Je me souviens avoir éprouvé en lisant Cioran pour la première fois de la répulsion. Cioran est si éloigné de Molière, qui fut longtemps mon maître à penser ! Sa marginalité fait de Cioran un auteur très moderne, bien plus moderne que Molière évidemment. Cioran est marginal dans tous les sens du terme : il a mené une existence en marge, et son oeuvre est faite de réflexions marginales. C'est une sorte de Diogène sans couilles. Il n'y a aucun Alexandre qui passe devant Cioran et lui fasse un pont d'or que Cioran refuse.
Si Marx dit vrai et que l'économie capitaliste conduit à l'implosion de la société et de l'état capitalistes, alors la marginalité doit s'étendre à un nombre croissant d'individus, dans la caste supérieure comme chez les intouchables, et la misanthropie doit devenir un état d'esprit de plus en plus répandu. Un tel phénomène doit être encore plus flagrant aux Etats-Unis où, pour citer un moraliste états-unien contemporain, "le dollar est la valeur-étalon de toute chose". Si l'Europe est en bonne voie d'acculturation, un petit écart subsiste encore, qui se manifeste par la résistance de certains milieux au pouvoir de la "Zone euro".
Le réflexe identitaire est une sorte de réaction à l'implosion sociale, car les conséquences sociales de la marginalité pure et dure sont difficiles à encaisser pour ceux qui n'ont pas les couilles de Diogène. Les mouvements de jeunes crétins fachistes et leurs homologues de jeunes crétins antifachistes, par exemple, sont des mouvements identitaires et non des mouvements politiques. Antifas comme identitaires sont dépourvus de la moindre conscience politique.
En dehors de la disparition de leurs adversaires, ils n'ont pas de volonté politique définie.
La religion catholique, qui fut autrefois quelque chose de politique en Europe, disons jusque vers 1870, est devenue un folklore, c'est-à-dire une manière de résister au délitement de la société capitaliste, tout en ignorant sa cause. K. Marx prédisait la destruction à brève échéance des valeurs et des structures traditionnelles en Europe. L'absence ou la quasi-absence d'Etat centralisé aux Etats-Unis avant les années 1940 a permis la constitution de poches de résistance à la mondialisation. Paradoxalement, c'est au pays de la mondialisation capitaliste heureuse que des poches de résistance à cette utopie ont pu subsister, sans unité idéologique : on peut aussi bien y inclure les "hippies" écologistes que certaines communautés évangélistes fondamentalistes, les Mormons, etc. Le "communautarisme" décrié en Europe est l'expression juridique de la résistance identitaire à l'éthique capitaliste moderne. A. Huxley a parfaitement résumé ce phénomène dans son personnage caricatural de John Le Sauvage.
Pendant très longtemps, les homosexuels ont très bien supporté leur marginalité, formant des communautés discrètes ou souterraines dans les grandes villes, largement suffisantes. Depuis la fin du XXe siècle aux Etats-Unis, ils font comme tout le monde, ils ont créé un mouvement identitaire homosexuel sous la bannière arc-en-ciel : ils ont leurs processions, leurs messes, tout le barnum ; ils ont obtenu tout cela, puisque dans la société capitaliste tout s'achète, y compris l'honorabilité.
Je crois que l'on peut définir Houellebecq comme le premier romancier identitaire états-unien de langue française, qui s'adresse au public des "white trash" (petits blancs en voie de déclassement). Les Etats-Unis ont Steve Bannon, les Français ont Houellebecq, ou plutôt les Françaises car Houellebecq est lu à 90% par des femmes.