lundi, 30 juin 2008

L'honneur bafoué de Georges Bernanos

La meilleure façon de bafouer l'honneur de Georges Bernanos ? Il suffisait de le transformer en hypocrite penseur démocrate-chrétien gaulliste sur le modèle de François Mauriac.

Le soixantième anniversaire de la mort de l'écrivain catholique est prétexte dans Le Figaro, Famille chrétienne ou Valeurs actuelles, à de petites notules niaises et consensuelles ne ménageant pas les "Bernanos éternel" par-ci, "Bernanos prophète des temps modernes" par-là, et patati et patata. Pour le fond les abonnés de ces gazettes sont aimablement renvoyés aux volumes de la Pléiade ou aux propres délayages de ces embaumeurs de première classe.

Tant qu'à faire j'aime encore mieux, poursuivant le même but, l'exégèse délirante que Les Temps modernes ont donnée du célèbre "Hitler a déshonoré l'antisémitisme" de Bernanos. Interprétation des Temps modernes (sic), comme tout droit sorti d'un conte d'Alphonse Allais, de Villiers de l'Isle-Adam ou du Meilleur des mondes d'Huxley qui vise à faire de Bernanos un écrivain philosémite comme tout le monde : quia absurda est.

La déception de Bernanos fut en vérité à la mesure de sa naïveté, lorsqu'il revint d'exil pour servir de caution à un régime gaulliste à peine sorti des règlements de compte sordides et des procès politiques qui n'en finissent pas. Il ne suffit pas que les ex-soixantuitards à bout de souffle chantent tout compte fait les louanges de De Gaulle, il faudrait de surcroît que des écrivains comme Brasillach, Céline, Drieu ou Aragon, du séjour des morts, joignent leurs voix à ce concert de faux-culs ! Néron n'en demandait pas tant.

Aussi naïf fut-il, Bernanos ne mit pas longtemps à découvrir les véritables mobiles de la clique gaulliste. Même lucidité chez Simone Weil dont les critiques sont à peu près impubliables aujourd'hui tant elles écornent le mythe gaullien.

"Il y a eu des collaborateurs mais la collaboration était un mensonge. Il y a eu des résistants mais la résistance était un autre mensonge. Il y a eu la victoire, qu'on a tout de même pas osé appeler Victoire, par un reste de pudeur, mais Libération.

Et cette libération était aussi un mensonge, et le plus grand de tous...!" G. Bernanos

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La franchise, le ton radical de Bernanos est son plus grand mérite, car pour ce qui est de l'anticipation, La France contre les robots, n'importe quel authentique lecteur ne peut manquer d'y voir une adaptation française de la critique marxiste du capitalisme. Sans qu'il fut nécessaire à Bernanos pour écrire son pamphlet d'avoir lu Marx. E. Waugh ne l'avait pas lu non plus ; il n'est pas certain qu'Ezra Pound s'y soit intéressé de très près. On sait que ce fut le cas de Céline, mais assez tardivement. Pourtant le lien de cœur entre ces écrivains est évident.

 Qu'un baveux du Figaro comme Sébastien Lapaque, employé par conséquent d'un fabriquant d'armes de destruction massives qu'on est occupé en ce moment à fourbir, que ce genre de pion puisse se prévaloir de La France contre les Robots, voilà qui illustre bien le principe démocrate-chrétien à la perfection. Lorsqu'on a une bille à servir de cible à un pamphlet comme Sébastien Lapaque, on ferait mieux de planquer ses bajoues dans une compagnie d'assurance, derrière le guichet d'une banque, où elles peuvent jouer leur rôle rassurant, plutôt que de s'en servir pour pipeauter de cantilènes gaullistes les vieillards paranoïaques qui lisent Le Figaro entre deux madeleines trempées dans la tisane.

samedi, 10 mai 2008

Mai 68 pour les Nuls

En somme la commémoration de Mai 68 en 2008 réunit dans la même ferveur nostalgique gaullistes et antigaullistes. Fin de la dispute. Ce qu’il importe de comprendre, c’est à quoi tenait le différend et sur quelle base la réconciliation incarnée par Sarkozy peut avoir lieu. On doit pour ça examiner les opinions des uns et des autres. Pour ce qui est des gaullistes, force est de constater qu’en dehors de leur chef, ils n’ont jamais eu de métaphysique bien définie. Pompidou était favorable au principe d’enterrer la hache de guerre entre les poètes et les banquiers, mais Pompidou était-il particulièrement “gaulliste” ? Mauriac ? Mauriac est l’emblème de la bourgeoisie bordelaise qui ne dit jamais ouvertement ce qu’elle pense et qu’on ne peut percer à jour qu’à travers ses romans. Bernanos ? Il faut avoir le culot d’un Sébastien Laplanque, gros garçon joufflu journaliste au Figaro, pour attirer l’auteur de La France contre les robots dans les filets du gaullisme. Il s’agit sans doute d’un clin-d’œil à Dassault, fabricant d’armes de destruction massive ou chirurgicale. Les robots, on sait à quel point De Gaulle les aimait, si possible à son image, c’est-à-dire monstrueux. C’est d’ailleurs sans doute ça la véritable idéologie gaulliste : la robotique. Sinon De Gaulle tenta d’imiter Chateaubriand. Mais qu’est-ce que la pensée de Chateaubriand sinon une pierre qui roule sans amasser de mousse, l’ancêtre du “rock’n roll”…

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Le camp des soixante-huitards peut-il se prévaloir, lui, de pensées plus élevées ? Laissons de côté les acolytes, les thuriféraires Finkielkraut ou Glucksman, Alain Geismar, trop heureux de l’aubaine médiatique, pour aller directement aux grands-prêtres, Sartre, Lévinas ou Benny Lévy. Pour Lévinas, “grosso modo”, le summum de la modernité c’est… le Talmud, la tradition juive. On est encore à ressasser la vengeance contre l’Allemagne : “Œil pour œil…” ; difficile de ne pas prendre la philosophie de Lévinas pour autre chose que du tribalisme enveloppé dans des périphrases sophistiquées. Sartre est moins bénin, moins saisissable. Il mène une guerre de positions et ne cesse d’en changer. Il pisse sur la tombe de Chateaubriand pour mieux dissimuler qu’il n’est pas beaucoup moins futile. Un voltairien au XXe siècle, un voltairien attardé, voilà comment résumer Sartre. De Gaulle-Chateaubriand contre Sartre-Voltaire : on peut mesurer l'écart de cette façon.
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Ce qui fait que les raisons qui ont pu pousser ces deux partis antagonistes à se fondre plus ou moins l’un dans l’autre, quitte à se jetter quelques slogans à la figure lors des campagnes électorales, en souvenir du bon vieux temps, ces raisons paraissent assez évidentes, sans qu’il soit besoin d’épiloguer.