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  • Balzac contre le Monde

    Comment un type aussi mondain, aussi gonflé d'illusions qu'Honoré de Balzac, a-t-il pu produire un monument littéraire, la Comédie humaine, qui contribue aussi peu à la gloire du monde et de la bourgeoisie ? C'est à peu près l'angle d'étude choisi par Stéphane Zweig dans sa célèbre biographie intitulée, "Balzac ou le Roman de sa vie". Le génie de Balzac repose sur un paradoxe : comment un homme aussi optimiste, dont l'optimisme écoeura jusqu'à ses amis les plus proches, a-t-il pu produire autant de chefs-d'oeuvre inoubliables ?

    L'optimisme permet en effet de gagner trente-six fois de suite le tournoi de Roland-Garros, de devenir multi-millionnaire en quelques mois, de participer à la fabrication de la bombe A, de gravir les treize sommets les plus élevés du globe en six mois... toutes choses que l'on s'attend à voir un type plein d'entrain comme Balzac accomplir ; mais, si l'optimisme est le carburant de la performance, il ne permet pas de produire une oeuvre d'art, quelque chose d'utile à la société, comme la boussole, l'hygiène médicale ou la littérature, qui permet à l'humanité de se connaître elle-même, dans sa bassesse comme dans son héroïsme, et ainsi de progresser.

    Zweig nous fait partager sa stupeur devant un tel phénomène ; les meilleurs amis de Balzac, et les quelques femmes qui l'aimèrent, furent les témoins effarés de cette monstruosité. Sans doute y a-t-il toujours quelque chose de monstrueux dans le génie authentique : la pudeur excessive des femmes, qu'elle soit innée ou l'effet de l'éducation, les empêche d'être des artistes véritables ; chez les quelques femmes qui le furent néanmoins, s'affranchissant des réflexes de leur espèce, on trouve une audace inhabituelle. George Sand donne presque toujours le conseil à son ami Flaubert de ne pas prendre de risque, et Flaubert était pourtant loin de foncer tête baissée en avant comme Balzac !

    Les relations amoureuses de Balzac, presque toujours avec des femmes mariées issues de l'aristocratie, évoquent donc le conte de "La Belle et la Bête". Balzac ne cherchait pas la grâce dans la beauté physique, mais dans l'origine aristocratique de ses conquêtes.

    Balzac est un génie paradoxal, une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, moine discipliné la nuit, enfermé dans son cabinet de travail avec plumes, encre et papier, distillant la vendange des choses vues à la lumière du jour, et spéculateur fou et imbécile le jour. Zweig suggère que la niaiserie de Balzac était peut-être due à l'extrême concentration dont il faisait preuve au cours de ses heures de veille. Balzac n'a pas plus de moralité qu'un marin breton ou qu'un prêtre catholique ; il progresse en tirant des bords extrêmes, et lorsqu'il n'aura plus la force physique de ce grand écart, il s'éteindra au seuil de la comtesse de Hanska, qu'il se représentait comme un havre de paix, une femme-giron ; cette grande dame par la taille de son arbre généalogique était flattée du désir d'une telle comète pour sa personne assez insignifiante, bien que très titrée. Il faut dire que Balzac était parvenu au sommet de la gloire, à l'échelle de l'Europe, pour ne pas dire du monde, en un temps où les romanciers étaient encore considérés comme des philosophes.

    Au contraire des femmes qui partagèrent la vie agitée de l'homme Balzac, ses lecteurs aiment la lucidité de son regard ; du moins est-ce le cas de Zweig, de Barbey d'Aurevilly, de Karl Marx, de Paul Bourget... de tous les lecteurs capables d'établir entre les romans d'Alexandre Dumas et ceux de Balzac une hiérarchie. Eugène Delacroix se demandait comment son ami A. Dumas pouvait écrire des choses aussi niaises ? La réponse tombe sous le sens : parce que Dumas ne se préoccupait pas d'art, mais de vivre. La seule ambition de Dumas était de jouir de ses rentes.

    Zweig note qu'avec les années, à force d'accumuler les expériences le plus souvent pénibles, les romans de Balzac sont de plus en plus crus, et leur tonalité sentimentale parfois exaspérante s'estompe.

    On doit voir Balzac comme un entrepreneur de littérature à ses débuts, et non comme un apprenti-poète à l'instar de Flaubert. La comparaison avec Flaubert, qui n'est pas dans Zweig, permet de mieux comprendre Balzac au plan de la méthode. Balzac procède presque d'un empirisme pur ; il n'a pour ainsi dire pas de modèle : Corneille et Racine sont avant tout synonymes de gloire à ses yeux. Il tâchera en vain d'en imiter les vers. Le véritable modèle de Balzac, c'est... Napoléon - c'est-à-dire un modèle d'entêtement et de volonté. Napoléon, qui n'a jamais ajouté à l'art ou à l'intelligence humaine, qui fascine mais n'intéresse personne. La gloire posthume de Napoléon s'ancre dans la bêtise humaine, qui prendra au XXe siècle des proportions tragiques (conduisant d'ailleurs S. Zweig au suicide).

    L'admiration de Balzac pour l'ambition de Napoléon permet de souligner un autre aspect du paradoxe balzacien : alors que sera reconnu à Balzac le talent de peintre d'Histoire, il écrit dans la langue d'un peuple qui méprise l'Histoire, lui préférant les récits épiques dans des décors de carton-pâte, préfigurant le cinéma et le roman nationaliste. Suivant cette fantaisie bien française, Balzac remisera cette admiration enfantine pour Napoléon au profit de convictions légitimistes tout aussi fantaisistes, mais plus propres à servir ses ambitions amoureuses.

    Flaubert, quant à lui, a Goethe dans le viseur, et se retiendra de publier quoi que ce soit qui ne soit pas digne de son ambition artistique ; il n'a pas le même besoin de s'émanciper par l'argent que son aîné, ce besoin qui poursuivra Balzac toute sa vie, le rendra le plus souvent malheureux, mais aura pour effet de cravacher sa volonté.

    Mais, au stade de la préface de la Comédie humaine, ce n'est plus le même Balzac que le Balzac inexpérimenté et brouillon des débuts ; il n'a toujours pas de style, mais au moins il a une oeuvre, universellement reconnue.

    L'effort de Balzac pour devenir millionnaire ET un grand homme de lettres, simultanément, a transformé son existence en fuite haletante, entrecoupée de plages d'un travail nocturne harassant. Mais B. était conscient que l'on ne peut pas creuser profondément deux sillons en même temps, et il avait choisi le sillon de la littérature, sans arriver à se défaire du vice capitaliste de la spéculation, véritable aspiration au néant.

    Selon Zweig, Balzac aurait été richissime s'il s'était sérieusement attelé à ses affaires au lieu de se dédoubler, car il avait un certain flair, et d'autres, plus appliqués, sur ses intuitions ont bâti des fortunes. Il est certain que l'argent ne pouvait suffire à combler l'esprit d'un Balzac comme il comble celui d'un Bernard Arnault, d'un Bill Gates ou d'un Elon Musk.

    Le dilettantisme de Balzac dans le domaine des affaires se retrouve dans le domaine amoureux. On l'a décrit comme soumis, servile même en face des femmes ; la réalité est que Balzac a surtout cherché à séduire des femmes sensibles aux flatteries. Balzac endosse le costume de l'amoureux chevaleresque avec plus ou moins d'habileté, pour le besoin de sa cause amoureuse.

    La comtesse ukrainienne Hanska est sa dulcinée du Toboso, à peine moins idéalisée. Elle est exotique, aristocrate, riche, elle a lu ses romans, reconnu son génie : c'est là bien plus qu'il n'en faut pour que la cristallisation ait lieu. Leur amour semble artificiel ? Qu'y a-t-il de plus artificiel que l'amour, qui tienne plus à un détail ? Du reste les obstacles et la distance qui séparent Balzac de l'épouse du comte de Hanski le rapprochent de son oeuvre ; ces obstacles rapprochent aussi la baronne d'un désoeuvrement qui était peut-être aussi... existentiel.

    Balzac se sait possédé, par le désir de s'enrichir, de conquérir de riches aristocrates, mais il n'a pas fait pas de cette possession tout un fromage, comme d'autres écrivains secondaires, Proust ou Barbey d'Aurevilly. Il en a fait de bonnes nouvelles, comme "La Peau de Chagrin".

    Avant d'atteindre la veine réaliste où il s'épanouit, Balzac a donné dans le genre putassier le plus rentable, le genre que les éditeurs, qui sont les maquignons des lettres, attendaient déjà au XIXe siècle. Mais, là encore, dès qu'il l'a pu, Balzac a quitté le trottoir pour se mettre tant bien que mal à son compte, se hisser jusqu'à une littérature honorable. Là encore la petitesse de ses débuts s'explique par un milieu social moins favorable que celui de Flaubert, une mère qui veut le faire fonctionnaire ou notaire à tout prix. Balzac a fait le trottoir pour échapper à sa mère. Peut-être est-on trop sévère avec elle ? Quand les mères ne se débarrassent pas de leur fils, comme fit Mme Balzac-mère en plaçant Honoré chez une nourrice, puis en pension, elles ont tendance à les étouffer, à en faire de petits chiens d'appartement.

    Balzac a eu maintes fois l'occasion de se suicider, au cours de son existence : s'il n'en a rien fait, surtout dans les jeunes années, c'est peut-être grâce à l'extraordinaire résilience, procurée indirectement par cette mère maladroite, quasiment honteuse de son rejeton, semble-t-il.

    La tâche de Zweig n'était pas mince, au moins aussi ardue que celle de Rodin, cherchant à représenter le grand homme dans une sculpture, qui a souligné de Balzac l'aspect monstrueux de sa personnalité.

    La démarche de Zweig est analogue à celle de S. Freud explorant l'oeuvre de Shakespeare, mais, contrairement à Freud, Zweig n'a pas cherché à faire coïncider Balzac avec ses préjugés. En outre, Balzac et son oeuvre constituent non seulement un terrain d'étude psychologique exceptionnel, mais ils permettent de pénétrer plus largement le XIXe siècle. L'Histoire ne permet pas de retourner dans le passé, elle permet de comprendre ce passé mieux que la plupart des hommes qui y ont vécu. Quel recul Napoléon avait-il sur son temps ?

    NB : Ajoutons au crédit de Zweig qu'il a su faire dans la Comédie humaine, dont il est globalement très admiratif, le tri entre le très bon, le bon et le mauvais (harcelé par ses créanciers, Balzac pouvait bâcler la seconde moitié d'un roman pour honorer une commande). C'est donc un bon guide de lecture pour ceux qui n'aiment pas s'en remettre au hasard.

    (Chronique pour la revue littéraire Z)

  • Sade ou Shakespeare ?

    Faut-il jeter Sade à la poubelle, suivant le désir des censeurs puritains ? On aurait tort de croire que les puritains n'ont pas de désir ; leur désir de censure est un désir en creux, un désir potentiellement sadique.

    C'est peut-être la seule leçon à tirer de Sade : derrière le puritanisme sommeille un sadisme, un désir de couper la tête du roi, ou de trancher les parties génitales des cinéastes, les rois de notre époque où l'illusion tient lieu de droit divin. Posséder, la suprême illusion - être possédé, la triste réalité.

    Si l'on jette Sade, on devra aussi brûler Barbey d'Aurevilly, ce Sade à repentirs, un vrai piège à filles comme le "divin marquis". Barbey avait, dit-on, une certaine expérience de la fascination que les types démoniaques exercent sur les bas bleus.

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  • Charité réelle

    L'aveuglement de la dernière encyclique pontificale ("Caritatis in veritate") laisse pantois, plus encore que la paraphrase de la théologie de saint Augustin à laquelle les fidèles lecteurs de Joseph Ratzinger sont habitués. Pour les "non-initiés" à la glose pontificale, précisons qu'il s'agit pour le pape d'émettre dans cette encyclique quelques avis et conseils dans le domaine de l'économie et de la morale économique.

    - Première remarque : le discours moralisateur du pape est comparable à la tentative de Luther de ramener les commerçants allemands à des moeurs plus chrétiennes, tentative infructueuse et qui n'a pas empêché l'Allemagne de devenir le pays d'exploitants, de commerçants, d'industriels esclavagistes et animés d'intentions guerrières qu'on sait. Pire que ça : malgré toute la sympathie que l'essai de Luther peut inspirer à un marxiste, force est d'admettre que la religion réformée est devenue LA religion bourgeoise par excellence, avec la désuétude des régimes aristocratiques et du catholicisme. La religion réformée est devenue celle de l'Empire romain germanique embourgeoisé que Marx a prise pour cible principale de sa critique, étant né dans ce merdier, pour parler "vrai".

    Or l'élite politique et économique est désormais moins que jamais, moins qu'elle l'était du temps de Luther, réceptive aux discours et conseils chrétiens. Elle ne peut même pas l'être, puisqu'elle déduit la prétendue modernité de ses principes laïcs de la ringardise de ceux des religions en général, de la chrétienne en particulier.

    De toutes les hérésies que l'Eglise a connue, on n'en trouvera pas qui excède le discours de ce monstre qu'il est convenu d'appeler "patronnat chrétien", puisque les discours du patronnat chrétien sont totalement étrangers à l'Evangile qu'on peut douter que les représentants du patronnat chrétien aient jamais lu (je cite l'un d'eux afin d'illustrer la grossièreté des mensonges du patronnat chrétien - Jérôme Bédier : "Dans l'Evangile, il y a beaucoup de personnages riches qui ne sont pas forcément critiqués (...)")

    - Deuxième remarque : Flaubert n'est et ne passe pour un grand théologien ; néanmoins et contrairement aux imbéciles représentants du capitalisme chrétien, Flaubert a lu le Nouveau Testament et relevé avec une sagacité mêlée de dégoût le caractère "antisocial" des paroles du Sauveur et de ses apôtres. Tout ce qui relève de la "doctrine sociale" est donc à verser à l'épais dossier du "paganisme chrétien", compromis souvent présenté par le clergé comme la christianisation d'institutions chrétiennes, mais dont les études historiques sérieuses, celles de Marx notamment, permettent de constater la stérilité, "a contrario" la subversion systématique du christianisme par la politique.

    Ce figuier greffé qu'est le "judéo-christianisme" ne porte pas plus de fruits que le figuier desséché de la religion juive.

    Le "socialisme" n'est d'ailleurs que la nouvelle manière de dire "la politique", c'est-à-dire d'ajouter à la politique la dose d'hypocrisie nécessaire pour essayer de compenser sa pente naturelle vers l'anarchie. Que Benoît XVI compte après Adolf Hitler ou Joseph Staline redorer le blason du socialisme, alors qu'il n'a aucun des pouvoirs régaliens dont ces derniers disposaient pour appliquer leurs doctrines statiques, et que l'auditoire du pape se limite à quelques chaisières, deux ou trois confréries d'hypocrites patrons chrétiens, et un clergé essentiellement constitué de poules mouillées, c'est ça qui laisse pantois !

     

     

     

  • Au bout de Céline

    Comme il paraît à peu près impossible de maintenir Céline hors de l'Université, des bibliothèques et des librairies, la tactique consiste à l'ensevelir sous les préjugés divers et variés, afin qu'il soit au bout du compte comme Proust, parfaitement digeste, accessible aux vierges farouches et aux vieillards gâteux. On mastiquera juste les passages où Céline dépeint les résistants comme des branquignols et des lâches. Encore un peu de patience, dans quelques années on ne lira plus qu'Harry Potter !

    D'où l'exigence de redéfinir Céline. Cerné par les bourgeois nazis hypocrites, c'est un nazi sincère au contraire. Il a commis aux yeux des bourgeois le crime suprême : il a dit ce qu'il pensait, sans détours. Lui-même d'ailleurs s'en est voulu de tant de sincérité : ce n'est pas hygiénique.

    Les quelques "inconditionnels" de Céline (Le Bulletin célinien, par exemple, du Belge Marc Laudelout) se recrutent parmi les bourgeois héritiers de Flaubert, une espèce en voie de disparition. Bourgeois ils sont et ils resteront, mais de peur de mourir d'ennui, sous le poids des conventions, ils ne peuvent s'empêcher de sortir la tête de temps en temps de leur carapaçon. En somme, les vagues, ils se réjouissent comme des gosses que Céline les fasse à leur place.

    Quant aux bourgeois entiers, eux, les héritiers de Sartre, Camus, Malraux, ou qui s'en réclament, ils sont moins naïfs et le fait qu'on puisse, à travers Céline, les démasquer, ça les rend blêmes.

    Pourquoi un communiste préfère-t-il un nazi sincère à un nazi hypocrite ? Parce qu'un communiste n'a pas pour principe de fuir la vérité, bien au contraire.

    *

     La seule info que j'ai pu tirer de cette gazette douteuse, Lire, et de ce numéro spécial consacré à Céline, c'est ce jugement de l'auteur de Mort à crédit sur Balzac, que j'avais oublié, et qui est révélateur lui aussi : "Balzac n'a pas de style." Le jugement d'un romantique sur un classique. En réalité ce n'est pas qu'il n'y a pas de poésie chez Balzac, c'est plutôt qu'elle n'est pas ostentatoire. Ce qui est "abstrait" dans la littérature de Balzac, exactement comme dans la peinture classique qu'il aimait, c'est Balzac lui-même. Balzac n'est pas aussi énigmatique pour un bourgeois que ne l'est la peinture de la Renaissance, mais presque.

     

     

     

     

  • La vierge et la putain

    Je lis dans un magazine littéraire à se torcher l’affirmation comme quoi Drieu La Rochelle ne fréquentait que des prostituées. Il ne fantasmait, selon le criticule de service, que sur les vierges ou les putains.
    Il ne suffit pas à la critique contemporaine de porter aux nues des niaiseries préfabriquées, il faut encore qu’elle enfonce les écrivains déjà traînés dans la boue par la rumeur médiatique, pour faire voir ses muscles.

    En publiant les carnets intimes de Drieu, ses frasques, le but est double : faire du pognon et contribuer à la morale laïque qui met Drieu à l’index. Je regrette les dictatures où on brûle OSTENSIBLEMENT les livres.

    Rectifions les propos du baveux, faute de pouvoir le rectifier lui-même. Drieu désirait vivement être père ; mais il n’a pas pu. Avec les meilleures excuses du monde, que je suis bien placé pour comprendre.
    Que Drieu lui-même fût un bourgeois, il l’a reconnu, pour mieux rejeter ses vieux oripeaux et apostasier la bourgeoisie et ses valeurs, plus nettement que Flaubert ou Sartre. Drieu explique même dans son Journal que c’est son éducation bourgeoise qui l’a poussé à se faire des illusions sur l’Allemagne nazie, avant de se rapprocher du communisme à la veille de mourir. L’inverse de BHL, en somme, qui ne vomit les nazis que pour mieux lécher le cul des nantis Yankis, nazis mous qui misent sur leurs seules forces spéculatives.

    *

    “Vierge ou putain”, parlons-en, puisque c’est le paradigme de la libido bourgeoise. À tel point que la mode consiste désormais pour une gonzesse d’un milieu bourgeois - ou qui s’en inspire -, à se saper comme une pute tout en arborant des airs de pucelle inabordable et en pratiquant une sexualité de gastéropode.
    Vingt-neuf ans, c’est l’âge moyen pour une femme de son premier moutard ! Ce chiffre en dit long à lui seul sur le puritanisme bourgeois…
    On a beau justifier ce retard par le désir de la femme de se cultiver, de “mener sa vie”, d’achever ses études, personne n’est vraiment dupe en dehors des lectrices de magazines féminins ; un petit tour dans un quartier à femmes de la capitale permet de constater qu’on est assez loin de la joie de vivre exubérante et de l’épanouissement sexuel des films publicitaires. Tout au plus relève-t-on une certaine excitation hormonale en période de soldes.
    La propagande de l’épanouissement sexuel est un vaste foutage de gueule conçu par des agences de pub.
    La bobo-type, “Rive-gauche”, androgyne, récurée jusqu’aux amygdales, est tout ce qu’il y a de plus antisexuelle, un vrai “tue-l’amour”, à moins d’aimer le faire avec une savonnette ou un tube de dentifrice - ou de chercher à marier une gosse de riche pour s’affranchir de l’angoisse du lendemain, comme Drieu fit.
    La consommation de produits dopants et de substances “désinhibantes” en tous genres n’a d’ailleurs jamais été aussi forte.

    Dans ce contexte, la mère de famille nombreuse fait office de repoussoir. On souligne combien de fois elle a dû se priver du plaisir de faire l’amour sans capote ou sans stérilet pour en arriver là ! Son statut n’est guère plus enviable que celui d’une prostituée. Comme celle-ci on la soupçonne d’être trop fourrée avec le sexe masculin, sous sa coupe. Dans Plus belle la vie !, pas de mère de famille nombreuse : c’est incompatible avec un certain niveau existentiel. Lorsqu’on réserve un rôle à la mère de famille, c’est un rôle de comique.
    Dans le même temps qu’il proclame sa supériorité sur tous les autres régimes, le régime bourgeois se suicide doucettement.

    *

    Encore une fois, Drieu n’était pas si pervers que ça. Il fréquentait des putes professionnelles, tout ce qu’il y a de plus normales, avec des seins “gonflés comme des grains de raisin”, et parfois des mères de famille délaissées, faute d’aristocrates. On l’imagine mal exhibant sa bourgeoise dans un cabaret pour se faire reluire, comme c’est la tendance chez certains grands bourgeois maintenant.

  • Petite mise à jour

    Chose promise, chose due, voici la mise à jour 2007 du Dictionnaire des idées reçues. Elle s'imposait vu que depuis Flaubert le climat a un peu changé. Si je ne m'abuse il y a une sorte d'accélération et les préjugés eux-mêmes ont tendance à s'user plus vite. Voyez la pédérastie par exemple : remise à la mode dans les années soixante-dix, trente ans plus tard la société la fustige unanimement, jusqu'aux sites ouaibe où l'on fait commerce de films et de matériel pornographiques ! Même les préjugés sont fragiles désormais…

    Mise à jour 2007

    - A -

    ACHILLE : Ajouter "le talon de”, ça donne à croire qu'on a lu Homère.

    ATHÉE : Personne peu influençable. Un peuple d'athées ne saurait périr.

    - B -

    BACCALAURÉAT : Graal moderne.

    BLONDES : Plus bêtes que les brunes.

    BONNE : Le repos du curé de campagne avant le Concile. Dire "Nounou" est plus correct.

    - C -

    CAPOTE (anglaise) : Dans le sac-à-main des jeunes filles rangées.

    CÉLIBATAIRE : Une vocation comme une autre. Le célibataire est surtaxé. Exige un héritier.

    CENSURE : Enfin abolie.

    CÉRUMEN : "Cire humaine", se l'ôter régulièrement pour mieux profiter des programmes télé.

    CHASSE : Réservée au brutes sanguinaires en voie de disparition. « Un lapin a tué un chasseur, pan ! »

    CHRISTIANISME : Une secte pas plus prospère que les autres, en définitive.

    CYNISME : Diogène était devenu un peu fou à force de s'exposer aux rayons du soleil.

    CLASSIQUES (les) : Ringards célèbres.

    COCU : S'accorde au féminin aussi. Tend à disparaître comme le mariage.

    COLONIES (nos) : S'indigner quand on en parle.

    CONCESSIONS : Le ciment du couple.

    CONVERSATION : Le sexe en est le sel.

    - D -

    DESSERT : Meilleur sans sucre.

    DICTIONNAIRE : Un volume rassurant. Larousse ou Robert ?

    DICTIONNAIRE DES SYNONYMES : Pourquoi tant de mots ? Pourquoi tant de dictionnaires ?

    DIEU : Confort intellectuel. Quelques personnes âgées y croient encore - inutile de les détromper.

    DIVORCE : Privilégier la formule dite "à l'amiable". Blesse moins les enfants que les bris d'assiettes.

    DOULEUR : Perversion des sens. La morphine n’a pas été inventée pour les chiens.

    DRAPEAU NATIONAL : En vente dans les stades de foot.

    DROITS : Nul n'est censé ignoré les siens.

    DOUTE : Est nécessaire pour croire.

    - E -

    ÉGOÏSME : Revers de la médaille.

    EMAIL : Pester contre les "spams". Seuls les snobs disent "courriel".

    ÉTÉ : Canicule. Il n’y a plus de saisons.

    - F -

    FAISCEAUX : À l'origine du fascisme. Ne pas oublier d’éteindre ses phares.

    FEUILLETONS : Principal sujet de conversation (Voir "conversation").

    FŒTUS : Terme technique. Amas de cellules vivantes potentiellement appelé à remplir la condition humaine. Intéresse l’industrie pharmaceutique.

    FONCTIONNAIRE : Juron répandu. Idéal répandu.

    FONDS SECRETS : Servent à acheter des petits fours.

    FOULARD : Remis à la mode par les musulmans. Cause d’hécatombes dans les cours de récréation. Hantise des instituteurs.

    FRANC-MAÇONNERIE : Dépassée par la Scientologie.

    - G -

    GRAMMAIRE : Vieilli. Mère Fouettard. Fait peur aux enfants et à leurs parents.

    GRAS : Matière bourgeoise. Ne pas dépasser 40 %.

    - H -

    HALEINE : La garder fraîche est un véritable sacerdoce.

    HUILE D'OLIVES : Vierge. Pressée à froid. L'italienne est la meilleure. Aphrodisiaque.

    HYSTÉRIE : Sans rapport avec l’utérus. Pas d'automédication ni de gifles. Consulter un psy.

    - I -

    IMPRIMERIE : Menacée de disparaître.

    IMAGINATION : Les enfants et Jacques Séguéla en ont beaucoup.

    INFANTICIDE : Pas de confusion possible avec l'avortement.

    INHUMATION : En chansons. La crémation permet d'éviter les vers.

    INNOVATION : Leitmotiv. Exemples marquants : le fil à couper le beurre, le string.

    INQUISITION : Peut revenir. Rester vigilant.

    - J -

    JÉSUITE : Sorte de prêtre particulièrement pervers. Porte un uniforme.

    JOUIR : Bruyamment.

    - L -

    LITTÉRATURE : Intimidante. Ni entr'acte ni pop-corn.

    LATIN : Déclin des déclinaisons : un scénario, des scénarii. Même l’allemand est plus utile.

    - M -

    MACHIAVEL : Ne pas l'avoir lu, mais le regarder comme un génie.

    MAHOMET : Misogyne ET polygame.

    MALADE : Ne pas dire qu'on est "en bonne santé" mais "hypocondriaque" si on veut être remboursé.

    MALTHUS : Incompris pendant deux siècles.

    MARSEILLAIS : Plus sympathiques que les Parisiens. Accent chantant (la "Marseillaise").

    MISSIONNAIRES : Ont inventé une méthode d'accouplement fastidieuse.

    - N -

    NÈGRES : Vocabulaire primitif.

    - O -

    OPTIMISTE : Citoyen vertueux.

    - P -

    PARADOXE : Se dit toujours sur le bd St-Germain, entre deux bouffées de cigarette light.

    PAUVRETÉ : Faible pouvoir d'achat. Épée de Damoclès. Investir dans la pierre.

    PÉDÉRASTIE : Amalgame utilisé pour flétrir les homosexuels.

    PHILOSOPHIE : La recette du bonheur. Existe en plusieurs parfums.

    POÉSIE : Elle est partout, surtout dans les aires d’autoroute.

    PRÉJUGÉS : Notre époque en a peu.

    PUCEAU/PUCELLE : Se percer l’hymen ou ronger son frein de toute urgence pour échapper aux quolibets.

    - R -

    RELIGION (La) : Le haschisch est la religion du peuple.

    RÉPUBLICAIN : Ça va de soi, mais ça va encore mieux en le disant.

    ROMAN : Peut rapporter gros.

    - S -

    SAINT-BARTHÉLÉMY : Prémices de la Choa.

    SUICIDE : Geste républicain. Jospin y a songé. Carence en vitamines et en fer.

    - T -

    TEMPS : Subjectif au début, de moins en moins vers la fin. Un temps peut en cacher un autre.

    - V -

    VOLTAIRE : Valeur sûre.

  • Pourquoi pas Flaubert ?

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    Pourquoi Flaubert ne figure-t-il pas au programme de mes lectures futures, pas plus que Balzac, au contraire de Villiers, Saint-Simon, Pound, Loti ou Gobineau, que je connais mal et que je désire approfondir ?
    Est-ce d’avoir été contraint d'apprendre Madame Bovary à l’école, parmi tant de matières oiseuses, qui explique cette allergie ?
    Ou ne serait-ce pas plutôt une adaptation filmée, profondément ennuyeuse, avec une actrice rouquine plate et laide, à contresens de surcroît, de Madame Bovary ? Ou est-ce encore de n’avoir pu dépasser les dix premières pages de Salammbô ni de Bouvard et Pécuchet ?

    Le Dictionnaire des idées reçues, ouvrage léger, a néanmoins retenu mon attention quelques instants - dans un souci d’analyse politique et sociale. Flaubert y raille les préjugés de son époque. J’ai d’abord été vexé de voir que je partageais quelques-unes des idées reçues des contemporains de Flaubert. Celle-ci en particulier :
    « MOUSTIQUES : Plus dangereux que n'importe quelle bête féroce. »
    (L'occasion de remarquer que, comme le reste, les préjugés s'héritent, car celui-ci est dans ma famille depuis longtemps et j'entends bien le transmettre à mes enfants potentiels.)

    Au terme de cette lecture, plusieurs constats sociologiques s’imposent :
    - Une courte majorité des préjugés contemporains de Flaubert a résisté à l’usure du temps. Voilà pour la continuité, mais concernant tous les préjugés qui touchent à ce qu’il est convenu d'appeler "la culture générale", elle-même toujours un peu "conventionnelle", on observe qu’ils ont disparu en même temps que cette culture générale-là. C'est rassurant : il n'est pas en définitive si ridicule de partager certains des préjugés de la deuxième moitié du XIXe siècle !
    - Incidemment j’ai noté un certain nombre d’idées reçues dont le postulat s'est inversé et qui creusent donc aussi un fossé entre notre époque et celle de Flaubert, et je me suis attelé aussitôt à une petite mise à jour - bientôt disponible sur ce blogue.