On aurait tort d'opposer la "valeur divertissement" libérale à la "valeur travail" nazie. Cela n'a pas plus de sens que d'opposer le néolibéralisme au libéralisme, ou la métastase au cancer. Si le divertissement est désormais sacré au XXIe siècle, comme dans le Brave New World, ce n'est qu'indirectement, par rapport au travail, comme la lune emprunte sa lumière au soleil.
Un capitaliste qui pleurniche sur la désindustrialisation est un hypocrite ou un imbécile. La désindustrialisation fait partie du processus quasiment mécanique de division du travail à l'échelle mondiale. Le président national-socialiste indien qui prône la "valeur travail" et le président libéral français qui prône le divertissement et les plumes dans le cul sont sur la même longueur d'onde internationale. L'esclavage en Inde ou en Asie (l'enfer) est le principal pilier du divertissement de l'Occident (le paradis). Aldous Huxley était assez civilisé pour comprendre que ce monde-là, régi par l'instinct et la culture de vie primaire, ne l'est pas. De façon humoristique, John Le Sauvage qui préfère mettre fin à son existence, est la seule personne un minimum civilisée. Winston Smith et Julia, s'ils ne se suicident pas positivement, renoncent à leur humanité sous l'effet de la torture.
L'économiste David Graeber ("Bullshit Jobs") a utilement décrit la menace majeure que représente aujourd'hui cette division du travail à l'échelle mondiale mise en place par les élites ploutocratiques : les flux migratoires incontrôlés et le tourisme de masse n'en sont qu'une conséquence. Mais D. Graeber ne souligne pas comme A. Huxley l'immoralité profonde de la valeur divertissement ("Le libéralisme est pire que le nazisme" explique Huxley dans "Retour au Meilleur des Mondes"). Il ne s'agit pas "d'accueillir la misère du monde", selon la formule ignoble : de très nombreux immigrés cherchent tout simplement à atteindre le nirvana occidental, à s'affranchir de leur condition d'epsilons : l'immigration de masse est avant tout un mouvement religieux.
Le régime nazi avait le mérite de la franchise, puisqu'il affichait la "valeur travail" au fronton des camps de travail où étaient parqués les esclaves juifs et polonais du régime, assignés à l'effort de guerre du Reich. L'hypocrisie libérale est celle de la mondialisation et de ses dispositifs illusoires, à commencer par l'ONU et le pape catholique. Si Donald Trump est aussi brutal, c'est largement parce les Etats-Unis n'ont plus les moyens de gaspiller des centaines de milliards dans le "soft power", c'est-à-dire l'impérialisme éthique.
L'Antiquité grecque associait le travail à l'esclavage, c'est pourquoi elle ne sanctifie pas la "valeur travail" ; la bourgeoisie capitaliste industrieuse "wébérienne", au stade de l'esclavage sournois du prolétariat déguisé en salariat, n'a de cesse de vanter la valeur rédemptrice du travail ; s'il y a bien quelques bourgeois à faire des "burn-out" pour donner l'exemple du stakhanovisme, la bourgeoisie trahit quand même son penchant pour le divertissement, c'est-à-dire la consommation des biens culturels produits par des ouvriers enchaînés à leur outil de travail. Le paradis démocrate-chrétien, ce sont les vacances, cet instant où le temps semble s'arrêter (la fin de l'Histoire).
L'oisiveté grecque n'a donc rien à voir avec le divertissement bourgeois, aussi nécessaire et contraignant que le travail. La dimension doublement nihiliste et contraignante du divertissement et de la culture de masse bourgeois est d'ailleurs assez flagrante.
"Réindustrialiser", suivant le programme économique de Donald Trump (très vite abandonné, semble-t-il), c'est faire faire marche arrière à l'économie capitaliste, remettre les citoyens epsilons au travail pour créer cette richesse que l'économie tertiaire, largement parasitaire, ne crée pas, mais des esclaves-salariés indiens, chinois ou vietnamiens... Il faut pour croire possible une telle inversion concevoir l'économie capitaliste comme un mécanisme bien huilé, une locomotive. L'histoire du capitalisme états-unien enseigne que l'économie capitaliste dicte leur conduite aux hommes d'affaires et aux oligarques, et non l'inverse. Les technocrates du G20 ont tout intérêt à faire croire qu'ils gardent la main, mais l'histoire enseigne que les dirigeants capitalistes naviguent à vue, tout comme le commandant du "Titanic".
La guerre -divertissement suprême des élites barbares- se présente comme la seule solution pour s'extraire de la crise capitaliste. Les dirigeants de l'UE y aspirent pour cette raison. L'opération spéciale d'annexion de Poutine dissimule probablement une crise de l'économie capitaliste russe bridée par les sanctions internationales. Pour tenir la promesse faite à ses électeurs de démanteler l'Etat profond totalitaire actionné par les faucons depuis un quart de siècle, D. Trump devrait renoncer à la politique impérialiste des Etats-Unis, ce qui aurait pour effet de plonger cette nation de citoyens assujettis au dollar dans l'inconnu.