Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 2

  • Démocratie et darwinisme

    L'esprit français est, selon moi, le moins propice à accepter la science évolutionniste comme une science. Pourquoi ? Parce que l'esprit français est le plus apte à discerner le caractère religieux du mobile démocratique, appuyé sur l'intellect le plus subjectif.

    La démocratie n'a même pas une consistance républicaine, puisque le régime républicain est un régime élitiste - elle n'a qu'une consistance publicitaire. La démocratie n'est pas non plus populaire, puisqu'elle consiste dans la transposition sur le plan éthique de l'idée de monarchie de droit divin sur le plan politique. Le culte solaire en quoi consiste la philosophie naturelle tyrannique, est réduit dans la démocratie à un culte dématérialisé sous la forme de la vitesse de la lumière. "L'Etat, c'est moi." : le mot de Louis XIV est mal traduit comme l'étalage d'un pouvoir tyrannique sans partage. Plus justement il constitue l'acte de décès du culte solaire direct en Occident, dont le roi soleil s'est fait l'artisan le plus actif. Car après Louis XIV, le souverain, y compris sous la forme la moins désincarnée et largement symbolique de la magistrature suprême, n'est plus ou moins que le produit d'un calcul statistique. Le sursis dont a bénéficié Louis XV a probablement les mêmes causes que celui dont l'oligarchie bourgeoise parisienne bénéficie aujourd'hui. On peut filer la métaphore de Shakespeare selon laquelle les rois ne sont que les acteurs d'une tragédie dont ils ignorent le déroulement connu du seul metteur en scène (Satan), et dire que les états modernes sont le jouet d'une cinématographie, c'est-à-dire d'une pièce de théâtre dont le metteur en scène est mort. Le cinéma le moins débile - et qu'on me pince dès qu'on verra un film dans cette catégorie - est condamné à faire valoir l'ironie, non pas celle du destin mais de la statistique, à savoir que le cinéma est un art entièrement préfabriqué, qui en dehors du motif ironique qui a le don de le remettre en cause, ne consiste que dans la plus vaine recherche du temps perdu. Du point de vue vitaliste artistique, le cinéma est une nécromancie. Il est bien des artistes, comme Dali, à qui la mort procure une vague érection, mais ce motif de jouissance clitoridien est plus dans la mentalité d'une nonne espagnole que dans la mentalité française. Le cinéma français compte deux grands génies en la personne de Diderot ("Jacques le fataliste"), et surtout Alphonse Allais, le plus populaire et pur de cet élitisme, qui a tendance à raidir la mise en scène de Diderot.

    Qu'on me pardonne cette longue digression ; elle était afin de mieux faire valoir le point de vue anti-évolutionniste créationniste de Nitche, qui n'est pas chrétien puisqu'il est satanique, appuyé sur une science physique matérialiste. Tandis que la science évolutionniste jette un pont entre la science et la technocratie totalitaire moderne, la science physique matérialiste jette un pont entre la science et l'art. Ce qui fait soupçonner à Nitche que le darwinisme auquel il a affaire, plus rigoureux et rationaliste que celui auquel nous sommes confrontés aujourd'hui, n'est que la transposition sur le plan scientifique du préjugé de progrès social socialiste, c'est pour la raison que le mécanisme de l'évolution proposé par Darwin comme une hypothèse, est incompatible avec l'idée de Nitche selon laquelle l'accomplissement de l'homme n'est possible que selon le destin. En conséquence, du point de vue de la physique matérialiste, qui refuse à la statistique le statut de science, ce sont les espèces vivantes les plus douée de conscience qui sont les moins susceptibles de muter. La conscience supérieure attribuée par Nitche à l'homme, ne va pas sans le constat que l'homme est, de toutes les espèces la moins bien adaptée à la nature, quoique le sexe féminin soit doté d'un meilleur instinct naturel que le sexe masculin. La physique matérialiste ne situe pas l'homme au bout de la chaîne linéaire des espèces animales, mais généalogiquement au centre. Le transformisme est donc impossible selon le rationalisme matérialiste, dans lequel les espèces mutantes sont les plus éloignées de l'homme, dans lequel les mutations sociales humaines ne fournissent en rien la preuve d'un quelconque progrès de la conscience humaine, et dans laquelle, surtout, le mouvement hasardeux est le plus relatif, interdisant absolument le raisonnement scientifique qui ne peut lui accorder que le statut de marge d'erreur la plus insondable. Nitche témoigne d'un rationalisme qui part de l'ordonnancement naturel pour aller vers l'insondable. Pratiquement la démarche inverse rend toute forme de politique, d'art ou de science impossible. La science évolutionniste n'envisage pas ou peu que les mutations naturelles puissent être le résultat de bouleversements géologiques violents.

    La philosophie naturelle de Nitche lui permet de fonder d'ailleurs une morale naturelle objective, qui seule permet une hiérarchie sociale responsable ; de l'évolutionnisme on ne peut déduire qu'une morale relative et un principe de compétition illimité. Dans la doctrine de Nitche, la liberté est niée au profit de la responsabilité politique et de l'art ; dans le totalitarisme, la liberté est affirmée au profit de l'irresponsabilité politique et du commerce.

    L'artiste un tant soit peu conscient de ce qu'il fait, c'est-à-dire résolu à ne pas faire du moderne préfabriqué, comprendra d'ailleurs aisément le raisonnement anti-évolutionniste de Nitche. En effet l'activité artistique ne consiste pas dans la production d'objets plus consensuels ou mieux adaptés que ceux de la concurrence. C'est le jugement ou la conscience personnelle qui doit être, selon Nitche, sélective, afin d'échapper au conditionnement collectif le plus temporel. Si l'art ne permet pas, selon Nitche, d'échapper au temps, du moins est-il fait pour en desserrer le plus possible l'étau, et permettre ainsi la jouissance. Ainsi seulement l'art peut-il rayonner selon Nitche. L'animal, lui, ne tue, ne se bat, n'aime, ne construit que pour son profit personnel, celui de son espèce ou de sa progéniture ; le mâle dominant ne se retire du jeu social que lorsqu'il est frappé d'impuissance, tandis que c'est au contraire la puissance de l'artiste qui lui permet de s'extraire du mouvement social. Or la science évolutionniste réduit tous les actes à des comportements impersonnels ou identitaires. Ce que Nitche conçoit comme le plus indispensable à l'humanité, à savoir l'art, serait le plus nuisible aux autres espèces vivantes si elles en étaient capables. Ou bien on attribue à l'homme une conscience sans fondement dans la matière, suivant un raisonnement impossible à démontrer scientifiquement, ou bien la conscience de l'espèce humaine trouve comme celle des autres espèces vivantes son support dans la matière, et dans ce cas la science évolutionniste n'explique pas comment la matière peut susciter deux consciences aussi opposées que le combat de l'artiste contre lui-même, et la compétition sociale des animaux et des végétaux entre eux.

    L'erreur propre de Nitche est théologique ; aussi bien en ce qui concerne la théologie antique, d'ailleurs, qu'il résume à la théologie et à la cosmogonie brahmaniques, qu'en ce qui concerne la théologie chrétienne. Celle-ci n'est en aucun cas et ne peut pas être le postulat anthropologique de la liberté, n'en déplaise aux imbéciles philosophes-théologiens de l'école de Francfort. Nitche est fondé à qualifier une telle philosophie de totalitaire ; seulement aucune ligne des prophètes juifs ou chrétiens ne permet de déduire une telle philosophie.

    Etant donné que pas un seul promoteur du darwinisme ne peut s'empêcher de le promouvoir séparément d'incantations lyriques en faveur de la démocratie, on est fondé à en attendre la preuve dans les progrès futurs de la démocratie ou du socialisme, c'est-à-dire dans le sens inverse des ravages que ces politiques-fictions ont fait subir jusqu'ici à l'humanité. La remarque historique s'impose qu'aucune philosophie naturelle ne constitue une science à part entière. Il n'y a dans la correspondance de la morale et de la politique d'une part, et de la science physique d'autre part, qu'un simple renvoi d'ascenseur. Le rationalisme scientifique, aussi sérieux soit-il à l'exemple de Nitche, ne ferme pas la porte à la métaphysique parce qu'elle n'est pas scientifique, mais bien parce qu'elle l'est trop. 


     



  • Rationalisme

    Le savant rationaliste devrait raisonnablement se tenir en dehors de la société moderne, dont le mouvement et la direction sont des plus incohérents, pour ne pas dire ubuesques. Cause et fin du monde moderne sont d'ailleurs l'objet d'hypothèses multiples et contradictoires, rationnellement irrecevables et qui laissent le champ libre aux débordements de foi religieux.

    Pourtant, au lieu d'habiter la raison, de nombreux savants modernes ont préféré habiter une maison en ville, dans le meilleur des cas aussi bien agencée qu'un cerveau humain peut l'être, et se sont empressés d'inventer, qui les nombres irrationnels, qui la multiplication de l'infini par deux, trois ou quatre, qui une théorie du chaos, qui le subconscient... et je ne suis même pas sûr qu'un ou deux savants rationalistes ne soient mêlés à l'invention de la démocratie.

    A moins que le rationalisme ne soit un tribalisme, qui consiste à penser uniquement en termes de rapports sociaux et surtout pas en dehors de ces garde-fou ? Cela expliquerait le nombre de chamanes et de sorciers plus ou moins dangereux, de députés-prestidigitateurs dans le monde moderne, sans compter les matchs de football et de marchands de rêve à tous les coins de rue.

    Nitche est le seul savant, tenant d'un rationalisme sérieux, bien que sa science découle directement du nombre 666 et lui a été inspirée par Satan. Au moins sa foi, d'ailleurs la plus restrictive, lui assure chaque fois qu'il joue aux dés, de faire un coup gagnant. Elle invite ainsi au monde les tâtonnements on ne peut plus catastrophiques du rationalisme moderne.

    Si le tribalisme n'avait pas été soudain interrompu par un objet rationnellement indéfinissable, Nitche ne serait pas sorti de sa réserve. Car un bon rationaliste se contente de jouir raisonnablement du privilège de la raison, que le monde a perdu, car le piège que Satan a tendu aux chrétiens, il est en train de tomber dedans.


     

  • Sainte Laïcité

    Sans l'Education nationale, puissance militante, l'idée laïque qui repose sur un discours historique entièrement truqué ne résisterait pas aux nombreuses critiques scientifiques que l'on peut formuler à l'encontre de l'argumentaire laïc, qui repose entièrement sur une casuistique juridique.

    Trois idéologies ont successivement servi de cadre à l'éducation des jeunes Français : le catholicisme romain, la franc-maçonnerie et le stalinisme, cédant dernièrement comme l'union soviétique à la détermination religieuse des marques de fabrique publicitaires, devenues les signes distinctifs religieux les plus courants. Ces trois idéologies ont des caractéristiques similaires ; en tant que doctrines à vocation institutionnelle, leur cohérence repose sur le négationnisme de l'histoire ; c'est ce qui explique, par exemple, que K. Marx soit "persona non grata" dans l'Education nationale ; les fonctionnaires staliniens ont veillé à ce que sa critique drastique de l'Etat républicain n'y paraisse pas.

    A une jeune immigrée roumaine qui me faisait part de son étonnement que la France soit une république plus soviétique que la Roumanie, j'ai répondu que cela s'explique par le monopole de l'Education nationale. J'ai omis de lui conseiller la lecture de Lénine, qui s'incline devant le primat de la France de Colbert en matière de totalitarisme centralisé.

    Le nationalisme, qui s'appuie aux Etats-Unis sur une multitude de sectes, s'appuie en France sur une secte unique et une biographie de la France républicaine qui présente de nombreuses analogies avec certaines biographies de la Vierge Marie ; née dans le sang, la France républicaine n'en est pas moins immaculée de conception. Main dans la main, on voit que les élites républicaines laïques françaises et démocrates-chrétiennes allemandes (le national-socialisme est moins discrédité en France grâce à saint Jean-Paul et à sainte Simone) tentent la difficile transposition du culte de la Vierge France en culte de la Vierge Europe.

    Enième "philosophe aux caniches" après le crétin boche Schopenhauer, Luc Ferry justifie le monopole de l'Education nationale par son rôle de "ciment national" (sic). On ne peut pas avouer plus directement l'usage religieux de l'Education nationale laïque. Voilà un philosophe républicain de plus qui tente de nous faire croire que ce n'est pas l'argent et la propriété qui constituent le liant de la nation, et que le dépôt de garantie de la foi laïque n'est pas dans les banques. A quel sorte de Persan veut-on faire croire ça en dehors d'Ali Baba ?

    Le ciment vanté par Luc Ferry est le matériau qui a le moins de traçabilité. Les Français exigent pour leurs steacks des références qu'ils ne réclament pas pour la laïcité, substance conçue par quelques cacouacs alchimistes dont la phraséologie donnera la nausée à n'importe quel esprit un tant soit peu français. Ces cacouacs voudraient qu'on boive leur bain de bouche et qu'on le prenne pour un grand cru.

    Il est pratiquement impossible de trouver à la laïcité des racines en France, comme aux idéologies qui l'ont amené. Je ne prétends pas que tout ce qui n'est pas français est mauvais, mais que le paysan veille à ne pas épandre sur son champ n'importe quoi. Bien qu'il soit assez allemand, il n'est pas permis de faire de Voltaire le père de la laïcité. Celui-ci est persuadé de la nécessité de l'encadrement religieux des masses populaires, et l'idée d'un enseignement neutre ou libre ne peut naître que dans une cervelle de teuton. Voltaire n'est pas assez allemand non plus pour être aussi imperméable à l'histoire et à la science qu'un authentique laïc. Voltaire n'est pas prêt à assumer la triple sclérose du jésuitisme, de la franc-maçonnerie et du stalinisme, comme Sartre. Voltaire n'est qu'un franc-tireur jésuite rêvant de prendre la place du général des Jésuites après avoir fait la démonstration de sa supériorité intellectuelle. Voltaire n'ignorait pas que l'académisme ne pouvait qu'engendrer l'imbécillité.

    Voltaire est plus près de ces héritiers allemands des Lumières, capables de discerner que la religion moderne laïque n'est qu'une version sécularisée de la religion catholique romaine. Ainsi la supercherie philosophique de Hegel qui consiste à poser la coïncidence de l'histoire et du mouvement institutionnel indiqué par l'appareil d'Etat et ses fonctionnaires n'est pas l'invention de Hegel, mais un subterfuge ancien de l'Eglise romaine, où réside la formule du totalitarisme. Ce subterfuge est celui qu'aucun apôtre chrétien n'a été capable de battre en brèche avec la même force que Shakespeare. Il consiste pour l'Eglise romaine à se présenter comme une institution historique. Le principe du droit moderne décadent est ainsi posé, non pas comme le prétend F. Nitche en vertu d'un mouvement évangélique populaire, mais afin de satisfaire un besoin ecclésiastique élitiste. Il en est très exactement de même aujourd'hui de la moraline compassionnelle laïque : non pas destinée aux victimes, mais d'abord à leurs ayant-droits supposés. Hegel, le "grand Hegel", comme on dit avec déférence sur la radio allemande "France-Culture", n'a fait que donner à la doctrine romaine catholique une couleur allemande protestante, mettant ainsi un terme définitif au luthéranisme, dont Marx est à peu près le seul à prolonger l'ouvrage de déconstruction juridique. Nitche, quant à lui, se contente de rappeler que Satan est le seul dieu dont la magistrature et les magistrats relèvent.

    L'Eglise romaine prive le droit de son sens naturel, d'une part, et l'histoire de son sens eschatologique juif et chrétien. Il n'en fallait pas plus pour promouvoir l'anthropologie comme religion.

    La prétendue "neutralité laïque" dissimule un principe relativiste, c'est-à-dire le comble du fanatisme religieux. Il n'y a que l'aliéné mental à être persuadé de l'objectivité de son optique subjective, et à cet égard les dogmes d'Einstein ont la même valeur frauduleuse de cadre scientifique que l'hégélianisme dans le domaine de l'histoire. L'argument laïc fait long feu, qui consiste à reprocher à l'islam, au judaïsme, au christianisme, voire au paganisme authentique de Nitche de se référer à des vérités extérieures à l'homme et au système légal, sans jamais fournir l'élucidation de la vérité supérieure siégeant à l'intérieur de l'homme et au milieu des lois ; une vérité dont la psychologie de Nitche dévoile qu'elle n'est autre qu'une volonté d'anéantissement de soi, de sorte que l'homme moderne n'est pour Nitche qu'un crucifié dans l'espoir d'un utopique salut. Et l'on constate effectivement que le seul moyen pour un sectateur du principe laïc de sortir du registre masochiste pour pouvoir jouir, est de piétiner la sacro-sainte neutralité laïque. Cette religion anémiante a en outre pour effet de tripler la valeur érotique des gadgets capitalistes.

    Cette vérité ou cette liberté intime que le régime laïc cultive, autrefois présenté sous la forme la plus inconsistante de l'âme, peut se définir aujourd'hui comme une variable de temps et d'espace, que la thérapie freudienne se fait fort de réaccorder quand le métronome est bloqué (la médecine de l'âme n'est une science que pour les peuples pour lesquels la musique est un art supérieur, et le monde antique préférait à juste titre la gymnastique du corps à celle de la musique). Or on ne peut pas se fier, lorsqu'on est sain d'esprit, à une variable comme à une vérité ; pas plus qu'on ne peut se fier au jugement d'un aliéné mental, qui demain ne sera sans doute pas le même qu'il est aujourd'hui. Le principe laïc a pour effet d'imposer la mode comme une vérité.

    Marx est non seulement conscient que la dialectique de Hegel n'en est pas une, c'est-à-dire que la succession d'états d'âmes différents n'est pas une dialectique mais une partition de musique romantique, mais également du rôle joué par la révolution industrielle dans la sécularisation opérée par Hegel de l'anthropologie catholique romaine. C'est un "détail" que Nitche omet afin d'inculper le christianisme. La bourgeoisie industrielle n'a cure d'une religion catholique romaine qui ménageait une large place au paganisme afin de satisfaire les besoins d'une aristocratie, dont le pouvoir reposait sur la propriété foncière et non sur l'asservissement du prolétariat. D'une certaine manière, c'est le même problème que pose l'islam aux autorités morales aujourd'hui.

    La nécessité s'est donc fait donc sentir d'arracher le paysan à ses valeurs traditionnelles pour le rempoter dans le culte identitaire et les valeurs anthropologiques abstraites fournies par Hegel, à une matrice légale et non plus à une matrice naturelle plus physique. Sartre n'a aucun besoin de dieu pour prêcher le socialisme étatique - c'est-à-dire le totalitarisme - aux ouvriers de Billancourt. Rien n'est plus gênant pour un prêcheur qu'un dieu qui n'est pas le veau d'or, c'est-à-dire la providence sous la forme d'une idole. Sans la providence, le prêcheur ne peut plus se présenter comme un homme providentiel.

    La mythologie antique permet la comparaison de l'Etat moderne totalitaire, à quoi la religion laïque s'efforce d'enchaîner l'homme, au dieu des enfers Hadès et sa prodigalité légendaire. Sous prétexte de libérer l'homme du destin ou de dieu, l'Occident moderne n'a de cesse de lier l'homme à l'origine et la fin abstraites de sa servitude.

  • Statistique

    La tyrannie a l'usage d'un dieu humanisé ; le totalitarisme a l'usage d'un homme divinisé. Belle conquête de l'Occident : l'homme a gagné le droit de se foudroyer lui-même.

  • Nitche et le nazisme

    L'étude approfondie de la doctrine de Nitche permet de mettre à jour la nature hybride ou contradictoire de l'idéologie nazie. C'est une des raisons pour lesquelles cette étude approfondie n'a jamais été faite. L'étude scolastique de Heidegger est ainsi marquée par un effort de réhabilitation personnelle. L'idéologie nazie emprunte à Nitche son motif artistique satanique le plus noble, et à l'hégélianisme sa détermination militaire et militante la plus abstraite et la plus superficielle, en même temps qu'elle est la plus efficace. L'autodafé de la culture dégénérée est l'acte le plus nitchéen, qui correspond parfaitement à la volonté de Nitche de mettre un terme à la culture moderne la plus abstraite (sauf la musique ?) ; tandis que la tentative eugéniste d'amélioration de la race humaine suppose un préjugé socialiste hégélien. Nitche, en tant que suppôt de Satan autoproclamé, botte même le cul des Allemands, dans lesquels ils ne voit pas des "aryens" mais des sous-hommes.

    Dans ce pays le moins doté d'une "conscience nationale" qu'est la France, et le mieux prédisposé à discerner dans le socialisme un nouveau cléricalisme et une nouvelle casuistique, la fortune critique de philosophes tels que Heidegger, Sartre ou Althusser est assez stupéfiante ; elle tient à l'appui d'organes nationalistes liés à l'appareil d'Etat, ainsi qu'à la détermination capitaliste essentielle du nationalisme, qui dans la formule européenne ne cherche même plus à se dissimuler. La persistance de l'idéal nationaliste pangermaniste, à elle seule suffit à ôter l'étiquette de l'humanisme, et même des "Lumières françaises", aux élites libérales intellectuelles qui s'en disent les héritières.

    Il y a deux moments de la politique où le nationalisme trouve et sa cohérence, et où le peuple se trouve dans la dépendance la plus complète de la volonté exclusive de ses élites ; le premier, c'est la mobilisation guerrière contre un ennemi qui menace la propriété des élites ou s'oppose à l'extension de celle-ci, jusqu'à ce que les guerriers baissent le drapeau et que la société retourne à des occupations plus féminines ; le second moment est celui de la compétition économique, où l'aspiration nationaliste est permanente et mieux adaptée à la liquidation de la propriété foncière. Le capitalisme ne fait qu'accroître la terreur des élites d'être dépossédées de leurs biens, dont dépend la mécanique du terrorisme moderne. A cet égard, la culture de mort hégélienne ne s'impose pas comme le croit Nitche en raison de l'aptitude du peuple à gober la moraline judéo-chrétienne, mais comme la courroie de transmission au peuple du tempérament hypocondriaque d'une élite de propriétaires captieux. Il était par conséquent naïf de la part de Nitche de croire dans le soutien du grand capital afin d'éradiquer le christianisme, et insultant vis-à-vis des Juifs de les dépeindre comme étant tous, racialement associés afin de poursuivre le mobile de Shylock. On retrouve encore derrière ce personnage, non pas l'antisémitisme de Shakespeare, mais son extraordinaire prescience de l'abomination de la formule éthique moderne, et de l'usage de l'Ancien testament par les élites chrétiennes modernes afin de fermer la porte à l'histoire. C'est, dans le "Marchand de Venise", l'anthropologie "judéo-chrétienne" qui est décrite comme une anthropophagie abominable. Contrairement à Nitche, Shakespeare est parfaitement conscient de ce que la loi de Moïse n'ouvre droit ni à l'anthropologie, ni à l'éthique. Si d'ailleurs Nitche avait bien voulu pousser son examen un peu plus loin, tant de Shakespeare que de la théologie chrétienne, il aurait pu constater qu'aucun théologien un tant soit peu sérieux ne fournit de caution à la morale "judéo-chrétienne". Un théologien chrétien la comprendra pour ce qu'elle est : un instrument de négationnisme de l'histoire et des prophètes, en même temps qu'une manière sournoise pour le clergé chrétien de ne pas tenir compte du Messie et de saint Paul. Cette morale "judéo-chrétienne" est la première cause de l'antisémitisme assassin, car c'est bien sûr poser l'équation du Juif et de Shylock, à la manière de Nitche et non de Shakespeare, qui revient à l'exposer à la vindicte populaire.

    Certes, Nitche, n'est pas humaniste non plus, mais il a le mérite de la franchise de ne pas se faire passer pour tel, ce qui constitue le comble de l'immoralité des élites modernes. Son combat, Nitche le mène à visage découvert, sous le patronage de Satan, et non comme Polonius, préfiguration shakespearienne de l'intellectuel moderne, caché derrière une tenture.

    Cette inculpation des élites modernes comme les élites les plus immorales et les plus irresponsables, arc-boutées sur l'éthique la plus virtuelle et la plus fallacieuse, n'est pas l'apanage de Nitche. On a pu voir les artistes catholiques Léon Bloy ou Bernanos, ou encore Simone Weil, mener le même combat. Mais Nitche est le seul à comprendre que ce combat ne peut être mené qu'au nom de la foi et de la raison sataniques, c'est-à-dire que Satan est le seul dieu qui peut être compris en termes de "valeurs" objectives.

    Shakespeare est le seul à donner un sens eschatologique chrétien à cette dépréciation des valeurs et à traduire le mouvement occidental comme un champ de bataille à l'heure du crépuscule.

  • Einstein et le relativisme

    F. Nitche combat le relativisme moral des élites modernes "judéo-chrétiennes". Il nie d'ailleurs que ce relativisme soit un individualisme véritable, et il en fait une des causes principales du populisme et de ses conséquences ravageuses pour l'Occident.

    Le point de vue d'Einstein est relativiste, dans la première proposition, puis absolu dans la deuxième. Exactement comme les valeurs éthiques modernes satisfont d'abord le point de vue des élites dirigeantes, avant de s'imposer ensuite à tout le monde.

    Le cas n'est pas rare dans l'histoire de discours apparemment scientifiques, uniquement destinés à conforter le point de vue éthique dominant, c'est-à-dire à permettre la mise en correspondance de la science et du droit.

    Le matérialisme dans le domaine de la science physique est, selon Nitche, le meilleur garant contre un tel relativisme et des propositions éthiques, scientifiques et artistiques, entièrement fictives ou hypothétiques, dont la solution finale ne peut être que catastrophique. Mais, s'il est beaucoup plus restrictif que celui de la science-fiction moderne, le point de vue matérialiste de Nitche n'en est pas moins lui-même relatif. La théorie du chaos, qui préside selon Nitche au destin du cosmos, laisse transparaître le préjugé de Nitche sur l'organisation du cosmos, pratiquement comme si le préjugé était le mode de raisonnement principal de l'homme d'élite, et que la science physique fournissait la meilleure caution à l'élitisme. On peut dire que la manière dont Nitche met la métaphysique hors-jeu et lui refuse tout caractère visionnaire est pratiquement un réflexe de caste. C'est un brahmane peut-être plus rigoureux que tous les brahmanes que l'Inde a jamais engendrés, défendant le système solaire (666) contre le double danger de la métaphysique et du mouvement moderne d'aliénation mentale. Il y a tout lieu de prendre l'inspiration satanique de Nitche au sérieux.

    Certains se demandent parfois pourquoi l'art moderne est détaché de toute cosmologie véritable, et paraît ainsi sonner aussi creux que le vase de Pandore. C'est tout simplement parce que les élites modernes occupent la place que la nature occupait dans l'art jusqu'à la Renaissance. C'est la caractéristique du totalitarisme moderne d'inventer la nature sous la forme d'une science-fiction.



  • Delenda est Roma

    L'évêque de Rome J. Ratzinger a partiellement appuyé ses dernières encycliques philosophiques sur une pensée germanique moderne nettement athée (Horkheimer, Adorno, Popper) ; pratiquement cette casuistique moderne de la charité, de la foi ou de la liberté n'a été approuvée en France que par "Les Temps Modernes", gazette dont l'effort consiste à répandre la philosophie bourgeoise allemande en France par des moyens où la propagande médiatique joue le premier rôle.

    La France est sans doute le pays le moins prédisposé à recevoir cette pensée totalitaire germanique comme une pensée véritable. L'esprit français parviendra vite à la conclusion que rien d'autre ne soutient les "temps modernes" que le néant. L'erreur de Nitche est de ne pas discerner que la modernité est le résultat, non seulement de l'entortillement sur elles-mêmes des valeurs de la civilisation, jusqu'à faire des élites modernes captieuses et irresponsables les détentrices des valeurs civilisatrices, sous la forme de concepts éthiques creux et adaptés aux nouvelles modalités de prédation des élites, mais que les temps modernes résultent aussi de la négation de la parole divine et de l'esprit chrétien. Un chrétien n'a pas moins de motifs de discerner dans l'hégélianisme la subversion de la vérité, qu'un suppôt de Satan n'en a d'accuser Hegel d'inverser les valeurs, et d'affecter à l'histoire un mouvement, et un terme à ce mouvement, on ne peut plus macabres. Cette cinématographie totalitaire de l'histoire est la plus imperméable à la critique, à l'instar de tous les objets d'art qui n'ont qu'une vocation décorative. 

    Les temps modernes constituent une bulle spéculative. Les fonctionnaires de la casuistique moderne ne seraient rien sans l'appui des institutions capitalistes.

    Par de telles références à la pensée athée, l'évêque de Rome déborde du cadre de la tradition catholique qui a servi de justification pendant plus d'un millénaire à l'introduction dans le christianisme d'une rhétorique anthropologique essentiellement païenne (Dante est un cas typique, que le motif existentialiste coupe de la théologie authentique). Involontairement ou maladroitement, J. Ratzinger trahit ainsi l'origine judéo-chrétienne de l'existentialisme moderne athée. Bien loin de répondre aux accusations de Nitche, il corrobore ainsi la doctrine antichrétienne.

    L'indéfinissable modernité, en dehors des cris hystériques de louange que l'homme moderne s'adresse à lui-même, expose l'homme moderne à la folie. Le sevrage de la modernité s'opère par le retour à la réalité.


  • Paul, le Pape et l'Antéchrist

    Dans la dernière encyclique rédigée à quatre mains par les deux derniers évêques de Rome ("Lumen fidei"), le reproche de F. Nitche adressé à la foi chrétienne de nuire à la science est évoqué. Le pape-philosophe s'en sert pour développer un nouvel argumentaire purement rhétorique sur la foi et la raison. Un argumentaire sans fondement chrétien, car le christianisme N'EST PAS une doctrine philosophique.

    Il était une manière simple de renvoyer Nitche à ses chères études sataniques ; en effet, chez Nitche, suivant une conception romaine ou égyptienne de la science, et non spécifiquement grecque comme il le croit, art et science sont confondus. Le reproche précis fait au christianisme, en tant que cadre intellectuel principal de l'Occident moderne, est d'entraîner une perte de conscience de la réalité. Le "réalisme" de Nitche n'est pas celui de Marx, encore moins celui de Shakespeare ou Aristote. L'art, pour ces derniers, ne fonde qu'un semi-réalisme. 

    Nitche proclame nettement que l'art est supérieur à la science. Cette conception est romaine ou égyptienne, mais on peut également la dire "totalitaire", car c'est cette conception qui permet le mieux à l'élite politique de conserver la haute main sur l'art et la science. Le pape aurait pu répondre simplement : contrairement au préjugé élitiste de Nitche en faveur de l'art, le christianisme ne se préoccupe pas d'art, ni par conséquent de psychologie, seule la science consciente peut amener le chrétien à voir la vérité face à face.

    Hélas, du point de vue scolastique et philosophique du pape, cette réponse était impossible à faire, car le reproche adressé au judéo-christianisme d'être le ferment de la décadence artistique moderne est bel et bien fondé. L'origine de l'existentialisme et de l'art existentialiste moderne, réduits par K. Marx au niveau de l'onanisme, voire traduisant une tendance nécrophile (S. Dali), est bien dans les spéculations philosophiques médiévales, à peu près équivalentes sur le plan scientifique du sabir de la psychanalyse moderne, dont on voit qu'elle fait la plus forte impression dans les peuples ou les groupes sociaux les plus aliénés mentalement.

    Les philosophes des Lumières furent à la fois moins cohérents que Nitche, et en même temps plus pragmatiques, n'hésitant pas à confronter la doctrine chrétienne officielle avec ses propres fondements scripturaires afin de souligner l'inconséquence de la doctrine officielle.

    Mais l'encyclique évite de se pencher sur des aspects beaucoup plus vertigineux de l'attaque violente de Nitche contre la morale judéo-chrétienne, que Nitche n'hésite pas à accuser de crime contre l'humanité. C'est un avocat de Satan sauveur du monde, contre les judéo-chrétiens qui complotent son anéantissement, auquel le pape à affaire. Pratiquement, c'est du retour de Judas Iscariote parmi les apôtres dont il s'agit. Sans doute Nitche n'est pas le premier à renier le Messie, mais aucun ne l'a fait avec autant de conviction religieuse, sauf peut-être certains personnages des pièces de Molière, Shakespeare ou Marlowe.

    Il faut barboter dans la mauvaise bière philosophique allemande jusqu'au cou pour ne pas se rendre compte de la valeur de Nitche et de sa profondeur morale.

    - Le point où l'antéchrist et l'évêque de Rome sont "à égalité" est important, c'est celui de l'histoire, que le pape, de son trône, ne peut pas voir, exposant ses ouailles à être les cocus de l'histoire, ainsi que le sont toujours, à travers les âges, les âmes militaires ou militantes, qui essuient ainsi les plâtres de politiques menées par des chefs cyniques ou imbéciles. Quant à Nietzsche, sa conception physique de l'histoire, fondée sur la culture de vie païenne, et comprenant la culture de mort comme la décadence, cette conception le conduit à ignorer la vision historique de l'antéchrist selon l'apôtre Paul. Nitche, à l'instar de Judas, est disposé à affronter le destin et la mort - mais il n'est pas disposé à accepter la défaite de Satan prédite par les prophètes.

    Je renvoie ici à un petit opuscule anonyme (1838), disponible via google, qui traite de l'élucidation de l'antéchrist par l'apôtre Paul. Il est difficile de dire si elle est directement inspirée par Nitche, mais je constate un redoublement de la haine de l'apôtre des gentils, soigneusement organisé, y compris et surtout par des milieux dissimulés derrière le masque judéo-chrétien ; cette haine n'est d'ailleurs pas sans rappeler la pourriture maurrassienne, par sa manière pédérastique d'abuser de jeunes esprits en détournant du christianisme par des méthodes qui ne valent guère mieux que les trente deniers offerts par le sanhédrin à l'Iscariote. La clef de cette haine est facile à comprendre : les épîtres de Paul sont les plus dissuasives de forger un "judéo-christianisme" et, par exemple, de fabriquer une théocratie d'Etat comme celle en vigueur aujourd'hui aux Etats-Unis. Si le pape s'occupait de prolonger l'exégèse de Paul au lieu de vaticiner dans les déserts de la philosophie, il serait logiquement entraîné à excommunier tous les dirigeants des cartels industriels bancaires occidentaux "démocrate-chrétiens", au lieu de distribuer des sourires et des poignées de mains claudéliennes aux quatre coins de la terre.

  • Israël ou le Golem

    Les Juifs modernes, débarrassés de la tutelle de Iahvé, le moins providentiel des dieux, conçoivent l'Etat d'Israël comme une sorte de Golem censé les protéger. Ainsi la religion de Moïse se retrouve à peu près réduite au culte yankee des super-héros.

    Il y a dû avoir la même tentation chez les premiers chrétiens de se rapprocher des élites romaines impies afin de bénéficier de leur protection. Le sionisme ne fait que perpétuer la morale catholique romaine, à l'aide d'un nouveau martyrologe - allemand, cette fois.

    Il n'est pas exact, comme le dit Nitche, que le judaïsme et le christianisme soient prédestinés à rencontrer l'adhésion du peuple des faibles et des ratés. La nation chrétienne ou la nation juive constituent d'abord une protection pour ceux qui les dirigent. Nitche confond les martyrs et les apôtres avec ceux qui font usage du martyre et des apôtres.

  • Exit la démocratie

    Le pouvoir réel ne consiste pas dans l'exercice du droit, dit Nitche. Celui-ci condamne l'idéal égalitaire moderne, non pas au nom de la justice et de l'équité comme K. Marx, mais au nom de la raison juridique. Si le droit n'enregistre pas un rapport de forces, ce n'est plus le droit mais une ruse.

    De la même manière, les mathématiques permettent de formuler des lois de force physique, à partir de postulats dépourvus de consistance physique, mais les lois mathématiques ne sont pas en elles-mêmes une force ou une puissance.

    On peut dire des modèles mathématiques de l'univers, comme du modèle juridique démocratique moderne, qu'ils sont purement virtuels. Ils sont probables, mais on ne peut pas en faire l'expérience. Ils sont du domaine de la science-fiction, mais non du domaine de la science. Du modèle juridique "Etats-Unis", porteur de l'idée de démocratie, on peut dire qu'il se définit comme une pure fiction juridique ; l'unité réelle des Etats-Unis est dans le mouvement, c'est-à-dire dans la croissance économique. L'entretien d'une telle fiction implique le négationnisme le plus rigoureux possible de l'histoire, tel qu'il fut pratiqué pendant longtemps par l'Eglise catholique romaine, afin de préserver la cohérence de l'institution et de son appareil judiciaire. Si Shakespeare est sans doute "universel", et donc catholique au sens étymologique du terme, le seul fait de son matérialisme historique est dissuasif de le croire attaché à l'Eglise romaine. 

    De même la Ve République française est une pure fiction juridique, et ses fonctionnaires délivrent un enseignement de l'histoire au niveau de l'instruction civique. Sans doute ce n'est pas entièrement nouveau. Pour manigancer une monarchie chrétienne de droit divin, il fut nécessaire de substituer à l'Etre divin chrétien un principe providentiel païen. Mais, aussi totalitaire et centralisé soit le régime de Louis XIV, il était beaucoup plus perméable à la critique, ne disposant pas pour le besoin de sa propagande d'un réseau aussi serré. D'une certaine manière, la Ve République dispose d'un pouvoir de censure équivalent de celui d'une nation en temps de guerre.

    La pensée matérialiste relègue la géométrie algébrique à un niveau subalterne, car elle promeut le raisonnement hypothétique ou spéculatif, c'est-à-dire le raisonnement le plus religieux, en lieu et place de l'expérience scientifique. L'activité technique, comme la religion, se nourrit d'un maximum d'hypothèses de travail afin de stimuler l'inventivité (ce qui, en soi, constitue une mauvaise méthode), au contraire de l'esprit scientifique qui se défie de l'invention. La science n'est pas, comme la musique, une récréation. Les peuples ingénieux, tels les Allemands, adorent la musique. L'esprit français, plus scientifique, a moins de temps à perdre avec la musique, qu'un verre de vin remplace d'ailleurs efficacement, et dont le bénéfice cardiaque est plus sûr. L'importation du goût barbare pour la musique en France n'a fait qu'accroître les ravages de l'alcoolisme et de la drogue dans les milieux populaires. Nitche serait sans doute plus français s'il avait écrit sur les mérites comparés du blanc et du rouge, plutôt que sur les mérites comparés de Wagner et de Bach. En quelque sorte il aurait mieux fait de laisser Dionysos à la cave, comme les Grecs. Un Français se demandera toujours, comme il se demande pour les femmes : où est l'humour là-dedans ? La suggestion de l'infini par la musique est très utile pour inciter les petits enfants à prendre la vie au sérieux - et donc à faire leurs devoirs.

    Les mathématiciens des XVIe et XVIIe siècles, jointes à leurs hypothèses scientifiques, émettent un grand nombre d'hypothèses religieuses coïncidentes ou opposées à partir de lectures de la Bible.

    De même le matérialisme historique ne concède aux constitutions juridiques que la propriété de refléter brillamment leurs époques, excluant qu'on puisse déduire de cette draperie le sens de l'histoire. Marx anéantit la prétention de Hegel à indiquer le sens de l'histoire, c'est-à-dire à relier les différents stades ou étapes de l'histoire occidentale entre eux, autrement que par un raisonnement purement spéculatif. Si Hegel théorise paradoxalement aussi bien le progrès de l'histoire que sa fin, c'est par la méthode qui consiste à réduire l'histoire à un mouvement cyclique ou sinusoïdal.

    Comme on peut dire la démonstration mathématique pure de toute matière, et le moins métaphorique des langages, l'homme est absent de la théorie hégélienne de l'histoire, qui consacre le point de vue élitiste, sous la forme d'une cinématographie de l'histoire, c'est-à-dire du moyen le plus propre à maintenir la conscience en-deçà d'un certain niveau par le brio et la séduction de la démonstration. On peut dire l'hégélianisme et le cinéma ensemble berceuses de l'esprit humain infantile. Hitler et Staline eux-mêmes ne méritent pas d'être condamnés autant que Hegel, n'ayant pas contribué aussi directement à accroître la bêtise humaine. La barbarie de Hitler et Staline est "banale", comme dit A. Arendt, seulement décuplée par les moyens techniques à leur disposition. Le maléfice de Hegel, lui, n'est pas banal, permettant le blanchiment de la barbarie technocratique "a posteriori".

    L'enseignement de l'histoire de la révolution française de 1789, mais aussi celle de la révolution soviétique de 1917, est dispensé en France selon l'idéologie hégélienne, en dépit de la critique matérialiste marxiste. L'idéologie hégélienne est si élitiste qu'elle permet d'ailleurs, selon les nations occidentales, des adaptations aux goûts particuliers de ces différentes élites. Même Lénine n'est pas aussi mensonger que la doctrine officielle de l'Education nationale française. Les universitaires communistes dans l'après-guerre ont joué aux Français le même tour pendable que les jésuites auparavant, substituant l'hégélianisme à la critique marxiste afin de pouvoir attribuer à la caste des intellectuels un rôle éminent dans la marche de l'histoire.

    *

    Pour revenir à l'introduction de ce développement, derrière la critique du droit moderne par Nitche ou Marx se profile la critique du "droit chrétien". Tout comme Nitche, Marx est parfaitement conscient de l'altération dangereuse que la "civilisation chrétienne" a fait subir au droit, et par conséquent qu'il est impossible d'envisager le monde moderne occidental séparément du ressort de la morale judéo-chrétienne.

    L'Eglise romaine n'est plus qu'une ruine, certes, mais l'art entreposé dans les musées continue de déterminer l'art moderne apparemment le plus scindé de la morale catholique, que l'on considère cet art sur le plan féminin le plus passif de l'existentialisme (Sartre), ou bien sur le plan de l'art viril le plus actif (Picasso).

    Mais Marx n'opère pas, contrairement à Nitche, le lien impossible entre la "civilisation chrétienne" d'une part, et les évangiles et le Messie d'autre part. Nitche tente d'établir que la culture de mort judéo-chrétienne se propage par le peuple et les mouvements populaires révolutionnaires ; Marx rapporte au contraire la preuve que le poison est versé dans l'oreille du peuple par ses élites dirigeantes. Les évangiles n'ouvrent pas droit à une morale du faible ou au féminisme, à toutes les manifestations compassionnelles hypocrites, ainsi que Nitche le leur reproche. En revanche ils réduisent la perspective politique infinie, c'est-à-dire la ligne d'horizon que l'homme d'élite se fixe, à une peau de chagrin. La sentence du Christ Jésus visant Judas Iscariote : "Il eût mieux valu qu'il ne fut pas né." - pratiquement s'applique à l'homme d'élite du point de vue chrétien. Les aristocrates sont contraints de faire un choix entre leur caste, ses intérêts, et dieu, un choix qu'ils n'avaient jamais été contraints de faire auparavant. Nitche a le courage de faire le choix de Satan que peu d'hommes d'élites occidentaux ont eu le courage de faire. Ce sont les tentatives de conciliation de l'éthique et du christianisme, aristocratiques, puis bourgeoises, qui rendent la civilisation occidentale aussi absurde et dangereuse. Mais le peuple, contrairement à l'élite, perçoit ses droits le plus souvent sous la forme d'illusions millénariste ou de miettes.

    On peut ajouter le nom de Nitche à la liste des philosophes qui ont perçu dans l'utopie millénariste démocratique-libérale une menace terrible ; à la suite de Marx, Baudelaire, Balzac, pratiquement tous les penseurs qui, au XIXe siècle, ont fait l'effort pour penser, au lieu d'entériner comme Hegel, et de faire pousser sur les charniers des fleurs d'éthique.

    Auparavant, Shakespeare a fait voir le caractère radicalement sinistre de la tentative d'associer le christianisme à la marche aveugle de l'Occident.

  • Métaphysiques

    Pierre Pellegrin est l'auteur d'une préface assez intelligible et honnête à la théologie matérialiste d'Aristote, exprimée notamment à travers le recueil de leçons intitulé "Physique" (éd. Flammarion, 2002).

    Relevons d'abord une erreur d'appréciation : le matérialisme d'Aristote ne heurte pas le point de vue chrétien, contrairement à ce que P. Pellegrin suggère. Le matérialisme d'Aristote est gênant du point de vue éthique ou moral, dans la mesure où il empêche de dire une quelconque morale "universelle". Pour prendre un contre-exemple : les syllogismes maladroits d'Einstein, eux, le permettent. Donc c'est du point de vue clérical, de l'enseignement moral, que le matérialisme d'Aristote pose problème - non pas du point de vue chrétien. La théologie d'Aristote empêche, ce qui est fréquent dans les régimes totalitaires depuis l'Egypte antique afin de légitimer les institutions politiques et morales, d'opérer la jonction entre science et éthique.

    Un savant théologien matérialiste plus récent - et chrétien cette fois -, Francis Bacon Verulam (alias Shakespeare), a exposé le danger que représente le rapprochement artificiel de la science et du droit, qui s'effectue au niveau du langage mathématique.

    Ainsi P. Pellegrin ne peut avancer qu'il est logique de s'opposer au matérialisme d'Aristote lorsqu'on est chrétien, à moins de poser l'équivalence du point de vue chrétien et du point de vue clérical élitiste.

    Ce "détail" n'en est pas un, car il permet de replacer Aristote et l'aristotélisme dans le contexte historique, ce que P. Pellegrin a en revanche du mal à faire. En effet, c'est un aspect décisif dans l'histoire moderne que le heurt violent entre le point de vue clérical élitiste et son contraire, fondé sur la théologie. L'élite cléricale prônera toujours la philosophie supérieure à la théologie, car elle détient les clefs de la philosophie. L'anti-élitisme le plus efficace, au contraire, place la théologie au-dessus de la philosophie.

    A cet égard, "Hamlet" est LA tragédie historique majeure, dans la mesure où elle illustre ce heurt violent entre la théologie, incarnée par Hamlet, et la philosophie incarnée par Polonius.

    On voit par exemple que Nitche, au nom de Satan et de l'élite, dans son effort pour restaurer l'ordre naturel antique qui justifiait la domination de sa caste, ne veut pas seulement éradiquer le christianisme avec l'aide du capital et de la race juive : il se débrouille dans sa description de l'antiquité grecque pour en éradiquer tout l'aspect théologique et métaphysique. Fait remarquable : Nitche est moins matérialiste qu'Aristote.

    Comme P. Pellegrin affirme qu'on ne peut comprendre la science d'Aristote indépendamment de sa vision théologique, il devrait être dit que l'optique scientifique élitiste ne peut être comprise indépendamment du besoin pour l'élite de se débarrasser de la notion d'universalité ou de catholicisme, dans la mesure où celle-ci entraîne la remise en cause de l'élitisme et du providentialisme.

    Si le christianisme et la métaphysique matérialiste se montrent hostiles à la musique, comme le Français a tendance à prendre l'Allemand pour le type de l'homme le plus aisément manipulable, c'est parce que la musique propage l'idée d'universalisme la plus truquée. La musique n'est pas plus "universelle" que l'argent.

    Prudemment, trop prudemment, P. Pellegrin fait observer que, si son caractère de science théologique a pour effet de reléguer l'aristotélisme dans le cabinet de curiosités, le même sort devrait être réservé à R. Descartes. En effet, il faut dire plus nettement que l'histoire moderne des sciences est peu ou prou la légende dorée de Descartes, Leibnitz, Newton, Galilée, Copernic, tous physiciens ET théologiens. Qu'est-ce que cette science "laïque" signifie, fondée sur des lois déduites par des physiciens qui se disent chrétiens, et où la géométrie algébrique importée en Occident par des savants mahométans est élevée au rang de science majeure ? Est-ce que l'idée de neutralité scientifique ou de science laïque n'est pas une des plus grosses escroqueries intellectuelles de tous les temps ? Une pensée matérialiste conduira à le penser, car il n'y a rien de "neutre" dans la nature.

    La différence majeure entre Aristote et Bacon d'une part, et les savants mathématiciens chrétiens des XVIe et XVIIe siècle d'autre part, n'est pas une question de foi contrairement à ce qu'on peut lire parfois dans des ouvrages scientifiques médiocres. La différence, c'est que tandis qu'Aristote et F. Bacon sont capables d'articuler les différents domaines de la science entre eux, y compris la science théologique, et de proposer une hiérarchisation des sciences, les savants mathématiciens des XVIe et XVIIe siècle se montrent à peu près incapables de proposer une telle articulation.

    P. Pellegrin conclut ainsi son préambule à la "Physique" d'Aristote : "Mais c'est, évidemment, comme oeuvre philosophique que la Physique a tenu une place de premier plan et continue à donner à penser aux gens de notre époque. Le temps de la philosophie n'est, en effet, pas le même que celui des sciences, et la Physique baigne, plus que bien d'autres ouvrages fameux, dans cette intemporalité qui nimbe les grandes oeuvres de la pensée humaine."

    Par ce galimatia poli, notre préfacier dépose les armes de la pensée aux pieds de la science technocratique et du journalisme, c'est-à-dire de la forme de pensée la plus temporelle. Il fait passer l'intemporel pour le moins utile, alors que ce sont les systèmes d'exploitation technocratiques qui sont les plus superflus. On aurait d'ailleurs aimé que ledit Pellegrin dise de quels "ouvrages fameux" il juge peu utile d'encombrer les bibliothèques, en raison de leur relativisme absolu.



  • De l'Audace

    Je me demande combien ça prendra de temps avant qu'un des collabos du système d'exploitation capitaliste en berne ose reparler du "principe de précaution" ?

    Être libéral, c'est "tout oser" ; c'est à ça qu'on reconnaît un libéral, et ce qui explique que les gosses élevés dans ce régime finissent par ressembler à des singes. Le type libéral, dans n'importe quelle autre civilisation que la démocratie serait mis hors d'état de nuire, non pas en raison d'un principe de précaution, mais pour une question de bon sens.

    Ce qui manque aux gangsters pour être des politiciens libéraux accomplis, c'est le manque de culture. On peut y remédier très vite : il a suffi d'une ou deux générations pour faire J.F. Kennedy, canaille charismatique.

    Si le moteur économique redémarrait, les élites libérales retrouveraient leur audace à inventer de nouveaux systèmes d'exploitation et à les présenter comme le produit de l'évolution de la race humaine. Les vieux singes, pour continuer de peser sur les jeunes singes, doivent détourner à leur profit un instinct ou une audace que l'âge leur a ôtée.

    Car, bien sûr, l'audace du type libéral n'est rien d'autre que l'instinct ; son stimulant : la peur. D'où l'éloge de la théorie de l'évolution dans le monde libéral : elle fait la part belle à la l'audace du type libéral. 

  • Nietzsche antisémite

    Si L.-F. Céline est généralement inculpé pour ses propos antisémites, Frédéric Nitche en est lui, disculpé - récemment par ces fabricants de moraline à l'usage des gogos que sont M. Onfray et P.A. Taguieff.

    - Rassurez-vous, disent-ils à leurs ouailles, le porte-parole de Satan apprécie les Juifs à leur juste valeur.

    Bien qu'assez foutraque, la doctrine de Céline est, il est vrai, plus menaçante pour le veau d'or.

    En deux mots, pourquoi Hitler s'en prend aux Juifs, tandis que Nitche réserve ses diatribes au judaïsme et aux prophètes juifs ? Le nazisme est un mouvement révolutionnaire, tandis que la doctrine de Nitche ne l'est pas. Comme tout mouvement révolutionnaire, il est populiste, et requiert de désigner à la vindicte populaire une minorité intérieure, et un ennemi extérieur. Nitche escompte qu'il éradiquera le christianisme, qu'il juge moribond, à l'aide de sa doctrine, mettant ainsi en place une "paix mondiale" (sic).

    "(...) Comme il s'agit d'un coup destiné à anéantir le christianisme, il tombe sous le sens que la seule puissance internationale qui ait d'instinct intérêt à l'anéantissement du christianisme - ce sont les Juifs. Il y a là une hostilité instinctive, rien d'"imaginé" comme chez le premier "libre penseur" ou socialiste venu - je n'ai que faire de libres penseurs. En conséquence, il faut que nous nous assurions de toutes les forces de cette race en Europe et en Amérique -, et, de plus, un tel mouvement a besoin de l'appui du grand capital. C'est là le seul terrain naturellement préparé pour la plus grande guerre de l'histoire, et la plus décisive : quant au reste des partisans, ils n'entreront en ligne de compte qu'après, une fois ce coup porté. Cette nouvelle puissance qui se formera pourrait en un clin d'oeil devenir la première puissance mondiale (...)"

    F. Nitche

    Du point de vue chrétien, ce ne sont pas les Juifs les pires ennemis du christianisme, mais le monde et les doctrines sociales censées le pacifier. La "synagogue de Satan", ennemie du christianisme, ne désigne pas une institution juive, mais une institution ecclésiastique. Le "fils de perdition" dit saint Paul, s'élèvera au-dessus de tout ce qu'on appelle dieu, ou qu'on adore, jusqu'à s'asseoir comme un dieu dans le temple de dieu, voulant passer pour un dieu. Et la fin des temps n'adviendra avant que le fils de perdition ne soit advenu.

  • Amor fati

    "Amor fati" ou l'amour du destin. Cette devise résume tous les blasons de toutes les aristocraties du monde, et pourrait être peinte en lettres d'or sur chacun d'eux. L'aristocrate chrétien est frappé d'une aliénation mentale particulière, qui le pousse à se mettre au service des causes les plus absurdes. Shakespeare a bien vu ça (Richard II).

    L'antichristianisme est une voie pour Nietzsche, "aristocrate de sang pur polonais" (sic), afin d'éviter de sombrer dans la folie.

    Dans la version élitiste de l'histoire selon Nitche, il est nécessaire que le Messie ne soit pas ressuscité. D'où il invente cette idée de vengeance des apôtres, dirigée contre les princes de ce monde, qui ont assassiné le Messie. Shakespeare tient compte en revanche pour écrire son histoire de la révélation.

    Nietzsche invente une histoire de l'art et de la Renaissance, reprise par les conservateurs de musée, notamment français, les plus incompétents. Invention de Shakespeare baroque ou pré-romantique. L'art baroque est plus païen que l'art de la Renaissance. La contre-réforme soi-disant catholique convoque tous les effets fascinants de l'art, afin de contrer Luther. Elle mène tout droit au Grand Siècle satanique. Inconséquence de Nietzsche, qui ne reconnaît pas dans l'art baroque et la musique une tentative plus sournoise, mais similaire à la sienne, de reléguer le christianisme dans le décors. Au moins on ne trouve pas chez Nietzsche cette plaisanterie de "l'invention de la perspective par la Renaissance". Nietzsche est conscient que le perspectivisme est le contraire du réalisme. Il réclame pour la politique la perspective minimum. Les grandes perspectives sont celles des peuples masochistes.

    Encore une erreur de Nitche, l'art "dionysiaque" ; il ne voit pas que c'est l'art le plus décadent. Les Romains sont dionysiaques, remettent la psyché au goût du jour. Les Grecs sont beaucoup plus matérialistes.

  • No Future

    Comme les troupes de Pharaon furent englouties par la Mer Rouge, les chars et les missiles de la modernité sont happés par l'avenir, comme par un étang de feu.

    Nitche, au nom de Satan, ordonne le repli en vain. 

  • L'évêque de Rome et Lucifer

    L'actuel évêque de Rome tente dans sa dernière encyclique (Lumen fidei) d'opposer à la lumière solaire des cultes païens sataniques (et de nombreux tyrans modernes, faisant valoir au service d'un culte de la personnalité cet ordre naturel), la lumière chrétienne. Il prétend renverser ici le discours de l'antichrist Nitche, qui dit en substance : l'ordre naturel, et en particulier le soleil, c'est tout : la culture de vie, la création, l'art, la source du savoir ; et la lumière chrétienne, elle, n'est rien qu'une théorie.

    Le prophète Job fit remontrance à Iavhé de demeurer invisible et de ne pas se manifester, tandis que les dieux païens, eux, occupaient en quelque sorte "tout le terrain".

    - L'évêque de Rome répond que la lumière est divine, et l'assimile à la foi. Première remarque : même s'il indique que la foi n'est pas à l'intérieur de l'homme (comme peut l'être parfois une conviction religieuse intime), mais à l'extérieur, le pape traduit ici la lumière par un vocable humain abstrait, la "foi" ou "l'amour". Chacun conçoit en revanche aisément ce qu'il y a derrière le mot soleil et en quoi consistent ses effets, notamment en termes de vitalité. On ne peut pas dire que l'objection de Nitche soit combattue autrement que par des mots. D'ailleurs Nitche reproche au christianisme de se retrancher derrière des abstractions et des idéaux qui n'ont, pas plus que les postulats mathématiques, de réalité physique.

    - Suit cette tentative d'élucidation du pape : "D'une part, elle [la lumière] procède du passé, elle est la lumière d'une mémoire de fondation, celle de la vie de Jésus, où s'est manifesté son amour pleinement fiable, capable de vaincre la mort. En même temps, cependant, puisque le Christ est ressuscité et nous attire au-delà de la mort, la foi est lumière qui vient de l'avenir, qui entrouvre devant nous de grands horizons et nous conduit au-delà de notre "moi" isolé vers l'ampleur de la communion." Deuxième remarque : la lumière-foi, selon le pape, semble fonction du temps : on ne voit pas en quoi elle diffère du rayonnement solaire, sur lequel les théories physiques modernes s'appuient ? D'ailleurs l'histoire chrétienne, selon l'apocalypse, n'est pas un continuum de temps, mais l'affrontement des forces spirituelles et des puissances sataniques appuyées sur la puissance naturelle. Vaincre la mort, c'est d'ailleurs triompher du temps et de la nature. C'est le b.a.-ba du christianisme : ce n'est pas un message temporel. L'évêque de Rome ne fait que rééditer le coup de la vieille rhétorique hégélienne et son postulat d'une lumière chrétienne providentielle qui anime l'histoire de l'Occident.

    Ou bien la morale et les institutions politiques se réfèrent directement à l'ordre solaire, comme ce fut le cas dans l'Egypte antique, ou bien elles n'ont d'appui que dans la pure rhétorique humaine, c'est-à-dire qu'elles n'ont aucun appui. Il convient de le rappeler, puisque la stratégie de Hegel consiste à légitimer à l'aide de grandes phrases un ordre institutionnel judéo-chrétien allemand. La lumière divine est "extérieure" à l'homme dit le pape, avant de s'empresser d'en donner une explication la plus subjective et indéfinie possible.

    - Par ailleurs l'évêque de Rome cherche à démontrer le principe du monopole de l'Eglise romaine sur la foi, c'est-à-dire que la lumière passe nécessairement par son intermédiaire. Cependant, non seulement l'Eglise romaine est la matrice des nations occidentales modernes, dont la puissance est largement technocratique, mais elle encore actuellement sous la tutelle de ces nations. Quant à l'unité de l'institution ecclésiastique, dont l'histoire montre qu'elle n'a existé que le temps de l'usage par cette institution de moyens juridiques coercitifs, cette unité est celle de la Jérusalem céleste. Il n'y a aucun moyen de fonder une citoyenneté chrétienne sur les évangiles. Seul un imbécile peut avoir oublié l'effrontement sanglant des nations chrétiennes, ou tout miser sur la démocratie pour y remédier. Le pape ferait mieux ici de chercher à l'élucider le sens apocalyptique de ces affrontements entre judéo-chrétiens. Au monopole institutionnel, on peut opposer le sacerdoce selon saint Paul, et : "Car un seul est dieu ; un seul aussi est médiateur entre dieu et les hommes, le Christ Jésus homme, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous : le témoignage en est rendu au temps voulu, et c'est à cette fin que moi j'ai été établi prédicateur et apôtre, - je dis la vérité, je ne mens pas, - docteur des gentils dans la foi et la vérité." (1re épître à Thimothée, II, 5). L'unité de l'Eglise ou du camp des saints résulte donc de la médiation directe du Christ Jésus.

    - Au petit éloge final de la procréation dans le cadre chrétien, un païen nitchéen opposera sans peine que l'intervention du soleil et de la nature dans le mouvement créatif est scientifiquement la plus certaine, outre l'action de l'homme.

  • L'Ethique du jean-foutre

    Un beau parleur laïc définit ainsi son éthique de jean-foutre : "Non pas une opinion religieuse, mais un principe de protection de toutes les expressions religieuses... à condition qu'elles soient conformes à la loi."

    Les mahométans font plus ou moins confiance à leurs imams, les juifs à leurs rabbins, tandis que les laïcs, eux, se fient à la police. Les lois des Etats totalitaires se présentent comme étant universelles ; d'où les efforts d'un clergé pléthorique pour leur donner une coloration scientifique. Le communautarisme aura beau jeu de faire valoir tel ou tel régime moral contre la démence croissante des autorités étatiques.

  • Hinterwelter

    "Baudelaire n'est pas seulement un décadent, mais aussi un idéaliste, un platonicien chrétien, ce qui le rapproche dangereusement des hinterwelter (amateur d'arrière-mondes)" F. Nitche

    "Platonicien chrétien" : une fois n'est pas coutume, l'accusation de Nitche vise précisément un courant de penseurs chrétiens, qui a tenté d'interpréter les évangiles à la lumière de Platon, lui-même pythagoricien. C'est donc le syncrétisme médiéval à quoi Nitche aurait dû limiter ses attaques, comme Shakespeare-Bacon l'a fait au nom du christianisme et de la pureté de la parole divine.

    Les idéologies modernes totalitaires, qu'elles soient nazie, soviétique ou démocratique sont toutes teintées de ce platonisme chrétien, dans lequel Hegel n'a fait qu'introduire une théorie de l'histoire truquée, destinée à donner le beau rôle aux élites occidentales.

    L'amalgame pratiqué par Nitche le plus souvent entre le "platonisme chrétien" et le christianisme authentique lui permet d'établir un lien entre le populisme ou l'anarchie, et le message évangélique, suivant la vieille tactique des historiens romains en quête de boucs émissaires. Mais, comme le montre Shakespeare-Bacon, le platonisme chrétien est une ruse des élites. Le syncrétisme est opéré par des moines catholiques pour le compte de potentats, badigeonnant le tout d'un prétexte compassionnel totalement étranger à l'esprit du christianisme.

    On retrouve la même ruse que celle, moderne, qui consiste à faire passer le populisme démocratique pour un mouvement populaire, en effaçant soigneusement des tablettes, par exemple, le profit du suffrage universel pour l'empereur Napoléon III, aussi crédible dans le rôle du chef d'Etat chrétien que Ponce Pilate.

    Depuis le moyen-âge, les universités occidentales ont persévéré dans leur rôle de blanchiment systématique des valeurs occidentales.


  • Dialogue avec l'Antéchrist

    - Volonté de Nitche étrangler la philosophie moderne dans les serres de l'art. Ultime tentative de sauver le monde.

    - Le monde prisonnier de Satan = christianisme/Satan prisonnier du monde = Nietzsche.

    - Modernité = victoire du sous-homme sur le surhomme, prélude à la fin du monde. Victoire de la quantité et de la masse indistincte sur l'art et les biens de qualité. Victoire de la physique quantique sur la physique égyptienne. Mais la quantité et la masse sont instrumentalisés par les élites.

    Mon dialogue avec l'antéchrist progresse.

  • Dans la Matrice

    Avant d'être autorisé à publier des poèmes faisant l'éloge de la condition humaine, un stage de quelques mois dans une mine de charbon, un champ de coton ou un bordel africain devrait être obligatoire. On serait alors débarrassés de 99% des curés qui chantent : "Y'a d'la joie, bonjour-bonjour les hirondelles..." Il ne resterait plus qu'1% de masochistes, pas de quoi fonder une Eglise.