Mon ami von K., qui a pas mal bourlingué à travers le monde et qui me veut du bien, me téléphone l'autre soir. Le problème, c’est que von K. n’est pas le seul à me vouloir du bien. Il y a aussi Ariel qui tient absolument à me faire cadeau du superbe poignard kurde qui trône dans son salon. Et H. de B. qui m'a légué une petite parcelle de sa fortune.
Or, j’avoue que le cartésien que je suis (je ne peux m’en empêcher) est mal à l’aise dans ce genre de situation, devant tant de générosité. Je n’offre en retour qu'une froide politesse, comme si je n’étais qu’un parent assez éloigné du bénéficiaire des largesses en question ; cependant j’essaie, sous ce masque, de découvrir l’explication. Ils voudraient m’acheter qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Mais acheter quoi ? Que je sache, je ne vaux pas grand-chose. À contrecœur, je me résigne à vivre avec ces épées de Damoclès qui pendouillent au-dessus de ma tête. Et, bien que je ne sois pas à proprement parler un moulin à prières, je mouds à leur intention une dizaine d’avé de temps à autre pour tâcher d’être un peu à la hauteur de leur sympathie.
Cette fois, dans le combiné, von K. veut juste me mettre en garde. Il ne faut pas se laisser enfermer dans Paris, me dit-il, et tirer les leçons de l’Histoire ! Louis XIV savait que Paris peut se refermer très vite comme un piège ; il n’a pas fallu longtemps aux Communards pour mettre la capitale à feu et à sang ; De Gaulle a bien fait de mettre les bouts, etc. J’ai beau faire quelques objections, von K. n’en démord pas ; il va se barrer à Naples dès que possible. Je ne le désapprouve pas, cette fois, bien que je ne connaisse pas du tout Naples.
Mais il ne raccrochera pas sans me donner quelques conseils. Comme il s’est égaré dans Harlem il y a quelques années et qu’il a bien failli y rester, il croit pouvoir m’indiquer une ligne de conduite à tenir en cas de tentative d’agression :
« Lorsque l’agresseur est encore à quelques mètres et s’amène vers vous, menaçant, Lapinos, fixez-le au garrot sans rien dire comme un chien prêt à mordre. Ne répondez pas à ses questions indiscrètes. »
« S’il s’approche à moins de deux mètres, mettez-vous en garde, une garde très haute, pas comme dans les films. Ne frappez pas avec les poings, un coup de coude dans le plexus ou sous le menton, en projetant votre coude en avant, peut amocher salement la canaille qui en veut à vos idéaux, ou, plus vraisemblablement, à votre veste en daim. »
Quelqu’un qui ne serait pas en mesure de se défendre prendra soin de se promener toujours avec un billet de vingt euros dans la poche pour acheter sa tranquillité. Ni plus ni moins. Surtout, ne jamais trimballer d’arme blanche ou autre sur soi. C’est très désagréable de se faire casser la gueule mais beaucoup moins que d'avoir la police puis un tribunal sur le râble, sans compter un avocat.
Je crois que si von K. se montre si généreux avec moi, c’est que je suis probablement la dernière personne à accepter d'écouter patiemment ses divagations pendant plus d’une heure au téléphone.
Ouf, j'ai bien cru qu'il m'avait fait rater le documentaire sur l'étonnante mésaventure advenue au seconde classe Anthelme Mangin à la fin de la Grande guerre (et qui inspira Anouilh et Giraudoux dans les années trente). Je ne sais si j’aurais pu lui pardonner ça, à von K.
Lapinos - Page 153
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Pour votre autodéfense
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Armistice
À l’heure de l’armistice, on peut s'amuser à compter les points, pour la petite Histoire :
L’opposition comptait fort sur une bavure policière pour la tirer de l’ornière où son artillerie lourde s’était enlisée, elle en a été pour ses frais de campagne. Dans l’ensemble, la consigne de ne pas faire de grabuge fut appliquée avec fermeté par les forces de l’ordre. C’est à peine si quelques jeunes flics, frais émoulus de l’École de police, sans doute, et guère rompus à la tactique, ont fait semblant d’entamer des poursuites, voire d’armer leurs terribles flache-bôles. De poursuivants qu’ils étaient, ils se retrouvent poursuivis, c’est la loi dans ce genre de série.
Le front de l’information, lui, n’a pas été percé à jour. Il faut dire que la troupe des journalistes forme un bloc aussi soudé que puissant ; que seul un Kamikaze aurait pu faire sauter. Ces francs-tireurs (on dit aussi "snaïpeurs"), auront su avec métier se jouer de la naïveté des deux camps, passer de l’un à l’autre sans se faire prendre, d’un même micro défendre l’assureur et le voyou. Aucune caméra n’a brûlé !
Rolls-Royce, Jaguar et Mercedes, sans oublier BMW, feront valoir désormais qu’apparemment leurs chars sont mieux ignifugés. On n'en a guère vu cramer, en effet.
Plus jamais ça, on dit dans ces cas-là, avant de se croiser les doigts. Mais attention, Villepin n’est pas Pyrrhus, puisqu’on vous dit que c’est Bonaparte ! Quinze ans de méditation, entrecoupée de brèves illuminations, au chevet de son patron, l’ont dégoûté de l’inaction. Après la nouvelle agence pour l'égalité, qui distribuera des cartes chances et des retours à la case départ sans passer par la prison, il a songé au cours d’une de ces nuits d’automne où il faisait doux comme en été, à un grand concours de drapeaux. Afin de remplacer l’ancien, conçu pour d’autres émeutiers, mais qui ne colle plus aux attentes de la génération montante.
Je soumets d’ores et déjà mon projet. Black, blanc, beurre, il me paraît assez œcuménique pour représenter notre République (du blanc rosé, pour n’oublier aucune communauté).
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Le cadeau de Noël
Il peut paraître prématuré, le 10 novembre au matin, de se préoccuper déjà de ses cadeaux de Noël. Je ne parle pas des cadeaux qu'on se réjouit à l'avance de découvrir dans ses propres souliers le soir du 24 décembre après la Messe de minuit au pied du sapin, ou, pour ne vexer personne, le 25 décembre au matin - je connais en effet des familles un peu anticonformistes mais nonobstant très "comme il faut" où c’est l’usage -, je ne parle pas de ces cadeaux-là, naturellement, mais des cadeaux que l'on envisage soi-même d'offrir à autrui. Bien sûr, on se prive ainsi de l’excuse classique : « Flûte, je suis sincèrement désolé, mais je n’ai justement plus un sou vaillant sur mon compte courant en ce moment… ». Mais comme on dit la prudence est mère de toutes les vertus, alors…
Attardons-nous maintenant si vous le voulez bien sans plus tarder sur les raisons qui doivent inciter à offrir un livre plutôt qu’une boîte de chocolats, puis je vous dirai ensuite à quel livre en particulier je songe (À ce stade il me paraît utile de ne pas cacher mon plan plus longtemps.)
Oui, vraiment, le meilleur choix est d’acheter un livre ! Car convenez qu’un livre, lorsqu’on s’y prend à l’avance comme moi - et vous, puisque je ne désespère pas complètement de vous avoir convaincus -, a beaucoup d’avantages. Par rapport à une bouteille de lait entier biologique ou microfiltré (celui-ci n’est pas mal non plus), un livre se conserve beaucoup plus longtemps, primo, et de deux vous passeriez pour un excentrique en faisant cadeau d’une bouteille de lait, même en Angleterre. Or, si un excentrique par-ci par-là ne peut nuire à la bonne marche en avant de la démocratie sur l'autoroute de la prospérité et du bonheur, eh bien de l’avis de tous les commentateurs, un surcroît d’excentriques dans ce pays conduirait inévitablement notre gouvernement pour y remédier à introduire une dose de dictature dans un système encore perfectible, certes, mais qui est quand même parvenu à circonscrire la guerre et les tremblements de terre dévastateurs aux reportages des journaux télévisés, les événements récents ne doivent pas nous le faire oublier.
Le recueil de nouvelles en question, qui portent toutes la signature prestigieuse de Robert Benchley, ne compte pas beaucoup de pages, soixante-dix grand maximum, et son prix est en rapport (proportionnel) avec le nombre restreint de pages. Pour peu que vous fassiez preuve d’un peu d’amabilité et d’un peu de chance, une ravissante préposée vous l’emballera en outre gratis dans un paquet-cadeau avec un ruban. J’ai même fait pour ma part d’une pierre deux coups car j’en ai acheté cinq que je pense écouler assez facilement. Trois coups même si j'ose dire puisque la préposée a accepté mon invitation à prendre un verre demain après le travail.
Lorsque vous aurez vous-même ce petit recueil tant vanté entre les mains, vous comprendrez immédiatement pourquoi on ne risque pas, avec lui, de tomber dans le piège classique qui s'ouvre sous les pieds de presque tous ceux qui offrent un livre à leurs amis à Noël plutôt que des marrons glacés. Attention tout de même d'ici là de ne pas le manipuler trop longtemps ou avec des mains grasses car l’encre qui a servi à imprimer l’illustration de couverture bave un peu. Or, si votre ami ne sera pas gêné que vous lui vantiez chaudement les mérites de l’ouvrage que vous lui offrez, il n’appréciera pas dans neuf cas sur dix que vous l’ayez vous-même visiblement feuilleté au préalable, non sans une certaine hypocrisie, car comment auriez vous pu lui en faire l'éloge sans l'avoir ne serait-ce que feuilleté un peu ? Ce qui me fait conclure que les gens traitent parfois les livres comme si c'étaient des marrons glacés (On ne doit jamais sucer ceux-ci avant de les offrir.)
Le danger est en effet d’offrir un livre à quelqu’un qui n’aura pas le souffle de le lire et qui s’en mordra les lèvres lorsque vous le reverrez, à Pâques par exemple. Je sais bien que ça peut-être très amusant de causer d’un livre qu’on n’a pas lu, mais quand on vous prend par surprise ça peut aussi s'avérer très désagréable, je suppose que ça n’est pas arrivé qu’à moi le jour du baccalauréat.
Pardonnez-moi mais je crois que malgré toutes les précautions que je prends, je suis un peu ambigu deux paragraphes plus haut lorsque j’évoque une “préposée”. Il fallait comprendre : “préposée à l’emballage des livres pour en faire des cadeaux de Noël dans la librairie”, et non pas : “préposée des Postes”. Car, que ce soit bien clair, il n’est pas prévu que vous puissiez être aimable avec cette dernière, ni même que cette amabilité dont vous ne parvenez peut-être pas à vous départir dans aucune circonstance puisse vous procurer un quelconque privilège dans ce qui est encore un Service public.
Mais revenons à nos moutons (le temps passe vite). Ne levez pas le sourcil d’un air sceptique, il est prouvé depuis longtemps, le succès d’Harry Potter ne fait que le confirmer de manière éclatante, qu’il peut y avoir un hiatus entre le nombre d’exemplaires vendus d’un livre donné et le nombre de personnes qui le lisent réellement du début jusqu’à la fin. Avec ces cinq ou six nouvelles, vous ne risquez pas de vexer votre ami, car c’est bien le diable s’il n’en achève pas au moins une, Dormons-nous suffisamment ?, par exemple, qui m’a paru de prime abord la plus intéressante et qui ne fait en tout et pour tout que dix pages, cinq si l’on ne compte pas la version originale en anglais que l’éditeur, Le Rocher, a pris la précaution de faire figurer au regard de la traduction quitte à augmenter un peu le prix de l'ouvrage.
Je me rends compte que j’ai failli occulter cet aspect des choses. Je ne saurais le négliger. Moi-même j'ai été un peu déstabilisé par cette petite particularité au début, je l'avoue, étant habitué depuis ma plus tendre enfance à lire le recto puis le verso des pages d'un livre. Je vous assure que vous auriez tort d’hésiter pour ça ! Il n'est pas mauvais de changer ses réflexes de temps en temps, cela peut ouvrir de nouvelles perspectives. Et puis il en va des livres comme des films en v.o., on en sort toujours avec la sensation grisante d’être plus ou moins bilingue et cultivé, sensation qui se dissipe dès qu’un ressortissant britannique vous demande dans sa langue maternelle le plus court chemin pour se rendre à la Gare du Nord et que vous lui demandez, à votre tour, de répéter sa question.
Certains pourraient être tentés de renverser le problème, de voir dans cette publication simultanée une invitation à confronter l'original à sa traduction. Je me permets de leur rappeler deux choses : la première, c'est qu'il s'agit d'un cadeau de Noël, pas d'un exercice de maîtrise d'anglais ; la deuxième, c'est qu'il ne faut jamais rien entreprendre sans perdre de vue ces deux dictons qui tiennent un des tout premiers rangs dans la catégorie des dictons à mon humble avis : « Le mieux est l'ennemi du bien » et : « L'Enfer est pavé de bonnes intentions » - après, chacun se débrouille avec sa conscience.
Voici maintenant un extrait tiré de la nouvelle intitulée Aux abris, pour achever de vous convaincre. Un extrait assez court puisque le recueil est bref :
« Le mois prochain sera dur pour tous les gens dont la peau bleuit facilement car on annonce des pluies de météores. »
Je ne peux m'empêcher de noter que bruise, de to bruise, qui signifie "meurtrir, contusionner, froisser", a été traduit par "bleuit", ce qui est très poétique, mais il n'est pas prouvé que Benchley ait voulu être poétique à ce moment-là, ni que toutes les peaux bleuissent lorsqu'elles sont meurtries par des météores. J'aurais plutôt traduit bruise par "marque", ce qui donne :
« Le mois prochain sera dur pour tous les gens dont la peau marque facilement car on annonce des pluies de météores. » Mais ce qui est fait est fait.
Inutile de me remercier pour tous ces conseils. N’est-il pas civique, en effet, lorsqu’on a la chance de disposer d’un minimum de logique et d'esprit critique, d’en faire profiter les gens autour de soi ?
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L'arrière tiendra
On regrette parfois les décisions prises dans la hâte et la confusion. Et Villepin, si on ne peut s'empêcher d'admirer son mâle esprit de décision, la fermeté et la promptitude de sa riposte, en réclamant que soit créé sans barguigner plus longtemps un "Observatoire de l'égalité des chances", a peut-être manqué du sang-froid qui fit tant défaut à Napoléon lui-même (sauf peut-être à la fin de la campagne de Russie, lorsqu'il décida qu'on rentrait à la maison.)
A-t-il seulement songé que son principal rival pour le moment, Nicolas Sarkozy, risque de lui réclamer vingt centimètres de plus, une belle mèche argentée, une paire d'yeux bleu acier, un timbre de voix chaleureux, un profil d'aiglon, et une boîte à coups tordus aussi bien garnie, au nom de l'égalité des chances, justement ?
Il ne fallait pas s'attendre à ce que je traite de manière constructive cette stratégie. En effet, je crains beaucoup trop que du haut de cet "Observatoire" il ne me soit demandé des comptes pour toutes les chances que j'ai laissé passer, et Dieu sait que j'en ai laissé passer, pas seulement avec les filles. Toutes ces chances gaspillées, n'auraient-elles pas pu profiter à d'autres ?
Et puis je suis sans doute un peu vexé que Villepin n'ait pas daigné me consulter. Je lui aurais donné ce conseil de transformer toutes les MJC qui n'ont pas brûlé en lupanars, de cesser de prendre ces gosses pour des niais en leur proposant des tables de ping-pong, des baby-foot et autres passe-temps pour gardiens de la paix.
On irait chercher les filles sur les grands boulevards, ça tombe bien puisque les bobos en ont marre que ces putes les narguent sous leurs fenêtres ; on les inciterait juste à se syndiquer pour éviter les abus sexuels et on leur donnerait ce statut de demi-fonctionnaire que les agriculteurs n'honorent pas en manifestant sans arrêt contre Bruxelles. Toute cette testostérone mal employée serait dissoute immanquablement ! car ces filles de l'Est ont la réputation d'être de redoutables suceuses. On les tiendrait par les couilles, nos jeunes, puisqu'on n'a plus assez de pognon dans les caisses pour les envoyer tous aux sports d'hivers à Cortina, chez cet enfoiré de Berlusconi. -
Post-scriptum
Les récents débordements juvéniles déplorés avec toute la conviction et la sincérité de circonstance dans un pays aussi démocratique que républicain ont un peu occulté cette révélation de Jeanne Moreau : un beau jour, elle s'est retrouvée sous le bureau de Roger Nimier dans le cadre d'une plaisanterie que celui-ci voulait faire à Bernard de Fallois. Dès que j'en saurai un peu plus, je ne manquerai pas de vous tenir informés.
J'ai appris ça de la bouche même de la belle Jeanne sur le plateau de Thierry Ardisson. On se demande bien qui pourrait disputer au révérendissime Thierry Ardisson le titre envié d'"Animateur le plus cultivé du PAF", « … et ce n'est pas difficile », ajoute-t-il avec sa modestie habituelle.
Des révélations aussi sûrement dans Psychologies magazine, "le magazine de celles qui en ont dans la cervelle", puisque le dernier numéro est consacré à Johnny Halliday ; après tout, pourquoi Johnny n'aurait-il pas de psychologie, les oies ont bien un comportement, si on se fie à Konrad Lorenz.
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L'inconfort intellectuel
En passant devant la gare RER ce matin, je me félicitai d'avoir emporté avec moi mon bob kaki. Il me protégeait de ce petit crachin breton qui s'était mis à tomber vers huit heures, sans m'empêcher de lire dans le regard de tous ces banlieusards se bousculant pour regagner leur lieu de travail dans un arrondissement encore sûr au cœur de la capitale, la détresse en plus de l'habituelle apathie du lundi. Notamment dans le regard de cette banlieusarde blonde et qui portait des bas - à notre époque c'est devenu assez rare à la fraîche quand on n'exerce pas un métier qui l'exige pour le souligner.
La petite lueur triste qui flottait dans ses yeux pers disait assez qu'elle avait dû perdre sa voiture au cours de ce week-end agité. J'imagine que c'est un modèle qui lui donnait toute satisfaction et dans lequel elle s'offrait le petit plaisir grisant d'une pointe de vitesse à 160 km/h le dimanche lorsque les gendarmes étaient au repos, pour aller voir sa mère à Sens ou à Orléans.
J'aurais voulu la consoler, lui dire qu'elle n'était pas la seule, que des milliers d'honnêtes citoyens comme elle avaient perdu leur moyen de locomotion préféré dans les mêmes circonstances dramatiques, que tous ceux qui avaient négligé de prendre une assurance multirisque partageaient son désarroi…
Il ne paraît pas abusif de qualifier ces événements de "tragédie nationale". Car si la France d'en-bas est désemparée, que dire de tous ces responsables politiques pris au piège ? Ils pensaient que les subventions pour acheter des tables de ping-pong, des tables de mixage, etc. (tout ce sur quoi on peut tabler pour distraire un jeune adolescent d'origine maghrébine dans un contexte difficile), suffiraient à leur assurer un minimum de marge de manœuvres jusqu'aux prochaines échéances et qu'ensuite on aviserait… Leur avenir s'annonce beaucoup moins rose ou bleu désormais, selon l'étiquette, et la carrière de certains prend une tournure incertaine.
Même l'opposition est gênée pour tenir des discours de progrès, c'est dire ! On ne comprendrait pas qu'elle réclame que les CRS fassent usage de leurs matraques, seule solution pratique pour dissuader rapidement ces gamins de continuer à s'en prendre à un des droits fondamentaux de la République moderne : la propriété privée à crédit. Ce serait en effet, quelque part, collaborer avec les forces du mal que les CRS incarnent malgré eux depuis 1968.
Ayons aussi une pensée pour les journalistes, la situation d'inconfort intellectuel dans laquelle ils se retrouvent ! Ils annonçaient la grippe aviaire, et c'est la fièvre du samedi soir qui se propage dans tout le pays…
Et puis ils sont trop intelligents pour ne pas sentir le reproche qu'on pourrait leur faire d'exciter cette "jeunesse des banlieues" en lui tendant des micros et des caméras. Celles-ci furent conçues tout de même à l'origine pour qu'on fasse le pitre devant dans le but d'amuser la galerie (songez aux Frères Lumières).
Je n'ose même pas imaginer la situation de nos brillants éditorialistes, de Jacques Julliard en passant par Claude Imbert, François-Régis Hutin, Bertrand Poirot-Delpech, etc., etc. Tout ce gratin de signatures prestigieuses va être bien embêté pour résumer cette situation complexe à son lectorat et lui donner à penser le restant de la semaine au-delà du banal fait divers.
Ah, si le Général avait été là !! Lui au moins se serait précipité à Baden-Baden avec son État-major pour organiser la Résistance contre cette chienlit ! -
Ça sent la crème !
À l’heure où je vous parle, des jeunes gens photographient en gros plan, au zoom, comme si de rien n'était, des crèmes brûlées et des ampoules dans leurs appartements en ville, et ils se couchent le soir contents d'eux.
À part moi, qui songerait à les punir pour ça ? Comment voulez-vous que quelques adolescents excités qui s'amusent au gendarme et au voleur et font flamber tires et chignoles, sans distinction de couleur ni de marque, en comparaison, ça m'émeuve ? Et puis le feu, c'est très beau :
« Les beurs ont mis la flamme à la banlieue miteuse,
Écoutez chanter l'âme qui palpite en eux !
REFRAIN : Monte flamme légère, feu de ferraille si chaud si bon,
À Clichy ou à Montfermeil, monte encore et monte donc ! »
Malheureusement, on n'a pas appris à ces pauvres enfants à chanter, on a préféré leur raconter des petits contes moraux à se droguer toute la journée.
Je crois qu'on trouve dans Gombrowicz une ébauche d'explication didactique au drame des jeunes qui photographient des crèmes brûlées, lisez-plutôt :
« J’avais pris le train à Cmielow et à Bodzechow, la gare suivante, monta un de mes oncles, un homme déjà âgé, propriétaire terrien de la région de Sandomierz. Il se rendait à Varsovie et s’assit à côté de moi dans un compartiment de première classe bondé, car à l’époque on voyageait comme on pouvait et personne ne prenait garde aux classes. Mon oncle était un excellent tireur et nous parlâmes de chasse, un sujet sur lequel je n’avais guère de notions. Subitement, mon oncle regarda autour de lui et dit, sans trop élever la voix mais distinctement :
- Sortez s’il-vous-plaît.
Nos compagnons de voyage le regardèrent d’un air surpris. Alors mon oncle mit la main dans sa poche, en ressortit un pistolet, l’arma et répéta, toujours sans hausser le ton :
- Sortez, s’il-vous-plaît.
Cette fois, le compartiment se vida en un clin d’œil. Un brouhaha s’éleva dans le couloir, on appela le conducteur, des femmes se mirent à pleurer. Mon oncle referma la porte du compartiment et dit avec un clin d’œil espiègle :
- Enfin un peu de place. Il y avait une telle cohue que je ne savais pas ce que je disais. Ça ne va pas trop bien…, mes nerfs…, je n’arrive plus à dormir, je vais justement à Varsovie pour que ça s’améliore, car si ça continue mon état ne peut qu’empirer…
Je compris : il était devenu fou. Il était devenu fou et il allait tirer si on le provoquait… J’étais inondé de sueur.
À mon avis les gens simples ont sur nous cette supériorité qu’ils vivent une vie naturelle. Ils ont des besoins élémentaires, qui font que leurs valeurs sont simples, vraies, honnêtes. Par exemple : un homme simple a faim, donc le pain sera pour lui une valeur.
Tandis que pour un homme riche le pain n’est plus une valeur puisqu’il en a à satiété. Nous vivons une vie trop facile, artificielle. Nous n’avons pas besoin de lutter pour survivre, et inventons donc des besoins artificiels. Ainsi les cigarettes peuvent-elles devenir une valeur - ou la généalogie, ou les lévriers… Cet artifice des besoins provoque l’artifice de la forme - c’est pour cela que nous sommes si extravagants et qu’il nous est difficile de trouver le ton juste…
(…) c’était grâce à un pistolet chargé que j’avais conçu cette dialectique des besoins et des valeurs - comme auraient dit les marxistes (…).
In : Souvenirs de Pologne, 1984. -
Je retourne ma veste
« - En ce moment ? Mmmh, eh bien je suis plongé dans les souvenirs de Witold Gombrowicz. » : à lâcher entre la passe-crassane bio et le salers fermier, pour frimer dans un dîner bobo.
« - En ce moment ? Mmmh, eh bien je suis plongé dans Ferdydurke… de Gombrowicz, Gombro quoi… », c'est encore mieux, si possible. Moi, je ne peux pas : la peur de m'enslaver dans des steppes brumeuses, sans doute. Je ne suis pas un lecteur-voyageur, tout au plus traversé-je la Manche aussi souvent que possible pour embrasser mes chers cousins anglais ("God bless them !"), mais la Pologne, hum, je doute que ma francitude puisse s'acclimater.
Donc je ne voyais pas de raison d'insister avec Gombro, avec ces Souvenirs de Pologne que j'avais repoussés dans l'enfer de ma bibliothèque. Et puis Constantin C. s'est mis à le citer sur son blogue, et comme je suis très influençable… Ah, il y avait aussi cette observation que j'avais tirée des Souvenirs pour la noter soigneusement dans mon calepin :
« (…) n’oubliez pas que l’artiste possède un sens inné de la hiérarchie, de la supériorité, du raffinement et que l’art consiste à opérer une ségrégation impitoyable des valeurs, à choisir toujours le meilleur, le supérieur, et à rejeter avec mépris ce qui est commun et vulgaire. »
Alors j'ai pris mon courage à deux mains et j'y suis retourné, prêt à tout, même à tomber sur un ours.
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Humour yanki
Un Yanki de gauche, donc un type qui trouverait le programme de Le Pen assez laxiste, interloqué par toutes ces images de rodéos, d'incendies de bagnoles, me demande :
- Mais vous n'avez donc pas assez de flics, en France ? (But what the Hell is this? You don't have Cops - enough I mean - in Paris?)
Je me marre.
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Futurisme antérieur
Miss Mouse (dans une robe très entreprenante de Chéruit) était assise sur une chaise, et les yeux lui sortaient de la tête.
Jamais, non, jamais elle n'arriverait à s'accoutumer à tant de surexcitation. Ce soir, elle avait amené avec elle une petite amie, une miss Brown - parce que c'était tellement plus drôle si on avait quelqu'un à qui parler. C'était vraiment palpitant de voir tout ce terne argent que son père avait amassé se métamorphoser ainsi en tant de scintillements, en tant de bruit, en tant de jeunes visages tannés d'ennui.
Soirées masquées, soirées "Cromagnon", soirées "Victoria", soirées "Grèce", soirées "Far West", soirées "Russie", soirées "Cirque", soirées où il fallait se déguiser en quelqu'un d'autre,
soirées presque nues dans Saint-John's Wood, soirées dans des appartements, dans des studios, dans des maisons, dans des hôtels, des bateaux et des boîtes de nuit, dans des moulins à vent et des piscines ; thés à la fac où on mangeait des petits pains, des meringues et du crabe en conserve, soirées à Oxford où on buvait du sherry brun et on fumait des cigarettes turques, lugubres bals de Londres, bals amusants en Écosse, ignobles bals de Paris,
Toute cette succession et cette répétition d'humanité agglomérée…
Ces corps vils…
La soirée se résumait maintenant à une douzaine de personnes, à ce coriace noyau de gaîté qui ne se brise jamais. Il était dans les trois heures du matin.
E. Waugh, Vile Bodies, 1930 - remixé par Didgé Lapinos.
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Par paire
Le premier est français, ou presque, et se déplace entre les rayons en biais comme un ours timide et maladroit. Impossible d’arriver d’où je suis à lire le titre du bouquin qu’il a pris pour son quatre-heures. La seule certitude, c’est que ce n’est pas le dernier Harry Potter. Et dire qu’on a voulu faire de moi un journaliste d’investigation dans une sorte de Voici intello ! (le projet a capoté)
« Vendredi 28 octobre, 16h00, Patrick Besson achète le dernier roman de X. à la Fnac Montparnasse, il est sapé comme un prof de philo existentialiste ; nulle belle intellectuelle ne l’interpelle - est-ce pour cela qu’il a l’air inquiet ? »
Le second a pour seuls points communs avec le premier, je crois, d'être un grand écrivain de plus d’un mètre quatre-vingt et de se trouver à la Fnac au même moment, en tournée de promotion. Une centaine de fans qui se poussent du coude sans faire de bruit pour le voir en vrai, mais pas de quoi envier Bret Easton Ellis, car ce sont surtout de jeunes mâles vaguement lettreux ; peu de jolies filles, à part celle à qui je cède finalement ma place. Peut-être même un peu de pitié pour cet écrivain (qui ressemble à un banquier) tant les questions de la journaliste du Monde sont ineptes.
Je prends la ligne 12 sans avoir rencontré Beigbeder et monte dans la même rame que Dick Chesney, le secrétaire d’État de George Bush… Pas le vrai, son sosie. C’est dingue le nombre de sosies qu’on peut croiser à Paris ! C'est-à-dire pas seulement des gens qui achètent les mêmes vêtements, les mêmes journaux, les mêmes livres, les mêmes yaourts, les mêmes maisons, les mêmes meubles, les mêmes téléphones, les mêmes i-pods, les mêmes sex-toys (sous l’influence de Bret), non, des gens qui ont au sens propre la même figure trait pour trait.
Ceux qui me connaissent un peu savent que ça a commencé avec Natasha Hentsridge (tombée enceinte depuis, mais pas de moi, hélas), puis ce fut George Bush dans la tribune du défilé du 14 juillet ; ensuite François d’Aubert, dans le métro - là j’ai cru de longues minutes que c’était le vrai, du moins le plus connu -, et maintenant Dick Chesnay !
Je mettrais les couilles de Michel Onfray à couper qu'il ne s’agit pas d’autosuggestion, au moins pour les trois derniers.
Au fait, comment fait-on pour différencier un clone d'un sosie ? -
Interlude
Un bruit de bottes chics martelant les trottoirs de Paris m’avait fait frissonner. C’était l’automne mélancolique et bientôt les frimas vasoconstricteurs de l’hiver feraient battre tous ces jolis cœurs au ralenti.
Quand un rayon de soleil inespéré m'a accordé un petit sursis. Je n’ai fait ni une, ni deux, j’ai laissé Diderot en plan dans sa prison de Vincennes, et foncé là où mon instinct me disait d’aller, chez H&M aux environs de midi.
Je ne pouvais mieux choisir mon heure…
Shopping chez H&M, Faubourg Saint-Honoré, au Bon Marché, à la Samaritaine, aux Galeries Lafayette,
Toute cette succession et cette répétition de féminité agglutinée…
Ces corps nubiles, ces corps vils…
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Abstinence
J’ai mal dormi. J’ai rêvé que Chirac révélait à la télévision l’existence de son frère jumeau caché ; qui s’empressait aussitôt d’ajouter qu’il serait candidat à la présidentielle 2007 ! Un vrai cauchemar dont je me serais bien passé.
Je ferais bien de regarder un peu moins la télé…
Devoir traiter mon pied d’athlète à sept heures du matin en me massant l’entrejambe avec de la pommade n'a fait qu’accroître ma mauvaise humeur.
Et je décide, pour m’éviter des maux de tête, de m’abstenir aujourd'hui de faire des mots d’esprit. -
Pauvre Anastasie !
Evelyn Waugh, tout en raillant les fonctionnaires chargés de son application, n’hésite pas à préconiser une censure intelligente. Que ce soit à propos de la peine de mort, du colonialisme, des journalistes, etc., Waugh n’est pas du genre à hésiter en général… On dirait qu’il est effrayé à l’idée qu’on puisse le confondre avec un de ces gras moutons de Panurge. Même si je ne suis pas Anglais, je peux comprendre ça.
Et puis Waugh est un auteur comique, il sait que l’humour c’est un peu comme une fiente de pigeon qui s’écrase sur un chapeau melon ou comme un pet qui éclate au beau milieu d’un café-philo bobo : imprévu, discordant, absurde, troublant…
La Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse, aujourd’hui, ne peut pas faire son travail sereinement. On se moque d’elle, dans un numéro spécial d’ Art Press consacré à la bédé que j’entrouvre en espérant y glaner quelques infos sur un artisan que j’admire, Christian Hincker dit "Blutch" (mais que dalle).
En effet, cette commission a rendu un avis de première interdiction de l’album de Riad Sattouf intitulé : Ma circoncision. Sattouf est Syrien, il raconte de manière drôle et réaliste son enfance syrienne, l’éducation qu’il reçut de son père et de ses maîtres.
Outre l’emploi de quelques mots crus tels que "bite", "couille", "ou fait chier", qui affligent la Commission mais qui n’aurait pu bien sûr à lui seul faire interdire cette œuvre, la Commission relève que « les Syriens sont présentés comme foncièrement antisémites, (…) que le but des enfants est de tuer des Israéliens, (…) et qu’on y montre des hommes pendus pour être suspectés d’être des espions au service d’Israël. »
Et Art Press de se moquer de cette brave commission qui n’a même pas saisi que l’auteur de ces propos racistes (antisyriens) était lui-même Syrien…
C’est pas très gentil. Moi je trouve qu’on ne peut pas en vouloir à cette commission de censure de s’être pris les pieds dans l’antiracisme. C’est un terrain vachement glissant.
Naguère utilisé par ce finaud de Mitterrand pour stigmatiser Le Pen et enfoncer un coin dans le parti adverse, avec le succès qu’on sait, l’antiracisme est devenue une arme à double tranchant que quiconque sur la terre peut utiliser du moment qu’il est un peu basané. C'est là que ça se complique, comme un sketch d’Elie et Dieudonné. Juifs et Palestiniens se mettent sur la gueule à tout propos. Certains Juifs tentent de promouvoir un super-racisme, et donc un super-antiracisme, mais cette tentative fait plutôt flop, etc., etc.
Un peu agacé par l'étalage de ces querelles de voisinage, par ces échanges de noms d’oiseaux dépourvus de la moindre poésie, mais néanmoins attentif aux détails, vous aurez compris que si les éditions Bréal-Jeunesse, dirigées par Johan Sfar, ont finalement passé outre cet avis de la Commission, c’est sans doute une coïncidence.
Sur Durandur encule tout le monde, je serais curieux de connaître l’avis de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse… -
Vicissitudes du sevrage
« Aujourd’hui, comme tout le monde, je m’efforce de renoncer au tabac. L’embout de pseudo-liège (“plain-tipped”) se révèle, paraît-il, d’une faible efficacité pour prévenir le cancer du fumeur. »
Constantin Copronyme
Comme il y a plusieurs types de fumeurs, le “fumeur jouisseur”, le “fumeur peine-à-jouir”, le “fumeur suiveur” et le “fumeur locomotive”, il est impératif d’adapter chaque méthode de sevrage à l’inconscient et au non-dit refoulé de la victime du tabac qui veut s’en sortir volontairement - ou à l’aide de béquilles psychoparapharmaceutiques (Je compte en dire plus ultérieurement dans un billet qui devrait bouleverser la lutte antitabac, mais avant de dépiauter le paquet et d’étaler toute ma typologie, je me permets de dispenser un petit conseil ou deux à mon ami Constantin qui en a besoin hic et nunc ; certes, il ne les a pas sollicités, mais Arnold Steiner, un cousin de Georges plus difficile d’accès encore, ne dit-il pas fort justement : « Les meilleurs conseils sont ceux qu’on n’a jamais demandés, ni même songé à demander. »
La principale difficulté qui vous guette, Cher Constantin, si vous êtes un “fumeur idéologique” comme moi, ce dont je ne doute pas un instant, c'est la consternation et l'envie impérieuse de refumer chaque fois que les lyriques appels à lutter contre le vilain tabac qui menace nos vies viendront agacer vos oreilles et vos nerfs à vif. Ah, le bel idéal démocratique que voilà ! Avec les manifestations contre le dernier pantin nommé rue de Grenelle, voilà de quoi galvaniser notre jeunesse qui promet. Formons des cortèges, déplions des banderoles, et chantons :
« Debout ! les condamnés de la terre !
Debout ! les forçats de la pipe !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption, l’aviaire grippe !
Du tabac faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !
« C’est la lutte finale, etc. »
Le conseil est donc de se tenir soigneusement à l’écart de la radio, des journaux (sauf ceux qui ne vivent pas de la publicité), de la télé, des cinémas, mais aussi des débits de tabac où les slogans les plus crétins sont imprimés à l’encre noire sur les paquets de cigarettes, venant ainsi compléter l’abrutissante philosophie soixante-huitarde : « Il est interdit d’interdire… sauf ce qui n’a aucune importance. »
Si malgré tout vous parvenez à vous arrêter, Constantin, je vous souhaite de ne pas éprouver comme moi le sentiment désagréable d'avoir fait un effort pour vous agréger au troupeau de Panurge. Ce sentiment vous conduirait immédiatement à en rallumer une, je vous le garantis.
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Rappel utile
Je suis assez effaré qu’on puisse prendre Michel Onfray au sérieux… Ce Matthieu Baumier dont Le Stalker fait la publicité sur "Haut et Fort", par amitié sans doute, aurait dû se retenir de s’abaisser au niveau de ce sinistre bouffon, dont les pamphlets rédigés à la hâte dans un français approximatif n’ont qu’un but, permettre à leur auteur de se faire une place sur un plateau de télé.
C’est pourtant le b.a.-ba de la dialectique de Schopenhauer. Même moi je sais ça ! Il est parfaitement inutile de combattre des arguments imbéciles avec des arguments sérieux ; un adversaire de mauvaise foi quand on est de bonne foi.
Baumier court le risque de faire passer le Traité d'Athéologie d'Onfray pour autre chose que ce qu’il est, un ramassis d'insultes.
Le rôle de l’Église dans l’Holocauste et son devoir non rempli de repentance (2003) : c’est ce bouquin affligeant qui sert de “référence” à Michel Onfray. Franchement, on en rigolerait presque tellement ce titre à rallonge déborde de défoulement anticlérical primaire ! Amenez le prévenu Ratzinger devant le Tribunal pénal international, le réquisitoire est déjà prêt…
En dehors de quelques instits génétiquement programmés, quoi qu’il arrive, même si la Vierge leur apparaît en plein conseil de classe ils continueront à délibérer, et si on ajoute à ça un comique aussi subtil que Dieudonné mais moins à la mode, Guy Bedos, personne ne lit les bouquins d’Onfray de toute façon, tellement ça pue la contrefaçon à plein nez.
Le seul intérêt qu’on peut trouver à feuilleter son Traité d'Athéologie, c’est l’intérêt que j'y trouve en tout cas, c’est que ce genre de pamphlet permet de bien prendre la température de la haine qui échauffe les milieux anticléricaux. Onfray, c’est juste la première coulée de bile. -
Western et féminisme
L’abnégation des dames du temps jadis était certes remarquable ! Ainsi, lorsque Simone de Beauvoir s’enticha d’un cow-boy de Chicago, brûlant comme une saucisse happée sur le barbecue, elle troqua sans pudeur excessive sa garde-robe féministe et ses grands airs de baronne protestante contre une panoplie et un vocabulaire de midinette pour s’accorder à son nouveau boy-friend…
Idem pour Jane Fonda et son cow-boy de CNN plein aux as, enrichi par ses "films de guerre" : après l’avoir rencontré, Barbarella se mit à avoir des rêves de grand-mère au foyer.
Il me revient un cas contraire. La revue Europe consacra il y a peu un dossier à la Comtesse de Ségur, auquel Michel Tournier prêta sa plume un peu grinçante. Mais est-ce Tournier qui raconte l’étonnant prosélytisme de la mère de la Comtesse de Ségur, je ne me souviens plus.
Elle avait épousé le Gouverneur Théodore Rostopchine qui servit accessoirement de modèle à sa fille pour camper le sympathique Général Dourakine, comme on sait. Mais surtout, le Général Rostopchine bouta le feu à Moscou pour enrayer l’avance des troupes nazies… euh, je veux dire napoléoniennes, bien sûr, c'était en 1812.
Convertie par un des nombreux Jésuites expulsés de France, Catherine Rostopchine entreprit de faire passer la frontière entre l’orthodoxie et le catholicisme à ses filles, une à une, secrètement, avec une habileté quasiment diabolique. Au grand dam de son époux, qui adorait sa progéniture et pour qui abjurer la foi orthodoxe revenait à trahir la Sainte Russie. Il dut en piquer, des colères mémorables et pittoresques, le pauvre général. Son épouse n’en continua pas moins de le trahir avec constance.
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L'armée des cadavres
Peu après avoir enfin atteint l’âge de raison, vers vingt ans, j’ai cessé de fréquenter l’homme au caniche (Schopenhauer). Mais j’ai gardé le souvenir de quelques tours désopilants. Ses conseils dialectiques, par exemple.
Michel Onfray aussi s’en est souvenu. Dans son Journal, Le Désir d’être un Volcan, éructant la bile, notre auteur de libelles à succès brûle les étapes, tous les petits "stratagèmes" de Schopenhauer un par un, pressé qu'il est d'arriver à l’“ultime stratagème”, l’attaque ad hominem - l’arme fatale de la dialectique.
« En plaçant son travail [Requiem pour une avant-garde] sous les auspices de l’Internationale situationniste (…), B. Duteurtre n’empêche pas qu’il se trouve servir la même cause qu’un certain Claude Autan-Lara, membre de l’Institut, ancien député du Front National au Parlement européen, accessoirement cinéaste. »
Le chapitre est intitulé Le révisionnisme esthétique. Ça, c'est l’arme fatale lourde - je veux parler de la shoah, bien sûr. Moi j'appelle ça du détournement de cadavres.
Schopenhauer tient à prévenir ses disciples contre les risques d’une attaque ad hominem : elle peut dégénérer en rixe, ou en procès en diffamation. Duteurtre n’a donc pas intérêt à répliquer à Onfray que ses méthodes sont celles de la Gestapo. En outre, l'époque où un homme pouvait philosopher innocemment en compagnie de son caniche est bien révolue, et en mettant de leur côté les flics et les magistrats, les nouveaux dialecticiens ont nettement perfectionné les recettes artisanales de Schopenhauer. -
Du grand style
Le style de certains, c’est d’avoir des choses à dire :
« Il y a dans les campagnes une autre tradition à laquelle j’associe ce vin de la Vallée du Rhône [le Crozes-Hermitage rouge], celle de la sanguette.
Après avoir tué une volaille, on en recueille le sang dans une assiette ou un plat en terre, au fond duquel on dispose une couche de persil et d’ail haché. Lorsque le sang a coagulé, on le fait rissoler des deux côtés pour faire une sorte de galette, puis on lui ajoute du sel, du poivre et des épices (…) »
La mort, le stylet, le sang frais, le feu, le plaisir, c’est presque du Shakespeare.
L’intarissable F. Weyergans, lui, n’a pas grand-chose à raconter en revanche, hors quelque virée en boîte de nuit escorté de sa femme et de sa… maman. De quel genre d’homme s’agit-il ? Disons que trois jours chez sa mère sont un sujet qu’il nous impose sans gêne particulière. C’est un auteur contemporain.
Inutile de parler du talent subtil de Weyergans, de ses contreprousteries de Narcisse rigolo. De louer la simplicité d’un auteur pourtant passé par Les Cahiers du Cinéma. Non, le devoir d’un critique aujourd’hui, c’est surtout de résister à la corruption, car sur le fond, si le métier sert encore à quelque chose, à supposer qu’il reste des lecteurs intelligents, l’affaire Potter m’en fait douter de plus en plus, sur le fond le boulot s’est considérablement simplifié.
Grosso modo, les nouveautés peuvent être classées en deux catégories didactiques : “Bitable”/“Imbitable”. On peut se permettre d'exagérer jusqu'à "Indubitablement imbitable" (C. Delaume, PPDA, etc., etc.), ou de nuancer jusqu’à “À demi bitable”. Ainsi le dernier Weyergans, même si ce n’est pas très pratique de réclamer un demi-livre de Weyergans à son libraire.
Je laisse à propos du dernier Dantec mon jugement en suspens, car je me doute que certains n’attendent que ce prétexte pour venir se défouler sur mon blogue en y tenant des propos confus. -
Ab uno disce omnes
Sarah,
Vous me reprochez de manquer de cœur, etc., mais je n’en serais pas moins, pour conclure, quelqu’un d’aimable à vos yeux - façon de parler puisque vous ne m’avez jamais vu. Et de soupirer après mes flatteries de naguère…
Vous avez déployé les ruses de votre sexe, j’ai fait la roue comme un paon. Vous paraissez croire que j’ai assez d’orgueil pour me croire unique ? J’en ai beaucoup, je dois le confesser, mais il ne faut pas en abuser.
N’y a-t-il pas un temps pour tout, chère amie ? Un temps pour l’amour et puis un temps pour s’attarder à l’écart de la ville, une cigarette aux lèvres, en se tenant par les épaules, et penser que ce serait un beau spectacle de la voir s’embraser tout-à-coup pour des héros qui en valent la peine… (Bien sûr je ne prétends pas vous obliger à penser.)
Si on m’avait dit en commençant ce blogue que je devrais en arriver à cette extrémité, à cet exercice d’auto-dénigrement pour vous dégoûter enfin… (qui justifie que je publie ce courriel, j’espère que vous le comprenez, sinon je l’efface aussitôt.)
Je croyais ma misogynie assez dissuasive mais certains la remettent en question et disent que c’est en réalité un piège à filles que je tends ainsi. Il est vrai que lorsqu’on dit : « Circulez, y’a rien à voir ! », on trouve toujours des excités pour avoir envie de zieuter un coup.
Continuons à laisser mon physique de côté, si vous voulez bien, Sarah, et venons-en directement au fond des choses : je ne suis pas riche, j’ai laissé la plupart des filles sur lesquelles je me suis penché insatisfaites, je ne fais pas trop de fautes d’orthographe - mais si j’avais de l'étoffe, franchement, croyez-vous que je serais en train d’écrire un blogue ? Je déteste les bobos mais je n’ai pas toujours le courage de leur démolir la gueule, je ne cuisine pas si bien que je le dis, surtout les desserts, je suis de moins en moins jeune, j’ai failli devenir alcoolique et rien ne dit que ce danger soit complètement écarté (à l’instant où je vous parle, j'ai envie d'une coupe de Dom Pérignon alors que l'heure de l'apéritif est encore éloignée)…
Que dire encore ? Je sens assez fort des pieds, je ne me lave pas tous les jours, surtout les cheveux, j’ai horreur des toubibs et des hopitaux, plus encore que des flics et des commissariats (…)