ? Il est permis d’en douter.
Alors que ce qu’il faut défendre, non pas hypocritement comme Voltaire, mais sincèrement, c’est le droit de Brasillach ET de Simone Weil à s’exprimer et à être défendus.
*Quant à Claudel, dans d’autres circonstances que Bloy, dans sa correspondance privée, en fonction de ses interlocuteurs, il est tantôt outrageusement “philosémite”, c’est-à-dire à la limite de l’hérésie, tantôt nettement “antisémite”, ce qui permet d’entrevoir que la question de l’antisémitisme est une question nettement moins simplette que les législateurs et les philosophes-censeurs modernes le font croire.
08:20 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : simone weil, francis kaplan
vendredi, 25 mai 2007
Procès de Simone Weil
Après un “Sartre antisémite”, Francis Kaplan consacre plus de vingt pages dans Les Temps Modernes, la revue de Claude Lanzmann et de Robert Redeker, à l’antisémitisme de la philosophe marxiste chrétienne Simone Weil.
« Simone Weil est non seulement antisémite, mais un des théoriciens de l’antisémitisme les plus acharnés que je connaisse par la multiplicité de ses angles d’attaque, par la multiplicité de ses arguments, par la multiplicité des faits qu’elle a inventé à l’appui de ses arguments, par l’importance obsessionnelle que l’antisémitisme revêt dans sa pensée. Aussi, sur le plan pratique, veut-elle revenir à la situation des Juifs avant la Révolution, c’est-à-dire conditionner leur émancipation à leur conversion (…) ».
Bref, selon F. Kaplan, Simone Weil relègue Adolf Hitler et Ben Laden au rang de grossiers antisémites ; Mlle Weil serait, en quelque sorte, une antisémite raffinée. Comme l'exposé de Kaplan est assez confus et contradictoire, il est difficile de démêler si c’est pire ou moins grave à ses yeux d’être un antisémite raffiné qu'un antisémite mal dégrossi.
On pourrait imaginer ensuite un “Voltaire antisémite”, un “Shakespeare antisémite”, un “Balzac antisémite”… Pourquoi pas toute une collection sur le modèle de “Que sais-je ?”. Sauf que l’antisémitisme de Simone Weil a ceci de particulièrement sensationnel, évidemment, que Simone Weil, comme Marx ou Jésus, deux autres suspects célèbres, Simone Weil est elle-même d'origine Juive ; c’est là tout le sel.
Trêve de plaisanterie. Peut-on vraiment prendre F. Kaplan au sérieux ? Dans le sens où il observe les choses par le petit bout de la lorgnette, “antisémite ou pas ?”, qu’il dénonce l’arbitraire de Simone Weil, sans s’interroger une seconde sur le sien, qu’il fait appel à la psychanalyse pour fournir des explications rationnelles, si la méthode de Kaplan n'est pas rigoureuse, du moins est-elle caractéristique de la méthode intellectuelle contemporaine.
Voici le genre de pièces versées au dossier par l’accusation :
- « Tout est souillé de péché dans Israël. », ou :
- « Mais quand la nation juive a été détruite par Nabuchodonosor, les Juifs, complètement désorientés et mélangés à toutes sortes de nations, ont reçu cette sagesse sous forme d’influence étrangères, et l’ont fait entrer dans le cadre de leur religion autant que c’était possible. De là viennent, dans l’Ancien Testament, le livre de Job (…), la plupart des psaumes, le Cantique des Cantiques, les livres sapientiaux (…) ce qu’on nomme “le second Isaïe”, certains des petits prophètes, le livre de Daniel et celui de Tobie. Tout le reste de l’Ancien Testament est un tissu d’horreurs. » ; ou encore, parlant du judaïsme d’avant l’exil :
« [Il] est indigestible, parce qu’il y manque une vérité essentielle, qui est au centre du christianisme et que les Grecs connaissaient bien, à savoir la possibilité du malheur innocent. » ; et, de manière plus politique :
- Les Juifs sont « non assimilables, non assimilateurs ».
Ces propos sont tirés de la correspondance de Simone Weil, c’est important de le souligner, car l’article de Kaplan a tendance à occulter l'aspect dialectique et à présenter ces idées comme définitives. La philosophe, faite théologienne en l'occurrence, ne propose pas une synthèse mais dialogue avec ses correspondants ; Kaplan, non seulement la juge par contumace, mais il se base sur des extraits de ses “brouillons”. Il a beau jeu, ici où là, souvent de façon subjective (comme lorsqu’il décrète que Jonas est un personnage biblique certainement imaginaire, ou que S. Weil ne peut extrapoler et faire de Cham un précurseur des chrétiens), il a beau jeu de relever les erreurs de Simone Weil et de poser au grand exégète biblique bien rencardé.
Kaplan fait semblant d’ignorer que Simone Weil, globalement, n’est pas très éloignée de la théologie catholique classique, pour qui Jésus, annoncé par les prophètes, en butte aux autorités religieuses juives, donne à l’Ancien Testament une nouvelle dimension d’amour universel, qualifiant le peuple juif de peuple “à la nuque raide”, ce qui n’est pas très poli de sa part non plus.
Pour les chrétiens, le choix du peuple juif n’est pas définitif et Dieu n’est pas la propriété du peuple juif, pas plus que les chrétiens ne sont propriétaires de Dieu - ils ne sont que ses témoins.
L’exposé de la doctrine catholique par Kaplan est d’ailleurs caricatural :
« Si on se place au point de vue du catholicisme tel qu’il était à son époque (…) tout ce qui est dans la Bible est de Dieu, doit donc être vrai absolument, et en particulier vrai moralement. S’il y a dans la Bible des passages moralement choquants, la Bible ne peut être de Dieu et la religion juive, qui se fonde sur elle, ne peut être une religion valable et doit donc être condamnée. »
C’est un postulat de dire que la doctrine catholique a évolué depuis Simone Weil. De nouvelles spéculations sur les rapports entre la religion juive et la religion catholique ont été émises depuis Simone Weil, par le cardinal Lustiger par exemple, certes, mais la supériorité du point de vue de Mgr Lustiger sur celui de Simone Weil est rien moins que discutable. De la part du cardinal Lustiger il y a une volonté d’apaiser les esprits, au risque de les embrouiller, tandis que chez Simone Weil, ça serait plutôt une volonté d’éveiller les esprits, au risque de les choquer.
C’est sans doute là qu’est la véritable opposition entre Kaplan et Weil. D’un côté un esprit autosatisfait qui juge par contumace son prochain à l’aune des tabous contemporains, de l’autre un esprit jeune, curieux, qui n’a pas peur de se tromper ni de bousculer les idées reçues. D’un côté un esprit archaïque, de l’autre un esprit moderne. Il est significatif que notre époque réserve une place de choix aux platitudes de Lévinas, d’Heidegger, ou encore de sa disciple Jeanne Arendt, mais maintienne Simone Weil dans l’ombre où ne l’en sorte que pour vouer ses lettres au bûcher.
07:55 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : francis kaplan, simone weil
jeudi, 24 mai 2007
Encore des Soviets
08:45 Publié dans Anti-journalisme | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : herge, aragon
mercredi, 23 mai 2007
Tout va vraiment bien (?)
J’allais oublier un détail du cursus d’Allais, qui serait resté accessoire si on n’avait basculé posthumement à Allais dans l’ère du calembour pris au pied de la lettre et des blagues pas drôles.
Allais, un jour qu’il était à court d’idée pour sa chronique, inventa l’art contemporain. Il peignit Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, une simple feuille de papier blanc, en 1883 ; il serait injuste de dire que Malévitch est enfoncé par rapport à Allais, puisque ce n’était alors qu’un polisson de cinq ans ; et Klein ? Yves Klein n’était même pas nain lorsque le génie d’Allais s’épanouissait ; et Soulages ? Soulages exagère, qui s’obstine à peindre pour Bernadette Chirac ou Georges Frêche - en 2007 ! - des mineurs nègres broyant du noir au fond d’un puits.
Naturellement, la nouvelle espèce de cul-bénis, qui a kidnappé le pouvoir et qui s’est fait une spécialité de changer l’esprit en philosophie, n’apprécie guère Allais. En effet, ces bêtes-là ont assez d’instinct pour sentir que l’humour d’Allais est comme une épée de Damoclès, une menace qui plane sur la bêtise officielle.
Le petit extrait recopié ci-dessous est tiré d’une hagiographie d’Yves Klein, le schtroumpf de l’art contemporain, hagiographie qui n’est pas bien sûr destinée a priori aux amis d’Alphonse ni à ceux que l’art contemporain emmerde concomittament, mais je suis sûr qu’il sauront le goûter, au second degré ; l’humour est trop rare aujourd’hui pour qu’on puisse se permettre, y compris lorsqu’il est involontaire, de le gaspiller.
« Cette planche de l’Album Primo-Avrilesque publiée par Alphonse Allais en 1897 : “Stupeur de jeunes recrues apercevant ton azur, Ô Méditerranée”, doit une part de sa célébrité aux monochromes d’Yves Klein, et surtout au succès de son bleu IKB [La goujaterie et l’anachronisme sont deux traits qui permettent de reconnaître le style contemporain].
D’ailleurs, depuis que l’on se demande si Klein connaissait l’Album primo-avrilesque, cette amusette [sic] a été l’objet de trois rééditions.
Une focalisation sur les ressemblances entre les planches d’Allais et celles de Klein masque l’essentiel : leurs différences considérables. Allais reste tributaire de la peinture du XIXe siècle, engoncée dans de lourds cadres dorés et, surtout, toujours figurative [Quand on a le focus dans l’anus, pas facile de se figurer grand-chose d’autre qu’un monochrome], tandis que les aplats colorés de Klein [“monocolorés”, plutôt, faut assumer son jargon !], nus, sans cadres, ignorent délibérément toute déreprésentation. »
Quoi qu’on fasse, même le pire, quoi quoi dise, même rien, ne pas oublier de signer : Deny Riout.
08:20 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : deny riout, yves klein
mardi, 22 mai 2007
Saisir l'occasion
Le mérite du bouquin de Delbourg, paru discrètement en 2005 à l’occasion des cent ans de la mort de l’écrivain normand, est d’autant plus grand qu’il recopie de larges extraits d’Allais. Il se présente sous la forme d’un dictionnaire à entrées diverses et variées, de “A” comme “absinthe” à “Z” comme “zutiste” en passant par “K” comme “kamikaze”.
Où on s’aperçoit qu’Allais est le contrepoint de notre époque : aussi scientifique, familier des recherches du chimiste-poète Charles Cros, que notre époque est superstitieuse, aussi drôle que notre époque est philosophique, aussi divers que notre époque est uniforme, aussi sceptique que notre époque est crédule, aussi normand que notre époque est américaine - sa tombe au cimetière de Saint-Ouen a même été bombardée par l’aviation yankie - les salauds !
Même l’athéisme et l’anticléricalisme d’Allais sont démodés. Allais est bien loin d’être un de ces bigots du Néant, bardés de principes et qui ne cessent de claironner leur foi dans le Vide et le Non-être, que les croyants les gênent dans leur pratique, bref, la litanie habituelle.
Allais, il ne fait qu’exploiter la vieille parcelle de paganisme normand, il n’a pas de visées expantionnistes. Il est anticlérical comme Rabelais ou Molière ou Aymé, il se contente de remplir son devoir d’humoriste en égratignant les autorités, toutes les autorités, rien que les autorités ; et comme l’Église n’en a déjà plus beaucoup, d’autorité, du temps d’Allais, il n’est guère mordant.
Nul doute qu’au passage Choiseul le père de Céline lisait les chroniques d’Allais et qu’il n’était pas assez rosse pour priver son fils Ferdinand de journaux. On peut imaginer que Céline a été influencé par ce style direct ou qu’Allais l’a aidé à sentir tout le parfum de son siècle, si caractéristique.
En conclusion, lisez Allais, il ne vous en coûtera pas beaucoup plus cher qu’une place de cinéma et vous éviterez la migraine qui s’ensuit si le film vous était recommandé par “France-Culture”.
08:00 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : alphonse allais, patrice delbourg
lundi, 21 mai 2007
Tout va bien !
- « La critique est unanime pour dire que, cette année, il n'y a aucun mauvais film en compétition à Cannes. Ils sont tous bons. » Bruno Kratz, "critique" de cinéma sur "Europe 1".
- « Le vrai totalitarisme, c'est d'être gouverné par des cons. » Lapinos, blogueur.
13:05 Publié dans Critique littéraire | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : bruno kratz





