Un ami qui lit mon blogue de temps en temps m’écrit : « Je ne comprends pas bien comment un catholique peut se dire marxiste. Vous passez complètement sous silence, Lapinos, l’athéisme de Marx, comme s’il n’était pas un athée convaincu (…). Pouvez-vous me donner quelques exemples de l’utilité d’être marxiste pour un catholique ? »
Je vais vous répondre, Henri, parce que je sais que vous êtes de bonne foi et ne me cherchez pas querelle gratuitement. D’abord, une vanne : vous admirez Aristote, Maurras, Caravage, je crois me souvenir, Henri, et ces gens-là ne sont pas très catholiques non plus…
Plus sérieusement, croyez bien que l’athéisme de Marx est secondaire. Marx épouse la thèse très subjective de Feuerbach selon laquelle Dieu n’est qu’une création intellectuelle de l’homme. C’est quand même curieux, Marx qui veut généralement aller au fond des choses, au contraire, qui a le souci de l’objectivité, Marx prend la thèse subjective de Feuerbach pour argent comptant, sans la discuter !? En réalité, Marx ne s’intéresse pas à l’existence de Dieu. Comme Feuerbach, qui met dans le même panier la théologie et la philosophie et balance tout ça aux orties.
Suivez-moi bien, Henri, car c’est là que ça commence à devenir intéressant. Ce qui intéresse Marx, c’est une chose concrète, c’est la religion, le fait religieux (Ici je ne peux pas m’empêcher de vous faire remarquer que Bloy, ou Claudel, de leur côté non plus ne s’intéressent pas à cette question de l’existence de Dieu.)
Marx ne dit pas : « Dieu est mort », ce qui est probablement une des phrases les plus stupides que l’on puisse prononcer, il dit plutôt, et c’est différent : « La religion est morte ». Or, pour ce qui est de l’Occident (Les États-Unis sont en dehors de l’Occident), Henri, on ne peut pas dire que ce soit complètement faux, la religion, si elle n’est pas morte, est bien lâche.
Bien sûr, lorsque Marx fait de la religion une idéologie au service des capitalistes ("L'opium du peuple"), il exagère. Mais cette idée n’est pas complètement fausse. Henri, que les démocrates-chrétiens cherchent tout particulièrement à dissimuler cet aspect ne devrait pas vous avoir échappé !
Évidemment, ce qui est étonnant, c’est que Marx-le révolutionnaire n’ait pas remarqué que Jésus aussi est un révolutionnaire. Je me permets de vous rappeler Matthieu 10, 34-36 : « Croyez-vous que je sois venu apporter la paix dans ce monde ? Non. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le poignard. Je suis venu diviser le fils et le père, la fille et la mère, la bru et la belle-mère. Et l’homme verra les siens se retourner contre lui. »
Il y a cette idée porteuse d’espérance chez Marx, cette idée dont Shakespeare exploite les ressorts dramatiques et comiques, c’est que l’argent, le pouvoir et le sexe expliquent tout le branle humain. Porteuse d’espérance, cette idée, car elle signifie qu’en une génération on peut tout reconstruire.
Mais je dois aller m’acheter des pommes, des bananes et du raisin pour manger avec le boudin que j’ai acheté hier. Vous devrez attendre demain pour les exemples, Henri.
Lapinos - Page 149
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A conversation piece
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Tirer le portrait
D'avoir pu admirer en passant deux ou trois portraits magistraux du Titien et de Vélasquez dans le nouveau temple japonais de la Joconde, à une heure silencieuse, m'a fait changer d'avis. Tant pis pour Clarisse Strozzi, j'ai choisi plutôt le Grand Palais et les "portraits XVIIIe et XIXe". Une expo plus didactique, limite intello, mais les bobos devant les Titien au Luxembourg… leurs réflexions étranges et cocasses m'auraient déconcentré et auraient gâché ma joie à coup sûr – des perles pour les cochons du Marais ou de Saint-Germain-des-Près.
Comme on sait, la fin du XVIIIe est une période de grand chambardement, la période où l'art aristocratique jette encore quelques flammes : David, Ingres, Géricault, et puis la nuit.
« En vérité, écrit Gautier en 1837, il faut une grande puissance d'idéalisation pour parvenir à faire quelque chose de beau et de poétique au milieu de toute cette laideur et de toute cette pauvreté de forme où nous sommes arrivés. » Il en a de bonnes, Gautier ! C'est à pleurer… Nous autres, citoyens de la Ve, on tire la langue jusque par terre de soif, on a pas Delacroix, pas même Daumier, Guys ou Decamps, Chenavard, rien, on a plus qu'à lécher les murs du Louvre. Un Winterhalter surgirait aujourd'hui, on le prendrait pour un géant ! C'est dire si nous sommes nabots… Baudelaire n'aurait certes plus la candeur d'interpeller le bon sens du bourgeois…
Dans cet ensemble hétéroclite de figures peintes ou sculptées, on peut faire le tri. On passe du pur-sang au baudet. Girodet peut-il aider le profane à piger pourquoi Goya est grand ? Encore une fois, il est permis d'en douter.
Il y a d'autres angles de réflexion, les commissaires des musées en fourbissent quelques-uns dans leur gros catalogue. Guilhem Scherf est celui d'entre eux qui galvaude le moins l'intelligence de l'art avec des notices qui ne sacrifient pas à la mode du flou philosophique.
L'avènement de la bourgeoisie, écrit Scherf, dont je traduis quand même le langage de fonctionnaire un peu guindé, explique cette prolifération de portraits d'inégale qualité. Les bourgeois se prennent pour des maîtres et voudraient tous être aussi immortels que les aristocrates qu'ils ont renversés. La demande augmente, il faut y répondre en proportion, mais cette proportion implique une baisse de la qualité.
Par leurs idées bizarres aussi, les bourgeois font du tort au portrait. Ils n'hésitent pas à se faire portraiturer en couple, quand ce n'est pas carrément en famille, au milieu du salon ; surtout ils ont du mal à contenir leur sentimentalisme. Beaucoup de ces tableaux peuvent être regardés, au second degré, comme des tableaux comiques, tant certaines poses des nouveaux maîtres sont ridicules. La caque sent toujours le hareng. Est-ce Monsieur Bertin qui est immortel ou bien sa dégaine de patron de presse ?
On débouche ensuite sur de petites controverses amusantes, qui n'ont pas grand-chose à voir avec la peinture, mais il est difficile d'empêcher les didacticiens de l'art, même les meilleurs, de spéculer. Par exemple : le modèle a-t-il quelque part dans la réussite d'un portrait ? En ce qui me concerne, j'ai l'intime conviction que l'abstraction, ou l'idéalisation si on préfère, a des limites. Une intime conviction fondée sur des évidences.
Ou encore ce point d'interrogation : la ressemblance avec le modèle est-elle importante ?
Ce sont des questions qui feraient sourire un peintre s'il n'était agacé de voir qu'elles ont relégué la peinture au second plan. Elle ne fait plus partie de la vie, ce n'est plus qu'une toile de fond. -
Enfoiré de cassoulet
Merde, c'est pas la première fois que je me fais avoir avec ces lingots secs ! Ils sont destinés à être cuits dans un autocuiseur. J'ai pas d'autocuiseur. L'autocuisson ça vaut rien, c'est bon pour les mégères.
Résultat, alors que j'ai allumé à neuf heures, à onze heures les haricots croquent encore sous la dent. Mon cassoulet sera pas prêt avant trois heures de l'après-midi ! et tout l'escalier parfumé avec. Bien obligé d'improviser une omelette… Des champignons, un reste de crème de lentilles au frigo, je prélève quelques bouts de lard dans mon cassoulet, sans oublier une échalotte, ça devrait aller.
Dommage, quand il est moelleux comme il faut, mon cassoulet est du tonnerre, et j'aime bien que mes convives soient transformés en petits volcans péteurs les deux jours qui suivent, surtout les plus coincés.
Je reçois de moins en moins. Je ne supporte pas cette sorte de manie démocratique qu'ont les gens, de plus en plus, de ne pas aimer certains plats et de se permettre de l'afficher devant leur hôte au moment de passer à table. J'ai le souvenir cuisant d'une amie, Gaëlle, qui osa faire la fine bouche devant une de mes spécialités à base de tripes et réclamer un "bout de fromage" à la place. Nom de Dieu, je l'aurais éviscérée ! Et pas moyen de récriminer contre son éducation déplorable, c'était la fille d'une sorte de héros, un plongeur-démineur mort quand elle avait que deux ans.
Jadis, j'avais même dressé une sorte de mémento, affiché dans la cuisine :
- Tanguy est allergique à la choucroute.
- Henri n'aime pas les moules au safran.
- Marie digère mal la lotte (?) (Encore une qui s'est foutu de ma gueule.)
Mais j'ai vite déchiré cette liste ridicule.
Peux pas trop lâcher cet enfoiré de cassoulet qui mijote très sensuellement mais trop doucement, et j'aime pas beaucoup lire dans la cuisine, alors j'allume la radio. Je tombe sur Valérie-Anne Giscard-d'Estaing, qui fait justement la promo de son dernier bouquin de cuisine. Quand elle se met à détailler une recette de boulettes de foie gras enrobées de chapelure de pain d'épice passé au grille-pain, je me dis que cette citoyenne-là est à la cuisine ce que son père fut à la politique, le roi du gadget. -
La macédoine de Lapinos
Modernité
"Nostalgie, piège à cons…" L.-F. Céline
"Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte." A. Schopenhauer
"Ne sait-on pas que la morale est pour les prêtres ce que l'hygiène est pour les médecins ?" Rivarol
"Peu importe l'éléphant pourvu qu'on ait l'ivoire." Lapinos
Écriture
"Le style n'est rien, mais rien n'est sans le style." Rivarol
"Le style, c'est le sacrifice." Lapinos
"La peur est la plus terrible des passions parce qu'elle fait ses premiers effets contre la raison ; elle paralyse le cœur et l'esprit." Rivarol
Célinisme
"Et merrda pour les monopolistes, c'te bande de bâtards." E. Pound
"La grammaire est l'art de lever les difficultés d'une langue ; mais il ne faut pas que le levier soit plus lourd que le fardeau." Rivarol
"Quand vous dites quelque chose, si vous ne le dites pas d’une façon qui irrite, vous pourriez aussi bien vous taire." B. Shaw
"Lorsqu'on veut empêcher les horreurs d'une révolution, il faut la vouloir et la faire soi-même." Rivarol
"L’humilité n’est pas une vertu propice à l’artiste. Bien souvent c’est l’orgueil, l’esprit de compétition, la cupidité, la méchanceté - toutes les qualités odieuses - qui poussent un homme à poursuivre, élaborer, raffiner, détruire, recommencer son ouvrage jusqu’à ce qu’il en ait fait quelque chose qui satisfasse sa vanité, son envie et sa rapacité. Et ce faisant, il enrichit le monde plus que ne peut le faire un homme bon et généreux - bien qu’il risque de perdre son âme en cours de route." E. Waugh
Philosophie
"Il y aura toujours deux mondes soumis aux spéculations des philosophes : celui de leur imagination, où tout est vraisemblable et rien n'est vrai, et celui de la nature où tout est vrai sans que rien paraisse vraisemblable." Rivarol
"Quand un homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire à rien mais pour croire à n’importe quoi." J.K. Chesterton
"Humain, en effet, est l'être qui peut fermer la porte derrière lui." A. Finkielkraut
Démocratie
"Aucun des prétendus droits de l'homme ne s'étend au-delà de l'homme égoïste." K. Marx
"Un vieil exemple de décision démocratique : la décision de grâcier Barrabas." S. Weil -
Petites phrases
Les petites phrases de la semaine :
• Nicolas Sarkozy, candide à la présidentielle :
« Le travail, ça donne plus de liberté ! »
• Clara Morgane, artiste pornographique, à propos des cas d'infection par le virus du sida dans son milieu :
« Il faudrait plus de morale, plus d'éthique… »
• Michel Polac, anarchiste de gauche, à propos de l'incivilité d'une partie des jeunes gens en France :
« Maintenant que je suis un vieillard, j'ai changé, j'ai peur moi aussi de me faire agresser dans la rue ; le problème de la France, c'est que c'est devenu un pays de vieux ! »
• Benoît XVI, pape, à propos d'une éventuelle annexion de la Turquie à l'Europe ou vice-versa : (En cours de traduction). -
By hanging
Saddam Hussein est un des rares hommes politiques chez qui j'aurais bien aimé être invité à dîner. Sans doute à cause de la dimension "shakespearienne" du personnage. Chez nous il y a Nicolas Sarkozy qui s'évertue à s'élargir et à se grossir autant qu'il peut pour se donner des airs rassurants de dictateur, mais ce n'est pas tout à fait le même calibre…
Vu que les Yankis ont condamné Saddam Hussein à la mort par pendaison, c'est un peu rapé, car ils doivent contrôler étroitement les visites. Il y a fort à parier que la visite d'un catholique avec une Bible et de quoi baptiser en urgence serait forcément jugée suspecte par les autorités.
La pendaison, pour une exécution comme pour un suicide, d'ailleurs, c'est un mode opératoire très efficace. Il n'y guère de "tentatives de suicide" par pendaison, que des suicides réussis. Pas de risque qu'ils ratent Saddam Hussein de cette manière, comme ça arrive parfois avec le gaz, l'électricité, la noyade, le poison, etc.
Mais ce choix est révélateur de la médiocrité de la civilisation yankie. Saddam Hussein est en effet un officier prisonnier de guerre : à ce titre il devrait être passé par les armes. Constance du mépris des Yankis pour les soldats, les prêtres et les poètes. Ces bouseux vont exécuter un chef d'État comme si c'était un vulgaire voleur de chevaux ! -
Le dernier surpris
Si Benoît XVI s'était fait piéger par le Premier ministre turc, je serais bien entendu le dernier surpris. Pour ma part, je ne demanderais même pas à un philosophe ou à un théologien d'aller se faire cuire un œuf, j'aurais trop peur que ça se termine mal.
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Adaptation
Une envie me prend soudain d'adapter une nouvelle en bande-dessinée. C'est sans doute d'avoir feuilleté cet album d'estampes de Rembrandt…
Je cherche dans Sueur de Sang, le recueil de nouvelles sur la guerre de Bloy, mais je suis déçu. Sueur de Sang à cause du docu-fiction original d'Arte l'autre jour, sur la première guerre de la série contre les Prussiens, les Bavarois, les uhlans. Un film pas mal. Pour moi un film est "pas mal" lorsqu'il me donne envie d'ouvrir un bouquin ensuite. Et puis pour une fois qu'on ne cause pas de la guerre 39-45 sur Arte, ou du dernier groupe de peintres-qui-chient-sur-la-toile ou de musiciens-qui-pissent-dans-leurs-guitares-électroniques. C'est les trois sujets fondamentaux d'Arte : les nazis, les peintres inspirés et les musiciens itou, drôle de fonds de commerce !
Dans ce docu-fiction un peu franchouillard, forcément, parmi des historiens à moitié sérieux, il y a un type extraordinaire, un philosophe français, une caricature ambulante. Au début j'ai cru qu'il s'agissait d'un sketche d'acteur, d'une imitation de philosophe, mais non, c'était un authentique métaphysicien de chaire. J'ai noté son nom à tout hasard, Frédéric Gros, comme le peintre. Il débitait absolument n'importe quoi sur la guerre, tendant à la généralisation la plus absolue et la plus idiote, mais avec les grimaces correspondantes et une emphase des mains délicieuse à regarder, une sorte de delirium tremens fascinant !
Donc avec Bloy ça ne fonctionne pas. Bloy est son seul personnage convaincant, le seul qui n'incarne pas une vertu pure ou un vice pur. Dans ses œuvres de fiction, bien qu'elles soient très directement inspirées de la réalité, Bloy se laisse toujours emporter par la métaphysique, même ses paysages sont théologiques ; c'est pas pittoresque pour un sou, ça manque de détails vrais. Là où Bloy est vraiment bon, c'est dans le dialogue avec Dieu.
Je crois que je vais chercher dans Poe ou dans Villiers de l'Isle-Adam maintenant… -
Le mystère Benoît XVI
Le mystère Benoît XVI s'épaissit encore… Un premier petit mystère entoure son élection : le candidat Joseph Ratzinger s'est en effet comporté en campagne comme s'il ne tenait pas à être élu pape. Il a tenu devant ses confrères un discours très "conservateur", au risque de déplaire à beaucoup d'électeurs…
Bien sûr, on peut discuter mon interprétation et avancer que Ratzinger était tellement sûr d'être choisi qu'il a pu ainsi se permettre de délimiter franchement les contours de son action future…
Dans l'Église, la controverse, la "disputatio" est permise, c'est même une vieille tradition. Tant qu'on ne remet pas en cause la légitimité du pouvoir en place… Les démocrates-chrétiens n'admettent pas ça en général ; sans doute parce qu'ils raisonnent en démocrates, ils ne conçoivent que la propagande pour tel ou tel parti.
L'autre point mystérieux, c'est le voyage du pape en Turquie. On ne peut pas vraiment y voir la volonté d'effacer la "gaffe de Ratisbonne", l'exploitation faite par les médias d'une diatribe assez anodine d'un empereur byzantin contre l'islam, reprise dans la conférence du pape. En effet, le voyage du pape en Turquie était prévu avant.
Alors qu'est-ce que le pape va chercher en Turquie ? S'il tombe sous les balles d'un tueur turc, comme son prédécesseur, cela compromettra le processus d'addition de la Turquie à l'Europe, bien évidemment. Au contraire, si le voyage se passe bien, que les apparences d'un dialogue respecteux, comme on dit, sont respectées entre Benoît XVI et le Premier ministre Erdogan, alors ce voyage contribuera à rendre cette politique d'addition de la Turquie moins difficile. Bref, c'est vraiment coton de deviner quelle est la politique du pape, à supposer qu'il en ait une.
Ah, oui, il faut rappeler que l'assassin nationaliste turc de Jean-Paul II, Mehmet Ali Agça, était manipulé par les services secrets soviétiques, pour éviter que ça puisse servir d'argument aux laïcards et aux démocrates-chrétiens qui dissimulent leur combat pour leur petite religion derrière le combat contre l'islam. -
Le jeu des ressemblances
Quand on s'intéresse à la figure de Léon Bloy, on ne peut manquer d'être frappé par quelques ressemblances entre Bloy (1846-1917) et Marx (1818-1883).
Même si Bloy ne va pas jusqu'à porter une barbe de prophète comme Marx, il a tout de même une belle paire de moustaches. Avec ces moustaches, il évite le reproche qu'on pourrait lui faire de se prendre pour Job ou Élie, accusation que Marx ne craint pas.
L'un comme l'autre a mis "sa peau au bout de ses idées", révolutionnaires, chacun dans son genre, et a bouffé de la vache enragée. Ils ont vécu longtemps en famille dans une relative pauvreté et perdu des enfants très jeunes. C'est peut-être plus net dans le cas de Marx, compte tenu que ses études brillantes de philosophie lui ouvraient les portes d'une carrière de professeur à laquelle il a renoncé. Tandis que Bloy, et c'est une différence, ne fut pas un élève brillant, au contraire. Plutôt un journaliste au style étincelant, un vrai hussard, incapable de se plier à une ligne politique modérée. En ce qui concerne Bloy, on peut objecter que son tempérament passionné lui fermait la voie du journalisme, de toute façon.
Marx et Bloy ont tous deux fini par épouser des femmes d'un milieu, sinon aristocratique dans le cas de Bloy, du moins très supérieur au milieu dont eux-mêmes étaient issus. Et ils sont restés très "amoureux" de leurs moitiés jusqu'à la fin de leur vie.
Évidemment Bloy et Marx fustigent le rôle accru que l'argent joue dans la société bourgeoise, l'absence de morale des bourgeois qui ne sont mûs que par leurs intérêts sonnants et trébuchants. D'ailleurs certaines satires "antisémites" de Marx, Bloy aurait pu les signer.
Mais le plus frappant, c'est la fascination commune pour l'Histoire. Aucun des deux n'a étudié l'Histoire et ils portent même parfois des jugements historiques erronés, Bloy n'a pas sur Napoléon le recul historique nécessaire, par exemple, mais Marx et Bloy se rejoignent dans la vénération de l'Histoire – très humbles bafouilles de Bloy aux historiens qu'il lit et admire.
Ils ont d'abord étudié la philosophie dans leur jeunesse, Bloy en autodidacte, mais n'empêche, et si la philo les a séduits plutôt au départ, parvenus à l'âge mûr ils s'en sont détachés. Marx va plus loin, il la condamne comme un mode de pensée obsolète. Pour utiliser un langage pédant de prof, il remplace la prospective philosophique par la rétrospective historique.
La perspective mystique de Bloy, reprenant celle Donoso Cortès, n'est pas celle de Marx. Pour Bloy, il fustige le clergé démocrate-chrétien et ses sermons lénifiants, car la religion ne DOIT PAS être seulement l'opium du peuple. Marx n'attend rien de bon de la religion. Mais il y a chez ces deux penseurs modernes l'observation lucide et désintéressée que la vérité est masquée par l'idéologie, d'origine philosophique.
Aussi longtemps que les bourgeois capitalistes gouverneront le monde au gré de leurs intérêts, on peut penser que Bloy et Marx seront méprisés ou travestis, occultés au profit de philosophes sourds et muets. -
Tendance Teissier
Si je suis autant motivé par Marx, c'est parce qu'il met à la casse une bonne partie de la philosophie. Il n'y a pas de discussion, il n'y a pas de progrès si on ne déblaie pas tout le fatras de la pensée philosophique de devant sa porte avant. Aux chiottes les ratiocineurs kantiens !
Il faut éviter de juger Marx à la tête des marxistes contemporains. Je dis ça parce je suis tombé dans le piège avec Jacques Attali, l'ancien conseiller de Mitterrand. Il m'a longtemps dissuadé de m'intéresser à Marx. Je me disais : « Jacques Attali est marxiste, donc le marxisme ne PEUT PAS être un truc très sérieux… »
Je me demande d'ailleurs si Mitterrand ne s'est pas offert les services de certains de ses conseillers, je pense à Attali mais aussi à Régis Debray, avant tout pour pouvoir garder un œil sur eux et les empêcher de nuire. Il ne faut jamais laisser seul sans surveillance dans la nature un X, à plus forte raison un major de promo, on ne sait jamais quel gadget il est capable d'inventer…
Jacques Attali est marxiste, donc, mais un marxiste "tendance Élisabeth Teissier". Il transforme la méthode de Marx en boule de cristal, dans son dernier bouquin. Aux gogos il prédit l'hypercapital en 2025, pour pas trop les dérouter au début, puis l'hyperconflit en 2050, pour les faire flipper un peu, puis l'hypercoolitude en conclusion, pour respecter les règles du genre. D'ici que Spielberg propose d'adapter ça au cinoche…
Le truc d'Attali, pompé sur Élisabeth Teissier, c'est que si par hasard ce qu'il prédit pour dans vingt-cinq ans s'accomplit, le téléphone-fax-télévision-réveil-matin, par exemple, il pourra faire remarquer que son pressentiment était génial si Dieu lui prête vie ; si cela n'advient pas, qui lui en tiendra rigueur dans vingt-cinq ans ?
Ce qui prouverait que l'idée originale de Marx selon laquelle l'économie capitaliste comporte un vice structurel qui l'entraînera à faire faillite un beau jour est une idée complètement fausse, ça serait justement qu'on puisse dater cette faillite à deux ou trois ans près. -
Dégoûté
Au début je crois pouvoir mettre à profit cette grippe pour approfondir un peu la philosophie et l'économie de Marx. Très vite, le pus accumulé dans quelque cavité de mon occiput provoque des douleurs, assez supportables, mais qui m'empêchent de me concentrer.
Désespoir… À quoi bon vivre quand on ne peut même pas bouquiner ? Mes nerfs sont mis à rude épreuve. Combien de temps vais-je perdre à cause de cette stupide grippe ? J'essaie de becqueter pour pas trop maigrir mais je constate avec humeur que mes perceptions gustatives sont changées. C'est comme si je goûtais séparément les différentes saveurs qui composent chaque aliment, ce qui leur donne un goût étrange et désagréable. Je ne peux même plus boire mon vin de Fronton ! Quant au café, c'est vrai qu'il n'est pas de très bonne qualité, mais là il est devenu carrément infect… Je me rabats sur de la soupe de poissons pimentée brûlante qui passe.
Dans la nuit de dimanche à lundi, avec un peu de fièvre, j'ai une crise de misogynie aiguë. Je me jure de ne plus jamais entretenir de commerce rapproché avec le sexe féminin à l'avenir. Tous nos malheurs ne viennent-ils pas des femmes ? Je repense à cette assertion de Le Pen qu'il y a déjà eu des femmes dans l'histoire de France à tenir les rênes et qu'elles s'en sont aussi bien sorti que des hommes… À qui pensait-il ? À Anne de Beaujeu ? -
K.-O.
Le virus de la grippe m’a fait passer en quelques heures de l’état de jeune homme athlétique qui s’efforce de garder la tête haute à l’état de vieillard tout juste ingambe qui masse ses articulations douloureuses.
Il n’y pas d’autre remède que d’avaler des litres d’eau bouillante pour rôtir toutes ces bestioles ! Ah, si, la copulation, surtout si elle s’accompagne de sentiments, entraîne elle aussi une augmentation brutale et bénéfique de la température corporelle (penser à bien s’hydrater). Mais quelle femme accepterait en 2006 de contracter le virus de la grippe pour soulager un homme ?
Je décide que ma fièvre ne doit pas m’empêcher de regarder Le Pen à la télé. Comme je boycotte Canal+, la chaîne des bobeaufs (du foot, du cul et du cinéma), les occasions sont rares d’assister à un match de boxe, mon sport favori.
C’est Bayrou qui relève le gant cette fois-ci. Pas le temps de me demander combien de temps il va tenir avant d’aller au tapis qu’il est déjà au tapis. Il placera même pas un petit crochet du gauche de toute la soirée. Première leçon de boxe élémentaire : quand on peut l’éviter, on boxe pas dans une catégorie supérieure à la sienne. Le poids-coq Chirac au moins avait compris ça et refusé le combat.
Au bout d’une demi-heure, le Béarnais n’a plus les idées très claires : un petit coup d’éponge d’Arlette Chabot serait pas de trop.
Un match déséquilibré comme ça permet de mieux comprendre ce qui fait la force de Le Pen - Bayrou essaie un peu d’imiter ce ton "naturel", mais on ne se refait pas comme ça -, Le Pen n’est pas un homme d’idées, c’est un artiste. Il joue avec des images, des sentiments, il a des effets comiques. C’est pas avec ses quelques pauvres idées démocrates-chrétiennes que Bayrou pouvait marquer des points.
Pour assurer la deuxième partie du spectacle rappliquent ensuite Patrick Devedjian et Arnaud Montebourg. La déconfiture de Bayrou met des paillettes de joie dans leurs yeux. Le premier, Devedjian, est trop fin juriste pour être vraiment intelligent. La prestation du deuxième larron, Montebourg, n’est pas mauvaise, il est assez fringant. Peut-être s’il veut séduire au-delà des bobos parisiens devra-t-il néanmoins prendre quelques leçons de diction pour gommer son ton gourmé de notaire UMP ?
On peut toujours rêver d’un match entre Le Pen et Ségolène maintenant… -
Pas comme au cinéma
Quand je retrouve chez un auteur les mêmes préoccupations que j'ai, bien sûr, la coïncidence me fait sourire. Mais ce que j'attends vraiment d'un bouquin, c'est plutôt qu'il me botte les fesses. Combien de bouquins comme ça dans ma vie m'ont décillé, ont modifié le cours de ma trajectoire jusqu'ici ? Quinze ? Dix ? Peut-être moins. Quand je fais la liste mentalement, il y a de tout, des stars et des sans-grades, même une ou deux bande-dessinées…
Une des premières fois, il s'agissait d'un récit de guerre. J'avais dix-sept balais, si je me souviens bien. Pourtant, au cinoche, je détestais les films de guerre. De Gaulle a dit que si les films d'amour sont plutôt mieux que la réalité (il parlait pour lui et Yvonne), les films de guerre sont toujours très en-dessous de la vérité (j'adhère volontiers à ce propos bien que n'ayant participé à aucune guerre, mais De Gaulle n'a pas beaucoup guerroyé pour dire ça non plus.) - ou alors faut être malin comme Schöndorfer et faire un film de guerre sans montrer la guerre.
Le récit était poignant. L'auteur, Guy Sajer, écrit dans un style fruste, son histoire d'engagé volontaire à dix-huit ans dans la Wehrmacht. L'intérêt tient à sa manière précise et modeste de raconter des événements qui l'ont marqué définitivement. Au fait qu'il soit Français, aussi, de mère allemande, engagé avant le déclenchement des hostilités, sans préjugés politiques. Il voulait juste faire un métier au grand air… Quand la France entre en guerre, il doit avoir dix-neuf ans, il ne pige même pas qu'elle soit dans le cas adverse. Ses "Kameraden" ont pitié de lui.
Il y a des scènes en Russie atroces, lorsque l'urine des mecs qui pisse gèle en quelques secondes et leur arrache les couilles. Lorsqu'à la fin, battus par les Russes, les troupes allemandes se débandent, qu'il faut gratter le sol pour bouffer, que la dysenterie les ronge et qu'ils se chient dessus, dans un décors dantesque, on tremble d'effroi.
Sans doute le fait d'avoir le même âge que le narrateur a dû jouer un peu dans ma fascination. Il y a même des scènes d'amour tristes, au cours d'une permission, je crois que ça se passe à Berlin, avec une jeune Berlinoise rencontrée comme ça, je ne sais plus exactement comment… Ça fait plus de dix ans que j'ai lu ce bouquin et je me rappelle encore qu'ils sont allongés dans l'herbe côte à côte, sur un monticule un peu à l'écart de la ville, une parenthèse dans cette guerre monstrueuse, quand un bombardement les oblige à aller se planquer tous les deux.
C'est assez long, quatre-cent ou cinq-cent pages, je les ai lues d'une traite, en deux ou trois nuits. Après, j'ai su que ce qu'on m'apprenait au lycée n'avait pas grand-chose à voir avec ce qui s'était vraiment passé. Que les Allemands aussi avaient un âme, ce qui est assez logique quand on y pense.
Ce bouquin, Le Soldat oublié, a eu un certain succès lorsqu'il est paru, vers 1965. Il y a même eu plusieurs éditions de poche ensuite, dont la mienne. Aujourd'hui, c'est un titre plus ou moins tabou, même si on doit pouvoir le commander à la Fnac. On peut presque tout commander à la Fnac. -
La haine
Avant que j'aie le temps de dire "ouf", je me prends le "direct" en pleine poire. J'avais un peu la tête ailleurs, je pensais encore à ce modèle charmant. J'avais bandé les vingt premières minutes, au moins, c'était la première fois que ça m'arrivait, d'être déconcentré à ce point…
Je croise les deux types dans une rue déserte et, dix mètres plus loin, ils me hèlent, menaçants, et rappliquent en faisant semblant de me demander des explications comme quoi je les aurais regardés de travers et tout. Et "boum" ! Heureusement le plus costaud, à peu près le même gabarit que moi, a mis à côté de mon pif, dans la pommette. Je bronche pas, je lâche même pas mon carton à dessins. Je peux pas leur expliquer que je regarde tout le monde de travers, les gonzes comme les gonzesses, c'est un truc de dessinateur. Connaud, au lieu de ça je leur dis qu'ils sont pas très courageux de s'y mettre à deux contre un. J'esquisse pas un geste de réplique. Je suis pas rassuré. Ils ont l'air un peu avinés, des gueules patibulaires, et je les sens capables de me filer un coup de surin pour me faire passer le goût du code de la chevalerie. Surtout celui qui m'a pas frappé, un grand maigre. Ils se contentent de m'insulter, de me traiter de pédé.
Un type sort de chez lui sur le trottoir d'en face, nous aperçoit, puis se rend compte qu'il a oublié un truc important dans son appartement, des clés ou quelque chose comme ça parce qu'il tâte ses poches, et il rentre chez lui.
Les deux types finissent par décarrer. Putain, ces salopards m'ont couvert de honte ! Je ne vais plus pouvoir me regarder dans la glace pendant deux jours ! Je suis resté sans réaction.
Tous les six mois environ, j'ai le même genre de problème avec des individus de type maghrébin ou antillais à chaque fois, rapport à mon regard de dessinateur, je pense ; parfois je m'en suis sorti mieux, parfois moins bien. Presque sûr qu'avec des bobos je me serais pas laissé marcher sur les pieds comme ça. Mais avec ces types qui souffrent de manque de respect, ils n'ont pas tenté de me faire les poches, je suis plus ou moins paralysé. J'ai pas été éduqué à cogner le premier. J'ai fait un peu de rugby, de boxe, mais ça n'a pas grand-chose à voir. Ce qui me manque c'est le déclic, la haine… Avec des bobos j'aurais la haine, naturellement… -
La campagne de M. Hulot
Un symptôme grave de décomposition morale… J'ai été choqué la semaine dernière que l'Académie française remette son prix du roman à un bouquin non seulement idiot mais en outre rédigé à la hâte dans un sabir condamnable au plan de la langue, le plan où, au moins, l'Académie avait le devoir de se situer ! Et pas question de pardonner aux immortels à demi-crounis de l'Académie sous prétexte qu'ils n'ont même pas lu la première page de ce machin !!
Dans un tel contexte, je ne serais pas étonné qu'un pantin comme Nicolas Hulot recueille des centaines de milliers de suffrages aux prochaines présidentielles - s'il a les couilles de s'y présenter, ce que je ne crois pas… entre se jeter du haut de la Cordillère des Andes en parachute et se présenter aux présidentielles, c'est pas tout à fait la même dose de courage qu'il faut…
Nicolas Hulot, autre motif de chagrin pour moi. On va me dire que je pourrais couper tout, la télé, la radio, le journal, si je veux éviter de souffrir. Et pourquoi pas m'exiler en Patagonie tant qu'on y est ?
Pas seulement Nicolas Hulot, mais tous les écologistes. L'écologisme, c'est le degré zéro de la politique. On élimine des centaines de milliers de vies en Europe chaque année, avec des produits chimiques, au risque de provoquer des déséquilibres démographiques majeurs, dangereux par conséquent pour la planète, et ces stupides écolos essaient de nous émouvoir sur le sort des bébés phoques et des bébés pandas !!
Quand je pense qu'il y a des crétins - confirmés et qui vont à la messe -, qui gobent cette idéologie écologiste idiote ! Je serais pas étonné au train où vont les choses que l'épiscopat français, dont la lâcheté politique depuis la fin de la guerre fera sans doute date dans l'Histoire, que l'épiscopat français, donc, érige bientôt le triage des ordures au rang de dogme inviolable de l'Église catholique. Non, je serais pas étonné.
Le programme de Nicolas Hulot est certainement le seul programme que je lirai de toute la campagne, vu qu'il est très court et permet d'illustrer parfaitement la bêtise de l'idée même de programme électoral.
- Premier point du programme de Hulot , « Un vice-premier ministre chargé du développement durable. » : pour ceux qui croyaient que l'écologie avait un rapport avec la fin du gaspillage, apparemment ils se sont gourés.
- Deuxième point : « Instaurer une taxe carbone en croissance régulière. » : moi, quand j'entends Claude Allègre ou Emmanuel Leroy-Ladurie dire qu'il n'est pas prouvé que ce soit l'activité humaine qui soit la cause principale du réchauffement de la planète, j'ai plus tendance à les croire que des zazous de la télé comme Noël Mamère ou Nicolas Hulot.
- Troisième point : « Réorienter les subventions agricoles vers une agriculture de qualité. » : Par principe les subventions sont toujours versées à une agriculture de qualité, ce n'est que par exception que les syndicats d'agriculteurs les détournent au profit de leurs militants ; mais je ne veux pas dire plus de mal de ce troisième point, car pour une fois que quelqu'un ose attaquer franchement les Bretons, je m'en voudrais de faire la fine bouche.
- Quatrième point : « Systématiser les procédures de démocratie participative. » : ça, c'est bouquet ! C'est justement le système démocratique qui s'accommode le mieux de cet esprit consumériste, qui pousse les bons citoyens à acheter des gadgets à gogo, et en augmentant le niveau de démocratie on inciterait les gens à ne pas flanquer l'argent par les fenêtres !?
- Cinquième point : « Mettre en place une grande politique d'éducation et de sensibilisation. » : au début je me suis dit : « Chouette, même si c'est en cinquième position seulement, il s'attaque enfin à un principe de gauche très néfaste, le refus de réformer un tant soit peu un système éducatif qui forme des sous-intellectuels inaptes à faire quoi que ce soit d'utile depuis quarante ans, tout ça pour un coût faramineux, un des principaux gaspillage français ! » Mon enthousiasme est vite retombé quand je me suis rendu compte que Hulot ne propose en fait qu'une énième campagne de pub.
Il s'appelle pas Hulot pour rien celui-là ! -
Devoir de violence
Il y a un devoir toujours plus pressant, c'est le devoir de faire violence aux démocrates-chrétiens - la violence de Bloy, celle de Céline, de Waugh, de Bernanos, de Nabe…
Les démocrates-chrétiens c’est des moutons, un gigantesque troupeau de brebis bêlantes. Contre des moutons qui vont paître là où le dernier type armé d'un bâton leur intime l’orde, et se laissent tondre docilement, il n'y a que des chiens de bergers hargneux !
Dans l'"affaire Littell", les démocrates-chrétiens une fois encore se distinguent par leur complaisance. J'en veux pour preuve l'hebdomadaire Famille chrétienne, cette revue soi-disant “papiste”, parfois disponible à la sortie de l'église sur un présentoir, et qui en dit plus long sur le curé qu’un long sermon. Famille chrétienne s'est fait une spécialité de commenter le programme télé de la semaine, en particulier de signaler à ses lecteurs dans les films et feuilletons chaque séquence érotique ou violente et de mieux leur conseiller ainsi de se rabattre sur toutes les niaiseries qui passent, d’Amélie Poulain au dernier navet de Spielberg en passant par les Enfants du marais, en guise de pain spirituel quotidien.
Eh bien Famille chrétienne a cru bon de publier un reportage commandé à un journaliste du Figaro, Étienne de Montéty, quatre pleines pages avec photos (!) sur Les Bienveillantes de Littell, afin de dire tout le bien qu’il faut penser de cette compilation de contrevérités historiques et de maladresses stylistiques, cette pornographie de gare :
« Un jour, je trouvai un arbre couché de travers, renversé par une tempête, avec une branche cassée sur le haut du tronc, et avec un canif je raccourcis encore cette branche, en ôtai l'écorce et en polis le bois, arrondissant soigneusement le bout. Puis, la trempant copieusement de salive, je me plaçai à califourchon sur le tronc et, m'appuyant sur mes mains, enfonçai lentement cette branche en moi, jusqu'au bout. Cela me donnait un plaisir immense, et tout le temps, les yeux clos, ma verge oubliée, j'imaginai ma sœur faisant la même chose, etc. »
Difficile de faire plus ridicule que cette tempête, cette bave copieuse et cet “immense plaisir”… Mais si Famille chrétienne, Le Figaro et même l’Académie française disent que c’est bien, alors ça doit sûrement l’être, ma bonne dame… « Bêê !!! bêêê !!! bêêêê !!! » -
Énigme littéraire
Il y a quelques lecteurs de mon blogue qui me pressaient de relancer un petit jeu-concours. J'ai cédé à leurs instances, j'ai donc concocté une énigme à la portée de tout le monde - ou presque, en attendant peut-être un rébus littéraire un peu plus compliqué, si vous êtes sages. -
Comprenne qui peut !
« Eh bien ! moi, répliqua don Quichotte, je trouve, à mon compte, que l’insensé et l’enchanté c’est vous-même, puisque vous n’avez pas craint de proférer tant de blasphèmes contre une chose tellement reçue dans le monde, tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait Votre Grâce, mériterait la même peine que vous infligez aux livres dont la lecture vous ennuie et vous fâche.
En effet, vouloir faire accroire à personne qu’Amadis n’a pas été de ce monde, pas plus que tous les autres chevaliers d’aventure dont les histoires sont remplies toutes combles, c’est vouloir persuader que le soleil n’éclaire pas, que la gelée ne refroidit pas, que la terre ne nous porte pas.
(…) Comment, les livres qui sont imprimés avec la licence des rois et l’approbation des examinateurs, ces livres qui, à la satisfaction générale, sont lus et vantés des grands et des petits, des riches et des pauvres, des lettrés et des ignorants, des vilains et des gentilshommes, enfin de toutes espèces de gens, de quelque état et de quelque condition que ce soit ; ces livres, dis-je, seraient pur mensonge, tandis qu’ils ont si bien le cachet de la vérité qu’on y désigne le père, la mère, le pays, les parents, l’âge, le lieu et les exploits point pour point et jour par jour que firent tels ou tels chevaliers ? Allons donc, taisez-vous, seigneur ; ne dites pas un si grand blasphème, et croyez-moi, car je vous donne à cet égard le meilleur conseil que puisse suivre un homme d’esprit. (…) »
L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (Chapitres XLIX et L) -
L'accord imparfait
Si on voit à peu près en quoi consiste le génie de l'écrivain, de nombreux livres savants ont exploré cette question, en quoi consiste le génie du lecteur ? Qu'est-ce qu'un lecteur "raté" ? Est-ce seulement celui qui passe à côté du sujet et des personnages ?
Il est une espèce de lecteurs qui lit pour se distraire : il y a une littérature pour ça.
Il est aussi une espèce de lecteurs qui pense qu'un livre commence à la page un et se termine à la page cent-cinquante - ou mille si c'est un traité -, ceux-là commencent mal leur lecture, comme une corvée qu'il faut achever.
Le génie du lecteur consiste au moins à s'élever au niveau de l'écrivain qui refuse de s'abaisser. Chardonne évaluait le nombre de ces lecteurs géniaux à quelques centaines seulement. Qui a lu Lettres à Roger Nimier de nos jours ? Pourtant il ne fait pas mille pages.
Schopenhauer, esprit qui s'efforce d'être pratique, dit drôlement : « Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. »
À ce propos il existe un truc. Le truc de l'accord imparfait. Je fais exprès d'employer une métaphore musicale. Pour moi c'est un peu comme un pianiste qui se met au piano et plaque une succession d'accords si imparfaits que vous savez que jamais ce type que vous avez en face de vous ne pourra interpréter correctement le moindre morceau, fût-ce du Satie.
Je reprends un vieil exemple, le Goncourt 2004, Laurent Gaudé, lorsqu'il écrit : « C’était bien lui. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à la porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. »
Mais des exemples comme ça, on en trouve aussi plein dans Jean-Christophe Grangé, Jean-Christophe Rufin, pour citer des cas choquants d'écrivains qui se vendent pas mal.
Évidemment, on en trouve aussi plein dans Johnatan Littell, lisez plutôt :
« Le jour venu, toujours nu, je chaussai des souliers pour ne pas salir mes pieds [belle intro sur l'usage commun des souliers] et allai explorer cette grande maison froide et obscure [brrrr]. Elle se déployait [comme un boa ?] autour de mon corps électrisé, à la peau blanche et hérissée par le froid [il confond avec les poils], aussi sensible sur toute sa surface que ma verge raidie [la mienne est plus sensible juste avant] ou mon anus qui picotait [comme si le trou du cul n'avait pas déjà été assez exploité comme ça]. C'était une invitation aux pires débordements [vu que Littell dégage autant d'énergie qu'une endive, on a un peu de mal à croire à ses débordements] aux jeux les plus insanes [sic] et les plus transgressifs [resic], et puisque le corps tendre et chaud que je désirais se refusait à moi, alors je me servais de sa maison comme je me servais de lui, je faisais l'amour à sa maison [toujours pas convaincus ?] »
Ça rappelle un peu le style de Véronique Olmi (La pluie ne change rien au désir, 2004), avec un peu moins de condensation peut-être.
Je suis sûr qu'il y a encore plein d'exemples comme ça, et comme la vie est courte, j'offre un bon bouquin à celui qui me recopiera un passage encore plus tarte que le mien dans Les Bienveillantes !