Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Lapinos

  • Politique-spectacle

    Jean-Luc Mélenchon est de loin le meilleur tribun de la plèbe, depuis que Jean-Marie Le Pen a pris sa retraite. Mélenchon et Le Pen ont le don de déplaire aux femmes, à cause de leurs signes extérieurs de virilité.

    Au contraire Emmanuel Macron plaît beaucoup au sexe, avec son air de sortir du séminaire ; il ne faut pas beaucoup le prier pour qu'il prononce un sermon, de préférence un éloge funèbre.

    De plus les femmes capitalistes sont prédestinées à aller au paradis, tandis que le sort des hommes est plus incertain. Vous ne me croyez pas ? Regardez la carte du vote Macron ; en dehors des beaux quartiers de Paris qui votent avant tout CONTRE les Gilets Jaunes par réflexe de caste, ce sont les régions où le sexe féminin est le sexe fort qui disent "amen" à Macron, qui a distribué son vaccin miraculeux comme des hosties.

    Mélenchon est encore meilleur que Le Pen, qui était surtout doué pour remporter les joutes télévisées ; Mélenchon est encore meilleur et encore plus ringard que Le Pen, ce qui a le don de plaire aux jeunes militants de gauche.

    L'un de ces militants, tout à son délire et qui m'a entrepris l'autre jour dans la rue à cause de mon air de ne pas aimer les flics, je suppose, me parla d'introduire grâce à Mélenchon un nouveau rapport de force avec la bourgeoisie capitaliste !? D'où sort ce gugusse, dans quel espace-temps est-il resté coincé ? Les différents scrutins présidentiel, législatif et européen, sont conçus comme un moyen pour subjuguer la classe moyenne : ils n'ont aucune autre utilité. Les gros contrats sont signés en coulisse. Pourquoi croit-on que F. Hollande célèbre les institutions bonapartistes et insiste sur leur caractère sacré, à chaque fois qu'on lui tend une perche ? Parce que ces institutions sont démocratiques ?

    Le suffrage censitaire honni était moins antidémocratique que le régime gaulliste-bonapartiste : en 2024, le suffrage censitaire offrirait un meilleur rapport de force à la classe moyenne que le suffrage universel et son clergé abondant de publicistes.

    Or c'est bien la classe moyenne, et non le prolétariat (qui n'est plus que l'ombre de ce qu'il fut en Europe), qui peut offrir une résistance à la politique technocratique conduite à partir de Bruxelles, qui ressemble plus à une martingale qu'à une politique véritable. L'indécence du capitalisme n'a jamais été aussi flagrante, qui consiste à jouer à qui perd-gagne avec des vies humaines.

    Subjuguer n'est pas un terme excessif en parlant du régime démocratique actuel, si l'on se réfère au débat entre D. Trump et Joe Biden, dans une nation de tradition démocratique plus pure que la nôtre. Il est fascinant qu'un tel débat puisse fasciner tout un pays ; à côté de Trump et Biden, Mélenchon c'est de la poésie.

  • Machiavélique, Macron ?

    Quelques observateurs de la vie politique soupçonnent le chef de l'Etat d'avoir tendu un piège à Jordan Bardella et son parti, en lui permettant de gouverner grâce à des législatives anticipées dont le résultat était prévisible. Les fantasmes sécuritaires des électeurs de J. Bardella risquent en effet de se heurter à un certain nombre de réalités économiques, dont celle de la dette-covid, contractée à la suite du confinement sanitaire.

    La crise économique depuis 2008 a sérieusement entamé le crédit dans les milieux les plus modestes, en particulier les milieux qui n'appartiennent pas à la fonction publique ; d'où la promesse démagogique de J.-L. Mélenchon "d'effacer la dette" - démagogique car on ne peut mettre fin au capitalisme par décret ; la gauche populiste élue en Grèce il y a quelques années sur un programme similaire a été éjectée en quelques semaines du pouvoir par les technocrates bruxellois ; à la faveur de la crise sanitaire, la Commission a mis en place un court-circuit politique qu'aucun des partis politiques d'opposition n'a sérieusement songé à contester.

    Y a-t-il quelque chose dans la politique menée par E. Macron au cours des cinq dernières années qui ne soit pas l'application de directives de la Commission, à laquelle le parlement européen donne une coloration démocratique ? Y a-t-il une volonté de la gauche populiste ou de la droite populiste d'émancipation de la tutelle européenne ? Il n'y a même pas une velléité. Le niveau de l'opposition française est inférieur à celui du Brexit anglais.

    Le chef de l'Etat sait que la seule opposition véritable en France est celle des Gilets jaunes. Sa tactique consiste à gagner du temps, pour lui et les intérêts qu'il représente, que la mondialisation a rendus confus. Il n'est en effet pas si évident pour la caste des alphas qui dirigent la France de savoir pour qui et pourquoi ils travaillent. Après tout, ce ne sont pas entièrement des robots et ils peuvent avoir des éclairs de conscience.

    Si la tactique d'E. Macron est de dégonfler la baudruche Bardella en lui plaçant la barre du paquebot France à la dérive entre les mains, on peut dire que son plan se déroule bien jusqu'ici. Le chef de l'Etat a en outre mobilisé 65% du corps électoral, ce qui est un record et une aubaine dans une période où la légitimité du régime oligarchique est de plus en plus contestée.

    On ne peut réduire le machiavélisme à "la ruse ou la tactique politicienne" : cette définition péjorative reflète le point de vue démocrate-chrétien. Il est intéressant de le relever, car contrairement à la propagande laïque et républicaine, le modèle idéologique dominant est théocratique. Ainsi, l'égalitarisme n'a jamais été un principe laïc et républicain : il est en revanche typique de la démocratie-chrétienne américaine.

    Dans un ouvrage récent, l'actuel ministre de l'Economie Bruno Le Maire se positionne idéologiquement "du côté de l'utopie, contre le machiavélisme" : indirectement, il confirme le diagnostic totalitaire de "1984" ; on peut en effet résumer la dystopie d'Orwell à un plaidoyer pour le machiavélisme ; ce qui perd les deux dissidents Winston Smith et Julia, c'est leur confiance dans l'Utopie, représentée symboliquement par la Fraternité. Orwell montre dans "1984" comment l'utopie opère à la manière d'une religion d'Etat.

    On peut reconnaître à E. Macron le talent d'un tacticien hors-pair, qui a su tenir en haleine par plusieurs ruses successives la classe moyenne depuis 2018, et continuera peut-être de le faire à travers l'homme-lige Bardella. Mais ce n'est pas un homme politique machiavélique pour autant, car un endettement périlleux soutient cette ruse.

    Le machiavélisme authentique se définit par un pragmatisme au service du bien commun. Le bilan des partisans de l'Union européenne comme un progrès politique paraît aujourd'hui maigre, pour ne pas dire négatif, puisque la paix en était le principal argument. Que font les dirigeants européens pendant que Macron fait diversion avec les législatives et les Jeux olympiques ? Ils attendent l'issue de l'affrontement entre la Russie et l'OTAN - autant dire qu'ils attendent Godot.

    Emmanuel Macron a été élu en partie en 2017 sur le dépassement du clivage gauche-droite, qui a séduit tous ceux qui y ont vu une tentative de rénovation d'une institution politique vétuste. C'était une illusion, car l'économie capitaliste, désormais mondialisée, impose une formule oligarchique déguisée en démocratie. E. Macron a subi un échec similaire à celui de F. Mitterrand il y a un peu plus de quarante ans, qui fut contraint d'endosser l'habit de souverain bonapartiste, plus ou moins auréolé du suffrage universel, après avoir promis à ses électeurs de restaurer la République.

    Ce n'est qu'une simple étape vers la prise de conscience, une étape déjà en partie franchie par les Gilets jaunes, mais la classe moyenne active devrait considérer le suffrage universel, non pas comme un outil démocratique ou républicain, mais comme le renoncement de la classe moyenne à exercer des responsabilités politiques.

  • Marx contre Mélenchon

    Le capitalisme se présente à peu près comme un nouveau destin, un phénomène sur lequel le discours politique n'a pas de prise. Deux ou trois générations de Français et d'Allemands ont été bernées par le discours écologiste, et continuent de l'être puisque l'irrationalité de l'économie capitaliste interdit une gestion raisonnable des ressources humaines et naturelles. Le discours écologique se présente donc comme une ruse capitaliste.

    En même temps que la critique du capitalisme a disparu du débat public, le nombre de ses victimes n'a fait que s'étendre : la classe moyenne française ne peut plus ignorer que cette économie ne repose pas seulement sur l'exploitation de travailleurs chinois, indiens, ou africains, elle a en outre des conséquences antisociales dans les pays développés. On peut traduire le large mouvement des Gilets jaunes comme un mouvement de ras-le-bol du capitalisme ; la diversité d'opinion des manifestants ne fait que traduire la diversité des sensibilités ; ainsi, les "antivax" sont particulièrement sensibles aux effets délétères de l'économie capitaliste sur la santé publique.

    La critique marxiste n'a donc rien perdu de son actualité, un siècle et demi plus tard. Je viens d'en donner un exemple : elle permet de déceler facilement que l'écologie politique est une grossière supercherie ; le primat irrationnel de l'énergie nucléaire porte la marque de l'économie capitaliste ; précisons, pour les Gilets jaunes qui n'en auraient pas conscience, que le développement de l'énergie nucléaire s'accorde le mieux avec le principal irrationnel de croissance à l'infini.

    Venons-en au sujet qui justifie le titre de ce billet : l'éradication par les partis populistes de la critique marxiste. Il me semble inutile de s'attarder sur la rhétorique simpliste de Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui consiste à poser l'équation de la critique du capitalisme et du communisme révolutionnaire. Le parti de Le Pen, depuis ses premiers succès il y a une trentaine d'année, est celui des idiots utiles du Capital : le qualifier de "fachiste" serait oublier que le fachisme est une conséquence avant d'être une cause de catastrophe politique. Si la critique marxiste du roman national républicain a été censurée, ce n'est certainement pas à cause des idiots utiles du Front national.

    On connaît les modalités de défense de la classe moyenne par les partis subventionnés par des oligarques pour tenir en respect la classe moyenne : elles consistent à confier le destin de la classe moyenne à la Commission européenne, elle-même sous tutelle de l'OTAN.

    Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon sont moins hostiles a priori à la critique marxiste que ceux de Le Pen ou Macron, mais ils l'ignorent absolument, pour une raison que l'on peut élucider d'emblée : J.-L. Mélenchon est d'abord le représentant de la fonction publique, et non de la classe moyenne. Cette dernière subit les conséquences de l'incapacité de l'Etat capitaliste à se réformer, que les fonctionnaires ont tendance à ignorer, comme si l'Etat capitaliste totalitaire se limitait à la police et l'armée ; la logocratie, dont G. Orwell a fait le thème central de sa dystopie, se présente avant tout comme une police de la pensée.

    Le thème de la "souveraineté populaire" et du "suffrage universel", qui font partie de la rhétorique de LFI, participent de cette police de la pensée, tout comme la théorie révolutionnaire de conquête du pouvoir par les urnes, dont le cousin grec de J.-L. Mélenchon, A. Tsipras, a naguère démontré l'inefficacité.

    Le parti de J.-L. Mélenchon se présente comme le principal moyen de censure d'une critique marxiste qui n'épargne pas l'Etat républicain et ses institutions bonapartistes. Le gaullisme ou la Ve République se présentent du point de vue marxiste, comme un phénomène de sclérose bonapartiste : en effet les élites françaises, autoproclamées "libérales", n'ont pas su mettre à profit la période des "Trente glorieuses" pour assouplir l'absolutisme de l'appareil d'Etat, que seuls justifiaient les désordres consécutifs à la Seconde guerre mondiale.

    On a bien entendu parler de "mammouth" à propos de l'Education nationale monopolistique, mais rien n'a été fait concrètement pour la réformer. L'absence de liberté politique a été dissimulée derrière l'alternance "gauche-droite", principale cause du mouvement des Gilets jaunes, qui s'opposent à cette pseudo alternance comme "Mai 68" s'opposa au régime gaulliste.

    Ce sont le plus souvent des militants de Mélenchon, abrutis par de pseudo-économistes, que l'on entend dire que "la dette n'est pas un problème" : ils sont, sur ce plan, plus capitalistes que les oligarques capitalistes eux-mêmes. En effet, si l'endettement n'est pas un problème, alors le capitalisme n'en est pas un, puisque l'endettement à l'infini EST le b.a.-ba du capitalisme financier, tout comme le "bitcoin". Il faut préciser que ce sont là deux modalités financières, à la fois extra-économiques et purement mathématiques.

    Le capitalisme étatique, qui est la doctrine antimarxiste de J.-L. Mélenchon, est une sorte de cigarette dotée d'un filtre : elle retarde peut-être l'effet du cancer, mais elle a l'inconvénient de le dissimuler mieux qu'une cigarette sans filtre.

    Disons pour conclure pourquoi la critique marxiste s'oppose au "partage équitable des richesses" : non seulement elle permet de comprendre pourquoi la théorie d'un Etat honnête régulant un Capital malhonnête est une leurre, mais la critique marxiste s'oppose à la théorie totalitaire du bonheur quantique, proportionné aux revenus du Capital.

    L'égalitarisme n'est autre que la formulation juridique du bonheur quantique totalitaire. La critique marxiste rejoint sur ce point Orwell : l'illusion égalitariste est un mirage capitaliste - pire, un nihilisme déguisé en idéalisme : c'est le chiffon rouge agité par le toréador pour mieux planter ses dards dans le taureau : le peuple, réduit à une masse.

    Bien mieux que J.-L. Mélenchon qui s'assied dessus, la critique marxiste est propice à restaurer l'esprit critique des Français, face à un régime oligarchique qui s'époumone en discours démagogiques divers et variés. La dissolution de l'Assemblée n'est pas une tactique du chef de l'Etat seul : c'est un moyen constitutionnel typique d'une institution bonapartiste, cautionnée par l'ensemble de la classe politique et au-delà. Le risque de "guerre civile" vient du sommet de l'Etat, et cela depuis Napoléon III, qui la déclencha.

    Mélenchon et ses militants antifachistes romantiques feraient mieux de se souvenir que, si les massacres de la Commune de Paris sont imputables à Napoléon III et aux industriels qui le soutenaient, la Commune était vouée à l'échec, un échec dont le petit peuple de Paris a payé le prix, exactement comme la ligne de défense ukrainienne paie le prix de la rivalité sinistre entre le bloc russe et le bloc OTAN.

    Les Gilets jaunes ont montré l'exemple bien plus utile d'une résistance passive aux injonctions de l'oligarchie et ses employés. En participant aux élections européennes, les partis de Le Pen et Mélenchon ont rétabli la Commission dans ses droits et piétiné la défiance utile répandue par les Gilets jaunes.

    Mélenchon et Bardella se plaignent des maléfices d'un système qu'ils contribuent à alimenter : ils entraînent une partie de l'opinion publique sur le terrain de la tactique électorale où l'oligarchie et ses employés n'ont de cesse d'entraîner les Français.

  • Simone Weil au bac

    Les élèves de terminale devaient composer cette année, lors de l'épreuve du baccalauréat de philosophie, sur un thème de prédilection de Simone Weil (1909-1943) : l'Etat ou la science, ou encore la condition ouvrière (commentaire d'un texte).

    Simone Weil n'a pas produit comme Shakespeare une pensée philosophique complète ; mais son indépendance d'esprit et son anticonformisme méritent d'être salués, et ce d'autant plus que les profs de philosophie sont désormais aplatis devant l'Etat, prêchant la bonne parole des cartels sur les plateaux de télévision ; de cette valetaille, Simone Weil fut l'antithèse.

    Son meilleur essai (le plus cohérent), "Réflexion sur les Causes de la Liberté et de l'Oppression sociale" (1934) est le plus "orwellien". L'auteure y met en évidence la force oppressive de la Culture, en lieu et place de la Nature. La tyrannie moderne incite, de fait, à se prosterner devant la Culture. Sans théoriser la "société du spectacle", Orwell a montré que Big Brother est un Etat absorbé par la production d'une culture bas-de-gamme, au niveau du confort intellectuel ; la "novlangue", conçue par les linguistes, est aussi une production culturelle conçue pour éradiquer l'esprit critique. Le terrorisme intellectuel a changé d'étiquette plusieurs fois en France depuis les années 1950, mais il est constant, prenant des formes plus ou moins subtiles.

    L'Etat moderne totalitaire est un instrument d'oppression du peuple par les élites dominantes : Simone Weil explique pourquoi et comment cette fonction est liée à l'illusion d'une domination de la Nature par la technologie.

    Cependant la critique du marxisme par S. Weil me paraît incompréhensible et hors sujet. Non seulement K. Marx a annoncé la destruction des cultures traditionnelles sous l'effet de l'économie capitaliste (ce qui n'est pour Marx ni une mauvaise chose, ni un progrès, mais un phénomène historique), mais il a prédit la "réification" de l'être humain. Marx a même démontré l'inaptitude du droit à réduire les inégalités, éventant ainsi le subterfuge de la sociale-démocratie, qui se double malheureusement souvent d'une ruse chrétienne (on pense ici en particulier à la ruse de la "doctrine sociale de l'Eglise catholique", ou à la ruse des supporteurs chrétiens de D. Trump).

    Dans sa critique de la physique quantique, adjacente à celle de l'Etat totalitaire, Simone Weil n'est pas loin de définir ce discours scientifique comme un "newspeak" défiant l'entendement. Malheureusement incomplète, la critique de Simone Weil a le mérite de souligner la démission de la philosophie face à un des aspects les plus dangereux de l'Etat totalitaire technocratique, et l'hypocrisie des prétendus "comités d'éthique scientifique".

    Sur le plan religieux, Simone Weil n'est pas loin du célèbre hérétique Marcion, qui croyait le christianisme fondé sur le rejet du judaïsme, quand la véhémence du Christ est dirigée contre le clergé juif, c'est-à-dire la trahison de l'esprit de la Loi de Moïse.

    L'hérésie de S. Weil est plutôt un errement : la méfiance de S. Weil vis-à-vis du clergé catholique peut se comprendre, dans une époque où il est s'est fait le complice de la barbarie capitaliste et de l'esclavage des ouvriers dont la condition lui semblait, comme à Marx et Engels, inhumaine ; le sentiment de culpabilité d'une partie du clergé catholique a d'ailleurs engendré en son sein un mouvement de prêtres-ouvriers (à un stade de la division du travail où l'esclavage le plus dur avait déjà été délocalisé en Chine ou en Inde).

    Athée et socialiste, tout comme Orwell, S. Weil n'était pas beaucoup moins dégoûtée que lui par le personnel ecclésiastique ; mais elle a été conquise par la doctrine pacifique de Jésus-Christ, qui contraste singulièrement avec la violence barbare de la bourgeoisie judéo-chrétienne.

    Le rejet de la religion juive, sous prétexte de la violence de l'Ancien testament, est surprenant de la part d'une helléniste comme Simone Weil, car la sagesse grecque passe aussi par des fables et des récits violents. Les héros grecs subissent la violence des éléments sataniques, mais ils exercent eux-mêmes souvent une violence symbolique, y compris Ulysse ; il ne faut pas oublier non plus la colère du Christ contre les Juifs et ses propres disciples, quand ceux-ci trahissent la Parole - colère qui prolonge celle de Moïse face aux Juifs idolâtres.

  • Au coeur des ténèbres

    Il faut remercier les romanciers qui nous entraînent au coeur des ténèbres : L.-F. Céline, V. Gheorghiu, et bien d'autres ; je cite deux romanciers que j'ai eu la chance de lire alors que j'étais encore adolescent. Les romanciers britanniques ont la capacité de vous entraîner au fond du gouffre, tout en faisant preuve d'humour, ce qui est sans doute shakespearien. En effet le tragédien a fait éclater la bombe de l'humour au beau milieu d'une époque extrêmement violente elle aussi, où des chrétiens faisaient brûler d'autres chrétiens au nom du christianisme.

    Contrairement aux films montrant l'horreur de la Shoah, ces oeuvres ne désignent pas d'autre coupable que la bêtise humaine. En diabolisant Hitler, on lui a fait une publicité inutile ; rien n'est plus séduisant que le diable, d'ailleurs, tandis que le catéchisme est ennuyeux.

    Les romanciers qui nous entraînent au coeur des ténèbres du XXe siècle ont le mérite de ne pas dissimuler l'ampleur du mal ; on ne s'attaque pas au mal en traitant son voisin de fachiste ou de communiste.

    Huxley et Orwell sont les plus dissuasifs de croire que la barbarie occidentale prend fin en 1945, suivant la légende dorée. Hannah Arendt a expliqué pourquoi le crime d'Eichmann était banal (il est étatique, et l'Etat moderne totalitaire abolit l'éthique), et certains propagandistes sionistes ou communistes ont tenté de la censurer par calcul.

    Bien sûr on peut préférer l'opium, un opium quelconque permettant d'ignorer le trou vertigineux de la bêtise humaine ; ou on peut le colmater avec Dieu ou le Hasard, Allah, toutes les religions épiméthéennes, dans leurs versions traditionnelles ou chimiques - le trou béant n'en est pas moins là, menaçant pour tout le monde.

    Montrer, exhiber la bête humaine est donc salutaire.

    J'ai connu un type qui revenait tout droit de l'enfer : il n'en avait pas une connaissance livresque, mais bien réelle ; il y avait été plongé subitement à l'âge de l'innocence, comme un enfant voit soudain ses parents volatilisés par un tir de roquette. Le temps avait fait son effet cicatrisant, mais pas complètement : la joie le mettait très mal à l'aise ; je crois qu'elle lui paraissait un mensonge, de la pacotille en comparaison de l'or noir des ténèbres, dont l'éclat s'était fixé dans sa mémoire.

    Ceux qui ont voyagé jusqu'au bout de la nuit, et qui en sont revenus pour nous avertir du danger, sont donc nos frères.

  • Pourquoi pas sioniste

    - Qu'est-ce que j'en ai à faire de la shoah, me disait récemment un jeune type d'une vingtaine d'années, je ne m'en sens pas responsable, pas plus que du bombardement d'Hiroshima !?

    - Oui, lui répondis-je, il serait plus logique que tu te sentes responsable des noyades de migrants organisées par les institutions européennes ici et maintenant.

    - Organisées ?

    - Oui, dans le sens où les institutions européennes sont une organisation économique et sociale, qui place manifestement la "valeur travail" au-dessus de la "vie humaine", comme faisait le régime nazi. Les migrants ne sont pas sur des embarcations surchargées au milieu de l'océan par hasard. Le hasard est une explication dont seuls les imbéciles du calibre d'Eichmann se satisfont.

    - On ne peut pas comparer quelques milliers de migrants noyés en mer parce qu'ils avaient l'espoir de trouver un travail clandestin et ont pris la mer au péril de leur vie, et le sort de millions de Juifs...

    - Sur ce point il te manque un peu de recul. D'abord, les milliers de noyés ne sont que les morts faciles à compter : l'esclavagisme contemporain fait beaucoup, beaucoup plus de morts, et dans des circonstances souvent bien pires que la noyade, qui dans la Manche est précédée d'un engourdissement anesthésiant. Ni toi ni moi ne tiendrions bien longtemps dans l'une de ces mines où l'on extrait des minerais essentiels à la production de tas de gadgets. Idéalisée en Occident, la prostitution dans la banlieue du paradis occidental est une déchéance difficile à supporter... Il y a quelque chose d'assez propre dans la noyade, en fin de compte.

    C'est un peu comme le nombre de morts au cours des guerres modernes : on devrait se contenter d'une fourchette si on essayait de comptabiliser les victimes collatérales de cette organisation du travail à l'échelle mondiale.

    - Je ne vois toujours pas le rapport avec le nazisme...

    - Eh bien, mais le nazisme est une culture industrielle avant tout, qui faisait la promotion du travail à l'entrée des camps : "Arbeit macht frei", exactement comme les leaders judéo-chrétiens aujourd'hui.

    - Mais je ne vote même pas pour ces f. institutions européennes et les enc. qui siègent là-bas !

    - Fils de pute.

    - Hein ?

    - "Fils de pute" est plus théologique ; le détournement des Ecritures saintes est assimilé à la prostitution. Fils de putes les croisés qui partaient "délivrer le tombeau du Christ" ; fils de pute les "judéo-chrétiens" qui font passer leurs calculs pour la vraie Foi et lisent la Bible en propriétaires. Ils devront affronter la colère de Jehovah-Yahveh.

    - Euh, excuse-moi, mais je n'y crois pas trop...

    - Sur ce point tu manques encore un peu de recul. Puisque tu ne mets pas ton bulletin dans l'urne, c'est de la complicité passive et non active. C'est à peine mieux : on peut dire que tu t'en laves les mains.

    - Je ne peux quand même pas attaquer le parlement européen à la mitraillette : les représailles seraient terribles !

    - En effet, il a été appliqué un ratio de un pour quinze environ par les sionistes ; quinze Palestiniens pour un Juif tué ; pas loin du tarif nazi appliqué aux terroristes. Et après ça on trouve des gugusses pour écrire que la démocratie-chrétienne est un peu mollassonne ! Les leaders démocrates-chrétiens ne sont pas plus mollassons qu'Eichmann, si on étudie la chose de près. L'hypocrisie les rend encore plus dangereux. L'Etat atténue le sentiment de culpabilité des criminels de guerre modernes. Plus l'Etat est une personne morale puissante, moins ses fonctionnaires ont de moralité. Ils ignorent même ce qu'est la moralité ; ils se contentent de gravir les échelons sans se retourner.

    - On est forcément tous complices ; l'organisation économique nous rend tous complices.

    - C'est ce que je disais récemment à des Témoins de Jéhovah : on ne peut pas se contenter d'attendre le Royaume de Paix en percevant les dividendes du Capital ; on ne peut pas se soustraire à l'Enfer comme ça.

    - Si même les Témoins de Jéhovah sont pourris...

    - Je ne dis pas ça ; je dis qu'on ne peut pas se contenter d'attendre... surtout quand on a vingt ans et qu'on a le goût de l'action.

    - ...ce qui suppose d'être capable de résister aux mille tentations de faire le mariolle.

    - Exactement, c'est le piège de cristal. Vous êtes tous, dans ta génération, censés crever des illusions qu'on vous injecte dans les veines. Celui qui ne vit pas de rêves représente une menace.

  • Balzac contre le Monde

    Comment un type aussi mondain, aussi gonflé d'illusions qu'Honoré de Balzac, a-t-il pu produire un monument littéraire, la Comédie humaine, qui contribue aussi peu à la gloire du monde et de la bourgeoisie ? C'est à peu près l'angle d'étude choisi par Stéphane Zweig dans sa célèbre biographie intitulée, "Balzac ou le Roman de sa vie". Le génie de Balzac repose sur un paradoxe : comment un homme aussi optimiste, dont l'optimisme écoeura jusqu'à ses amis les plus proches, a-t-il pu produire autant de chefs-d'oeuvre inoubliables ?

    L'optimisme permet en effet de gagner trente-six fois de suite le tournoi de Roland-Garros, de devenir multi-millionnaire en quelques mois, de participer à la fabrication de la bombe A, de gravir les treize sommets les plus élevés du globe en six mois... toutes choses que l'on s'attend à voir un type plein d'entrain comme Balzac accomplir ; mais, si l'optimisme est le carburant de la performance, il ne permet pas de produire une oeuvre d'art, quelque chose d'utile à la société, comme la boussole, l'hygiène médicale ou la littérature, qui permet à l'humanité de se connaître elle-même, dans sa bassesse comme dans son héroïsme, et ainsi de progresser.

    Zweig nous fait partager sa stupeur devant un tel phénomène ; les meilleurs amis de Balzac, et les quelques femmes qui l'aimèrent, furent les témoins effarés de cette monstruosité. Sans doute y a-t-il toujours quelque chose de monstrueux dans le génie authentique : la pudeur excessive des femmes, qu'elle soit innée ou l'effet de l'éducation, les empêche d'être des artistes véritables ; chez les quelques femmes qui le furent néanmoins, s'affranchissant des réflexes de leur espèce, on trouve une audace inhabituelle. George Sand donne presque toujours le conseil à son ami Flaubert de ne pas prendre de risque, et Flaubert était pourtant loin de foncer tête baissée en avant comme Balzac !

    Les relations amoureuses de Balzac, presque toujours avec des femmes mariées issues de l'aristocratie, évoquent donc le conte de "La Belle et la Bête". Balzac ne cherchait pas la grâce dans la beauté physique, mais dans l'origine aristocratique de ses conquêtes.

    Balzac est un génie paradoxal, une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, moine discipliné la nuit, enfermé dans son cabinet de travail avec plumes, encre et papier, distillant la vendange des choses vues à la lumière du jour, et spéculateur fou et imbécile le jour. Zweig suggère que la niaiserie de Balzac était peut-être due à l'extrême concentration dont il faisait preuve au cours de ses heures de veille. Balzac n'a pas plus de moralité qu'un marin breton ou qu'un prêtre catholique ; il progresse en tirant des bords extrêmes, et lorsqu'il n'aura plus la force physique de ce grand écart, il s'éteindra au seuil de la comtesse de Hanska, qu'il se représentait comme un havre de paix, une femme-giron ; cette grande dame par la taille de son arbre généalogique était flattée du désir d'une telle comète pour sa personne assez insignifiante, bien que très titrée. Il faut dire que Balzac était parvenu au sommet de la gloire, à l'échelle de l'Europe, pour ne pas dire du monde, en un temps où les romanciers étaient encore considérés comme des philosophes.

    Au contraire des femmes qui partagèrent la vie agitée de l'homme Balzac, ses lecteurs aiment la lucidité de son regard ; du moins est-ce le cas de Zweig, de Barbey d'Aurevilly, de Karl Marx, de Paul Bourget... de tous les lecteurs capables d'établir entre les romans d'Alexandre Dumas et ceux de Balzac une hiérarchie. Eugène Delacroix se demandait comment son ami A. Dumas pouvait écrire des choses aussi niaises ? La réponse tombe sous le sens : parce que Dumas ne se préoccupait pas d'art, mais de vivre. La seule ambition de Dumas était de jouir de ses rentes.

    Zweig note qu'avec les années, à force d'accumuler les expériences le plus souvent pénibles, les romans de Balzac sont de plus en plus crus, et leur tonalité sentimentale parfois exaspérante s'estompe.

    On doit voir Balzac comme un entrepreneur de littérature à ses débuts, et non comme un apprenti-poète à l'instar de Flaubert. La comparaison avec Flaubert, qui n'est pas dans Zweig, permet de mieux comprendre Balzac au plan de la méthode. Balzac procède presque d'un empirisme pur ; il n'a pour ainsi dire pas de modèle : Corneille et Racine sont avant tout synonymes de gloire à ses yeux. Il tâchera en vain d'en imiter les vers. Le véritable modèle de Balzac, c'est... Napoléon - c'est-à-dire un modèle d'entêtement et de volonté. Napoléon, qui n'a jamais ajouté à l'art ou à l'intelligence humaine, qui fascine mais n'intéresse personne. La gloire posthume de Napoléon s'ancre dans la bêtise humaine, qui prendra au XXe siècle des proportions tragiques (conduisant d'ailleurs S. Zweig au suicide).

    L'admiration de Balzac pour l'ambition de Napoléon permet de souligner un autre aspect du paradoxe balzacien : alors que sera reconnu à Balzac le talent de peintre d'Histoire, il écrit dans la langue d'un peuple qui méprise l'Histoire, lui préférant les récits épiques dans des décors de carton-pâte, préfigurant le cinéma et le roman nationaliste. Suivant cette fantaisie bien française, Balzac remisera cette admiration enfantine pour Napoléon au profit de convictions légitimistes tout aussi fantaisistes, mais plus propres à servir ses ambitions amoureuses.

    Flaubert, quant à lui, a Goethe dans le viseur, et se retiendra de publier quoi que ce soit qui ne soit pas digne de son ambition artistique ; il n'a pas le même besoin de s'émanciper par l'argent que son aîné, ce besoin qui poursuivra Balzac toute sa vie, le rendra le plus souvent malheureux, mais aura pour effet de cravacher sa volonté.

    Mais, au stade de la préface de la Comédie humaine, ce n'est plus le même Balzac que le Balzac inexpérimenté et brouillon des débuts ; il n'a toujours pas de style, mais au moins il a une oeuvre, universellement reconnue.

    L'effort de Balzac pour devenir millionnaire ET un grand homme de lettres, simultanément, a transformé son existence en fuite haletante, entrecoupée de plages d'un travail nocturne harassant. Mais B. était conscient que l'on ne peut pas creuser profondément deux sillons en même temps, et il avait choisi le sillon de la littérature, sans arriver à se défaire du vice capitaliste de la spéculation, véritable aspiration au néant.

    Selon Zweig, Balzac aurait été richissime s'il s'était sérieusement attelé à ses affaires au lieu de se dédoubler, car il avait un certain flair, et d'autres, plus appliqués, sur ses intuitions ont bâti des fortunes. Il est certain que l'argent ne pouvait suffire à combler l'esprit d'un Balzac comme il comble celui d'un Bernard Arnault, d'un Bill Gates ou d'un Elon Musk.

    Le dilettantisme de Balzac dans le domaine des affaires se retrouve dans le domaine amoureux. On l'a décrit comme soumis, servile même en face des femmes ; la réalité est que Balzac a surtout cherché à séduire des femmes sensibles aux flatteries. Balzac endosse le costume de l'amoureux chevaleresque avec plus ou moins d'habileté, pour le besoin de sa cause amoureuse.

    La comtesse ukrainienne Hanska est sa dulcinée du Toboso, à peine moins idéalisée. Elle est exotique, aristocrate, riche, elle a lu ses romans, reconnu son génie : c'est là bien plus qu'il n'en faut pour que la cristallisation ait lieu. Leur amour semble artificiel ? Qu'y a-t-il de plus artificiel que l'amour, qui tienne plus à un détail ? Du reste les obstacles et la distance qui séparent Balzac de l'épouse du comte de Hanski le rapprochent de son oeuvre ; ces obstacles rapprochent aussi la baronne d'un désoeuvrement qui était peut-être aussi... existentiel.

    Balzac se sait possédé, par le désir de s'enrichir, de conquérir de riches aristocrates, mais il n'a pas fait pas de cette possession tout un fromage, comme d'autres écrivains secondaires, Proust ou Barbey d'Aurevilly. Il en a fait de bonnes nouvelles, comme "La Peau de Chagrin".

    Avant d'atteindre la veine réaliste où il s'épanouit, Balzac a donné dans le genre putassier le plus rentable, le genre que les éditeurs, qui sont les maquignons des lettres, attendaient déjà au XIXe siècle. Mais, là encore, dès qu'il l'a pu, Balzac a quitté le trottoir pour se mettre tant bien que mal à son compte, se hisser jusqu'à une littérature honorable. Là encore la petitesse de ses débuts s'explique par un milieu social moins favorable que celui de Flaubert, une mère qui veut le faire fonctionnaire ou notaire à tout prix. Balzac a fait le trottoir pour échapper à sa mère. Peut-être est-on trop sévère avec elle ? Quand les mères ne se débarrassent pas de leur fils, comme fit Mme Balzac-mère en plaçant Honoré chez une nourrice, puis en pension, elles ont tendance à les étouffer, à en faire de petits chiens d'appartement.

    Balzac a eu maintes fois l'occasion de se suicider, au cours de son existence : s'il n'en a rien fait, surtout dans les jeunes années, c'est peut-être grâce à l'extraordinaire résilience, procurée indirectement par cette mère maladroite, quasiment honteuse de son rejeton, semble-t-il.

    La tâche de Zweig n'était pas mince, au moins aussi ardue que celle de Rodin, cherchant à représenter le grand homme dans une sculpture, qui a souligné de Balzac l'aspect monstrueux de sa personnalité.

    La démarche de Zweig est analogue à celle de S. Freud explorant l'oeuvre de Shakespeare, mais, contrairement à Freud, Zweig n'a pas cherché à faire coïncider Balzac avec ses préjugés. En outre, Balzac et son oeuvre constituent non seulement un terrain d'étude psychologique exceptionnel, mais ils permettent de pénétrer plus largement le XIXe siècle. L'Histoire ne permet pas de retourner dans le passé, elle permet de comprendre ce passé mieux que la plupart des hommes qui y ont vécu. Quel recul Napoléon avait-il sur son temps ?

    NB : Ajoutons au crédit de Zweig qu'il a su faire dans la Comédie humaine, dont il est globalement très admiratif, le tri entre le très bon, le bon et le mauvais (harcelé par ses créanciers, Balzac pouvait bâcler la seconde moitié d'un roman pour honorer une commande). C'est donc un bon guide de lecture pour ceux qui n'aiment pas s'en remettre au hasard.

    (Chronique pour la revue littéraire Z)

  • Déchristianisation, t'as qu'à croire...

    Le leitmotiv de la déchristianisation est dans la bouche de ceux qui confondent le christianisme avec le folklore ; même certains athées s'y mettent, à regretter la déchristianisation, ce qui est assez désopilant (ces athées-là n'ont pas lu Nietzsche).

    Les Français sont peut-être plus attachés au folklore que d'autres peuples ? On a pu le constater lorsque la cathédrale Notre-Dame de Paris a brûlé : ç'a été un drame national, naturellement amplifié par les journalistes pour qui ce genre de spectacle est vendeur. Le Français est souvent identitaire, limite ésotérique : attention aux oeillères ! Le Christ est entré dans Jérusalem sur un âne, mais rien ne dit que c'était un âne français.

    J'ai eu la chance de faire un voyage initiatique aux Etats-Unis il y a près de deux décennies maintenant, et de constater de mes yeux l'extrême christianisation de cette nation dominante : on s'y encule même de façon chrétienne, c'est pour dire. Les chefs politiques, qui sont en même temps des chefs religieux, encouragent leurs soldats en citant les Apôtres ; Israël est leur krak des chevaliers en terre arabe ; l'adversaire mahométan ou russe est appelé "Satan".

    Quant à la France, qu'ils la détestent ou qu'ils l'adorent, les Américains doutent qu'elle a jamais été chrétienne : ils la prennent pour le pays de la galanterie et du vin, s'imaginant que les filles y sont faciles, au contraire des vierges farouches féministes américaines. Je ne me suis jamais senti aussi sulfureux qu'aux Etats-Unis.

    Il y a bien quelques suppôts de Satan francophiles, mais ils sont loin d'occuper des positions culturelles dominantes. Voyez un peu : Donald Trump se la joue Jésus-Christ devant le Sanhédrin, et ça marche ! Pourquoi ça ne marcherait pas, à l'heure du cinéma et des cinéphiles disposés à tout avaler ?

    Et l'Argent, est-ce que l'Argent n'est pas un dieu chrétien ? La Bible nous incite à le penser, car le Veau d'or est le dieu du peuple hébreu effrayé, qui a le sentiment d'avoir été abandonné par Moïse. Un païen, un authentique païen comme il n'en existe presque plus dans le monde (les nazis ne font pas illusion avec leurs gadgets technologiques), un vrai païen méprisera l'Argent, ce dieu dont la puissance est évidemment beaucoup trop humaine. L'Argent est, si ce n'est "un Dieu invisible", comme le Dieu des Juifs et des chrétiens, un dieu abstrait comme la musique, un ersatz de Dieu. La science économique est la théologie du XXe siècle.

    La réalité est donc bien plus d'une christianisation générale du monde, tandis que les Français boudent dans leur coin et portent des oeillères, ou font semblant. Et l'Union soviétique ? Vous avez vu à quelle vitesse ces athées-là se sont reconvertis à Dieu après leur débandade économique de 1990, comment ils se sont remis Dieu dans la poche ? V. Poutine est au moins aussi chrétien que Napoléon III, grand bâtisseur d'églises.

    Je serais le dernier étonné d'apprendre que les Chinois se convertissent tout d'un coup en masse au catholicisme : ils ne semblent pas des athées très profondément ancrés dans le culte de la Nature. Pour ainsi dire, la Chine est déjà chrétienne sans le savoir. En éradiquant les vieilles traditions ésotériques ancestrales, le communisme a préparé le terrain.

    Notez que mon propos ne diffère pas tant de celui de George Orwell, disant qu'il n'y a aucun chrétien pour s'émouvoir du totalitarisme ; ou alors c'est pour dire : - Le totalitarisme, c'est la Corée du Nord !

    Y a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil ? Etait-ce mieux au Moyen-âge ? L'habit ne fait pas le moine, ni les volutes d'encens le chrétien spirituel, encore moins les concessions sur l'au-delà ; de mon point de vue, le Moyen-âge n'a pas connu Shakespeare, le chrétien le plus profond, qui démasque toutes les postures humaines. Le Moyen-âge a quand même connu, vers la fin, Jérôme Bosch, qui a peint la société chrétienne de façon réaliste ; la peinture de Jérôme Bosch ne fascine pas par hasard les Américains : ils s'y retrouvent, avec leurs clercs pédophiles, leurs toubibs avorteurs-à-tout-prix, leurs repentances de faux-jetons philosémites, etc. 

    Pourquoi le christianisme est-il une religion aussi superficielle ? Peut-être parce qu'elle part de très bas ; c'est une religion qui s'abaisse au niveau de l'humanité, et l'humanité progresse très très lentement, comme le peuple Juif dans le désert. Beaucoup rêvent de retourner en Egypte, goûter à l'éternel retour des saisons.

    Les martyrs chrétiens qui agitent au-dessus de leur tête le drapeau de la Vérité, cette chose qui a toujours fait trembler les rois et les puissances terrestres, sont des chrétiens très pressés de voir Dieu face à face. Songez un peu à Anne Askew, ulcérée par les sacrements catholiques, l'atteinte à la Foi qu'ils représentent : elle affronta la torture et le bûcher sans ciller. Une folle ? Ne pariez pas là-dessus, seuls les fous jouent leur existence aux dés. Les martyrs forment l'avant-garde ; chacun se bat selon son talent contre la bête humaine. L'Apôtre, celui dont les sermons ne sont pas trempés dans les illusions humaines, compare la Foi à une course d'endurance plutôt qu'à un sprint.

  • Pourquoi Flaubert n'est pas bourgeois

    Pourquoi Gustave Flaubert n'est-il pas un romancier bourgeois, en dépit qu'il a bien assez d'argent pour se soustraire à la nécessité de travailler pour gagner sa vie et vivre en bourgeois ?

    G. Flaubert n'est pas un romancier bourgeois car il traite toujours le désir amoureux sur le mode comique. Si cela paraît évident à la lecture de "Bouvard & Pécuchet", c'est aussi le cas de "Madame Bovary", qui n'est ni un roman féministe, ni un roman misogyne, mais un roman qui souligne que la vie de province est propice au nihilisme. Emma n'est pas plus héroïque que Roméo et Juliette : c'est elle aussi une victime.

    "Madame Bovary" souligne la bipolarité de la culture bourgeoise, d'une manière qui dévalue complètement la psychanalyse freudienne.

    En effet Emma sort des gonds du mariage bourgeois pour s'adonner au libertinage : elle croit ainsi s'émanciper de l'ennui, alors qu'elle se précipite vers la mort. Un libertin, lassé des plaisirs du libertinage qui conduisent à la saturation des sens, un libertin qui croirait trouver dans la vie monacale la liberté sous la forme du repos de l'âme, effectuerait la même translation qu'Emma. On ne retrouve pas par hasard chez les grands débauchés les mêmes rituels que chez les dévots. S'il n'avait pas été incarcéré, le Marquis de Sade aurait-il écrit le roman de sa libido ? Thérèse d'Avila est une Sade en robe de bure.

    La culture bourgeoise est bipolaire car elle oscille entre puritanisme et libertinage. Dieu sait que ce ne sont pas les libertins qui manquent en France, y compris (surtout ?) dans le clergé ; Flaubert, étant donné le relâchement de ses moeurs, peut passer pour tel. Si Flaubert n'est pas un de ces ennemis de l'humanité, qui se repaissent de la chair humaine et boivent le sang des pauvres dans des calices dorés, c'est parce que, libre-penseur, il ne participe pas au culte de la Chair.

    Flaubert aurait condamné son art s'il avait posé l'équation de la liberté et de la sexualité ; S. Freud ne pose pas non plus cette équation, mais la psychanalyse ne tient aucun compte du conditionnement de la culture bourgeoise. Autrement dit, si la psychanalyse ne justifie pas la société de consommation, elle s'accommode de sa barbarie mortifère. La psychanalyse s'enracine dans des mythes et des religions antiques qui expriment que l'homme ne peut se satisfaire d'être un animal ; elle les transpose en vain dans une société bourgeoise qui repose sur l'aliénation. Si on fait le bilan de la psychanalyse, on ne peut que constater qu'elle s'est avérée inefficace contre l'aliénation.

    En parlant de psychanalyse, on parle encore de littérature compte tenu de son influence délétère sur la production littéraire au XXe siècle, rarement comique. La psychanalyse a stimulé un art et une littérature intensément spéculatifs.

    Le service rendu par la psychanalyse à la bourgeoisie est le suivant : la psychanalyse est le voile qui dissimule que la culture bourgeoise est une impasse, sa littérature un exercice de style de plus en plus anémié.

    Je crois me rappeler que Louis-Ferdinand Céline reprend à son compte ce leitmotiv antibourgeois, que je cite de mémoire sous forme d'adage : "Ne parler du sexe que de façon cocasse". Il ne s'en est pas privé dans "Mort à Crédit", roman qui porte aussi sur le statut métaphysique de la Mort dans la société bourgeoise.

    (Chronique pour la revue littéraire Z)

  • 72 tartuffes contre l'IVG

    Soixante-douze députés français ont voté contre l'inscription de l'IVG dans la constitution, la plupart membres du parti de Marine Le Pen, qui n'a elle-même pas pris part au vote (!).

    Avant de dire pourquoi ces soixante-douze députés sont de parfaits hypocrites, disons pourquoi cette mesure d'inscription de l'IVG dans la constitution est une mesure totalitaire, contrairement à la loi S. Veil, qui était une loi de dépénalisation. L"initiative de l'actuel chef de l'Etat trahit donc l'esprit de la loi Veil.

    La première raison qui fait de cette mesure une mesure totalitaire est qu'elle est PUREMENT DEMAGOGIQUE. L'avortement de masse, dont les moyens sont industriels, ne dépend pas de la constitution. Ce n'est pas parce qu'Emmanuel Macron et le parlement français érigent l'avortement en principe sacré de la République que l'avortement va faire tache d'huile, ni que l'on recrutera plus facilement du personnel soignant acceptant de pratiquer une opération qui consiste à ôter la vie in utero. La baisse du taux de fécondité des femmes dans les pays industriels capitalistes s'explique principalement par l'âge tardif à laquelle elles conçoivent pour la première fois, pour des raisons surtout économiques et non juridiques. (...)

    Lire la suite

  • Cinéma contre Histoire

    Je n'aurais peut-être pas rédigé cette note rectificative si je n'avais lu ce commentaire dans une revue d'histoire, à propos de "Le Jeu de la Reine" (Firebrand) : "un bon film historique" ; en réalité ce film britannique, paru en mars 2023, après avoir été sélectionné au festival de Cannes, est un film de propagande féministe cousu de fil blanc, qui maltraite la vérité historique.

    Aldous Huxley ne s'y est pas trompé, quand il a fait du cinéma un instrument du pouvoir totalitaire ; il est décrit surtout dans "Brave New World" comme un moyen d'abrutissement des masses, afin de leur ôter le goût de la liberté ; mais le cinéma est employé aussi comme moyen de subversion de l'Histoire. Hollywood a atteint une forme de raffinement totalitaire en proposant des films de propagande à la fois divertissants et plus subtils que "Tintin et les Soviets".

    Lire la suite

  • Sade ou Shakespeare ?

    Faut-il jeter Sade à la poubelle, suivant le désir des censeurs puritains ? On aurait tort de croire que les puritains n'ont pas de désir ; leur désir de censure est un désir en creux, un désir potentiellement sadique.

    C'est peut-être la seule leçon à tirer de Sade : derrière le puritanisme sommeille un sadisme, un désir de couper la tête du roi, ou de trancher les parties génitales des cinéastes, les rois de notre époque où l'illusion tient lieu de droit divin. Posséder, la suprême illusion - être possédé, la triste réalité.

    Si l'on jette Sade, on devra aussi brûler Barbey d'Aurevilly, ce Sade à repentirs, un vrai piège à filles comme le "divin marquis". Barbey avait, dit-on, une certaine expérience de la fascination que les types démoniaques exercent sur les bas bleus.

    Lire la suite

  • Contre-culture

    Pour s'abonner à la revue de presse de contre-culture Zébra, cliquez sur ce lien (gratuit, sans pub ni pièce jointe).

  • Vive l'euthanasie !

    Je voudrais dire ici, en peu de mots, pourquoi il est logique pour un chrétien de proclamer : "Vive l'euthanasie !"

    Tout d'abord il me faut revenir sur le propos grotesque, pour ne pas dire ubuesque, du pape Jean-Paul II, mettant sur le même plan l'avortement et l'euthanasie !? Il traduit l'ignorance radicale des lois de l'économie. L'avortement de masse, pratique typiquement occidentale (industrielle et capitaliste), ne saurait être mis sur le même plan que l'euthanasie : la vie d'un enfant potentiel n'a certainement pas la même valeur économique que celle d'un vieillard agonisant.

    Il est important de noter ici le défi lancé par Jean-Paul II à la raison naturelle, c'est-à-dire au bon sens paysan - tout en relevant au passage que le consentement à l'avortement de masse révèle un aspect fondamental du capitalisme : c'est une économie mystique, une "culture de mort". Un chrétien ne saurait se soumettre au capitalisme pour cette raison qu'il est une religion de morts-vivants.

    (...)

    Lire la suite

  • La Revue Z

    La Revue Z, littéraire et satirique, vient de paraître ; on peut se la procurer sur Amazon.com (n°ISBN : 979-8871742525).

    Je contribue à cette nouvelle revue (illustrée) notamment sous la forme d'un article portant sur le danger que représente la prose de George Orwell ("1984" en particulier) pour l'intelligentsia contemporaine, soi-disant "libérale", en réalité coercitive. Si Orwell ne représentait pas une menace de dissidence, il ne serait pas trahi, saboté, diffamé.

    La revue publie aussi une étude sur la philosophie de Shakespeare afin de compenser le retard pris par les études françaises sur les études anglo-saxonnes.

    Sommaire complet ci-dessous :

    shakespeare,revue,littéraire,amazon.com,satirique,orwell

  • Michel Onfray est-il sérieux ?

    Je fais plus attention à Michel Onfray qu'à d'autres philosophes de plateaux télé ; je le surnomme "le janséniste", par opposition au "jésuite" Bernard-Henri Lévy ; le terrorisme intellectuel de ce dernier peut sembler un emprunt direct à Trotski, mais les méthodes de Trotski ne font elles-mêmes que répéter celles des jésuites ; Lénine (de son propre aveu) fut une sorte de Louis XIV russe.

    De la campagne normande où il s'est retiré, Michel Onfray refuse de se soumettre entièrement aux anathèmes et excommunications de BHL. Les thèmes abordés par Michel Onfray sont le plus souvent des thèmes subversifs ; mais la manière dont il les traite est systématiquement décevante.

    Ainsi le thème de l'athéisme méritait d'être traité de nouveau à une époque où l'athéisme a perdu la dimension critique qu'il a pu avoir aux siècles précédents, pour devenir un fanatisme séculier, articulé autour de l'idée de liberté, de démocratie ou d'égalité, non seulement en France mais aussi en Chine et probablement en Russie, dans tous les pays totalitaires. Au lieu d'aborder la question sous cet angle (où est passé l'athéisme critique des Lumières, l'athéisme de Marx, celui de Nietzsche ?), M. Onfray préfère aboyer, tel un bon bourgeois, contre l'islam radical, qui n'est qu'un épiphénomène politique.

    De même pour Sigmund Freud et la psychanalyse : une critique sérieuse s'imposait à l'heure où le clergé médiatique radote les concepts creux d'un Boris Cyrulnik, tout en se gavant de pilules aphrodisiaques et dopantes. M. Onfray s'est contenté de dire que la psychanalyse n'a pas été conçue pour les pauvres gens, ce qui est une remarque largement insuffisante.

    A chaque fois que M. Onfray a mis les pieds dans le plat et franchi la ligne jaune tracée par le général des jésuites, je me suis donc fait cette réflexion qu'il avait le culot d'aborder un sujet tabou, avant de constater qu'il le traitait de manière superficielle. Je l'entendais récemment (en différé) se vanter d'avoir écrit cent-cinquante bouquins. Ceci explique peut-être cela. Une autre explication m'est venue en l'entendant dire, quelques minutes plus tard, que Jésus-Christ et le christianisme n'intéressent quasiment plus personne que lui et quelques moines plus très verts en 2023. Etonnante assertion !, mais qui n'est pas entièrement fausse si l'on adopte un point de vue strictement franco-français. Encore faut-il dire qu'il y a, en France, des fillettes de douze ans qui ont une connaissance plus approfondie des évangiles que Michel Onfray - au moins celle que j'ai rencontrée l'année dernière (cela suppose l'intérêt de ses proches parents). Là où Michel Onfray ne voit qu'un tas de cendres, il y a peut-être encore des braises qui couvent...

    Admettons que la remarque de M. Onfray soit valable pour l'Europe de l'Ouest, où la religion ne joue plus le rôle d'opium du peuple que lui attribue Marx, en raison de la hausse du niveau de vie notamment : sous d'autres latitudes, le christianisme continue d'être "effervescent" ; et pas seulement des pays pauvres et dynamiques sur le plan démographique. Compte tenu de la formule laïque américaine, héritée des Lumières bien plus sûrement que le culte de l'Etat français, la multitude des sectes chrétiennes continue d'y jouer un rôle ; le christianisme est plus ou moins synonyme de "liberté de conscience" aux Etats-Unis, face à un Etat capitaliste dont l'emprise s'étend par le biais des médias de masse et du cinéma. Si la religion est moins un opium aux Etats-Unis, c'est parce qu'elle est, depuis l'origine, populaire.

    *

    Le dernier ouvrage d'Onfray s'attaque, si je puis dire, à Jésus-Christ ; il s'intitule "Théorie de Jésus". Est-il moins superficiel que les précédents ? Je dois être honnête et dire que, contrairement aux ouvrages sus-mentionnés, je n'ai pas lu cet ouvrage récent, mais seulement entendu l'auteur développer son argumentaire et résumer sa "théorie". Mais Michel Onfray n'écrit-il pas comme il cause, et ne cause-t-il pas comme il écrit ?

    Il ne me paraît pas inutile, tout d'abord, de dire en quoi la théorie de M. Onfray diffère nettement du propos de F. Nietzsche et de celui d'Ernest Renan (qu'il cite fréquemment).

    Pour ainsi dire la thèse de M. Onfray est diamétralement opposée à celle de F. Nietzsche ; en effet M. Onfray affirme que Jésus est un personnage fictif, une invention géniale de prêtres juifs. Au contraire, selon Nietzsche, Jésus de Nazareth a bel et bien existé et le gouverneur romain Ponce Pilate a bien fait d'ordonner son exécution, hélas trop tard, avant qu'il ne répande son message, message que N. considère comme un nihilisme déguisé, destructeur de la religion et de la morale traditionnelle païenne (cf. "L'Antéchrist"). M. Onfray tient donc un discours "judéo-chrétien".

    Le propos de "Théorie de Jésus" est assez éloigné de celui d'Ernest Renan aussi : pour ce dernier, le Christ fut une sorte de philosophe (bien réel), inspiré par Dieu et réuni à Lui par l'Amour. Le propos de Renan heurtait de plein fouet le dogmatisme de l'Eglise catholique, en un temps où sa dissolution était déjà largement amorcée (je veux dire par là que Renan ne courait pas le risque de finir sur le bûcher, où d'autres ont fini pour des écrits beaucoup moins éloignés de la doctrine officielle).

    M. Onfray s'efforce donc de rapporter la preuve dans sa "Théorie de Jésus" que les témoignages historiques de l'existence de Jésus ne sont pas historiques, mais des "inventions" ou des ajouts ultérieurs. Il a beau jeu de démontrer que les preuves de l'existence de Jésus sont aussi fragiles que celles de l'existence de certains dinosaures, entièrement reconstitués à l'aide de quelques fragments de squelettes. Il a beau jeu de remarquer que les quatre évangiles dits "synoptiques" se contredisent souvent. Tout cela, les chrétiens cultivés le savent, et que beaucoup de prétendues "reliques" sont des faux ; les chrétiens moins cultivés se dispensent de le savoir, car la Foi ne repose pas directement sur l'existence historique de Jésus-Christ. La Foi repose sur les évangiles et l'exégèse de Paul de Tarse, qui leur confère un dynamisme exceptionnel*. Paul contribue tant à l'intelligence de la Foi que la théorie a pu être faite, avant celle de M. Onfray, que l'Apôtre avait inventé le christianisme de toutes pièces.

    Cela dit les commentaires de Paul ont une dimension prophétique (eschatologique) que Paul ne parvient pas à élucider entièrement lui-même. Paul est un Juif qui a compris que Jésus, dont il persécutait les disciples, est bel et bien le Messie annoncé par les prophètes juifs.

    Jésus-Christ n'était rien qu'un fils de menuisier sans intérêt, à qui personne n'avait intérêt à faire de la publicité. Le récit de sa vie par ses disciples est truffé d'épisodes symboliques car l'Histoire, au sens moderne, a été inventée par Shakespeare à la fin du XVIe siècle.

    Ce qui s'oppose le plus à la théorie d'un Jésus-personnage de fiction, est le fait que Jésus accuse lui-même le clergé juif et les pharisiens de s'être réfugiés dans une sorte de fiction (l'élection du seul peuple hébreu), éloignée de la Vérité universelle contenue dans les prophéties.

    Il est étonnant que Michel Onfray ramène Jésus à une fiction géniale, féconde, etc., dont le message consiste à dire que l'Amour est inaccessible à l'être humain sans l'intermédiaire de Dieu - encore plus inaccessible que la compréhension par l'homme du monde qui l'entoure. Nietzsche se contentait de dire que l'Amour est fictif, et qu'il n'y a que du désir.

    Dieu est lui-même très souvent fictif, le fruit d'une spéculation humaine ; on pourrait dire que l'Etat totalitaire athée est une telle divinité, fruit du calcul des hommes, très largement artificielle ("L'Etat n'est rien." rappelle justement Karl Marx), mais dont la puissance de subornation équivaut à celle du veau d'or dans la Bible.

    *On pourrait dire que sans les explications de Paul, le dynamisme des évangiles est seulement latent.

  • Orwell ou Jésus-Christ ?

    Je sais que le rapprochement entre l'auteur de "1984" et Jésus-Christ peut surprendre ; ce d'autant plus que Georges Orwell était athée, et que rien ne laisse penser qu'il aurait renié son athéisme.

    Les chroniques de Georges Orwell publiées dans la presse laissent paraître ce qu'il pensait des principales religions encore actives en Europe : le catholicisme, l'anglicanisme et le protestantisme. Son opinion n'est pas très éloignée de celle d'un autre socialiste, Karl Marx, qui les assimilait plus ou moins au folklore, un siècle plus tôt. La culture religieuse de Marx est sans doute plus étendue que celle d'Orwell ; adolescent, Marx rédigea des sermons qui dénotent d'une bonne connaissance de la Bible et des évangiles.

    Si les connaissances de G. Orwell sont plus superficielles dans ce domaine, cela vient peut-être de l'anglicanisme, qui a la particularité, comme le catholicisme, d'avoir été une religion d'Etat ; je parle au passé aussi en ce qui concerne le Royaume-Uni, car la monarchie britannique est désormais assimilable elle aussi au folklore. Les quatre ou cinq dernières années ont montré à quel point le souverain britannique et le pape jouent un rôle mineur, aussi bien sur le plan politique que spirituel. Le pape François et Charles III d'Angleterre n'estiment pas forcément que la Guerre froide est une bonne chose, mais ils se gardent bien de contredire ouvertement la stratégie guerrière de l'OTAN. Le pape hésite peut-être, car la politique occidentale fait courir le risque de catastrophes humanitaires de grande ampleur dans le tiers-monde, où vivent la plupart des catholiques.

    Orwell est tout de même assez cultivé pour ne pas ignorer que la culture européenne a été marquée de façon indélébile par le christianisme, et qu'il est lui-même le produit de cette culture. En tant qu'Européen, Orwell sous-estimait ou ignorait le dynamisme des sectes chrétiennes américaines.

    Un fait remarquable, à propos d'Orwell, et qui m'a fait dernièrement fait penser à ce rapprochement apparemment incongru avec Jésus-Christ, c'est  son isolement - à commencer par son isolement au sein du mouvement socialiste, qui sous l'influence du communisme est devenu peu à peu, au XXe siècle, "le parti de l'Etat". Il y a quelque chose de mystique, de non-pragmatique, dans l'Etat moderne, que G. Orwell a parfaitement synthétisé dans "1984". Le citoyen-socialiste d'Océania accepte de se soumettre à Big Brother au-delà du raisonnable, car celui-ci est investi de l'espoir d'un monde meilleur. Big Brother n'est pas un Etat pragmatique, c'est un Etat érotique.

    Or Jésus est un prophète juif, tellement isolé parmi les Juifs que le clergé juif complota pour qu'il soit jugé comme anarchiste et exécuté. Les apôtres eux-mêmes se cachèrent, car ils craignaient d'être arrêtés et mis à mort. La plus grande hostilité ou le plus grand mépris vis-à-vis d'Orwell,  on le retrouve chez des intellectuels assimilables à une sorte de clergé socialiste.

    Mais surtout l'idée de ce rapprochement m'est venue à propos d'une réflexion d'Orwell sur le totalitarisme et la mentalité totalitaire, assez précisément définie par lui comme le renoncement à "la vérité objective". Il serait naïf de croire, dit Orwell, que l'on peut se tenir à l'écart du phénomène totalitaire. Dans "1984", O'Brien ne permet même pas que Winston Smith et Julia puissent penser contre.

    Autrement dit, il n'y a pas de position neutre, aucune posture de méditation transcendantale qui permette de se tenir réellement à l'écart de l'Histoire. Si vous avez déjà nagé dans les eaux vives d'un fleuve, vous avez dû atteindre cette immobilité qui consiste dans l'équation momentanée de vos forces et de celle du fleuve ; mais, à la longue, on ne peut que rejoindre la rive au prix d'un effort surhumain, ou se laisser emporter par le fleuve, comme la masse est conditionnée à le faire dans un régime totalitaire. Il n'y a que deux mouvements réels possibles.

    Or le Messie, de la même façon, explique qu'il n'y a pas deux voies possibles, et que ceux qui ne sont pas avec Lui sont contre Lui.

    Peut-on imiter, suivre Jésus-Christ sans même s'en rendre compte, en étant "athée" ? La parabole du "bon Samaritain" indique que oui : le Samaritain n'était pas Juif, mais se comportait comme un Juif aurait dû le faire s'il avait compris que la Loi de Moïse n'était aucunement un privilège.

    "Nombre de gens se consolent avec cette idée maintenant que le totalitarisme, sous une forme ou une autre, est visiblement en plein essor dans toutes les parties du monde.

    (...) Pourquoi cette idée est-elle fausse ? Je passe sur le fait que les dictatures modernes, à la vérité, n'offrent pas les mêmes échappatoires que les despotismes à l'ancienne, et sur l'affaiblissement du désir de liberté intellectuelle qu'entraînent probablement les méthodes éducatives des systèmes totalitaires. Mais la pire des erreurs, c'est de s'imaginer que l'être humain est un individu autonome. La liberté secrète dont on est censé pouvoir jouir sous un régime despotique est un non-sens car nos pensées ne nous appartiennent jamais entièrement. Les philosophes, les écrivains, les artistes et même les savants n'ont pas seulement besoin d'encouragements et d'un public, ils ont aussi besoin de la stimulation constante d'autrui. Il est pratiquement impossible de penser sans parler avec quelqu'un. Si Defoe avait vraiment vécu sur une île déserte, il n'aurait pas pu écrire "Robinson Crusoé". D'ailleurs, il n'en aurait pas eu envie. Supprimez la liberté d'expression et les capacités créatrices se tarissent. (...)" G.O. (1944)

  • Shakespeare philosophe

    Ce billet pour annoncer la publication prochaine, courant janvier, d'une nouvelle revue littéraire pas comme les autres, la "Revue Z" ; pas comme les autres car elle sera indépendante de la mode, sans être une tour d'ivoire littéraire ; pas comme les autres car elle sera abondammentshakespeare,revue z,littéraire illustrée.

    Je contribue à cette opération sous la forme d'un article intitulé : Pourquoi Orwell dérange toujours autant les intellectuels ?

    La revue publie aussi une étude sur la philosophie de Shakespeare : les Français sont mal prédisposés à voir en Shakespeare un philosophe à part entière ; l'étude est donc conçue pour compenser ce handicap.

    Cette revue contiendra de surcroît des actualités, des critiques, des nouvelles... en somme tout ce qu'une bonne revue littéraire doit contenir (180 p. environ, disponible sur Amazon.com - éditée par l'asso. Zébra : zebralefanzine@gmail.com).

  • Du Capitalisme au Totalitarisme

    A ma connaissance, aucun disciple contemporain de Karl Marx n'établit de lien clair et net entre le capitalisme tel que le décrivait Marx (comme une impasse de l'Histoire) et Big Brother, incarnation de l'Etat totalitaire au XXe siècle dans "1984".

    A l'inverse, il n'est pas rare que des politiciens "libéraux" se réclament de Georges Orwell, comme si Big Brother avait surgi de nulle part, dans un espace-temps indéfini. Je mets "libéral" entre guillemets, car le libéralisme, comme le nazisme ou le communisme, consiste principalement dans une propagande - le libéralisme au XXIe siècle est comparable au communisme de la période stalinienne.

    De tous les adversaires de l'Etat totalitaire au XXe siècle, la description que G. Orwell en fait dans "1984" est la plus compatible avec le matérialisme historique de K. Marx. Il n'y a pas de doute sur le fait qu'Orwell était "socialiste", tout en étant conscient que Big Brother lui-même se présente comme un Etat socialiste et/ou démocratique, c'est-à-dire paré de toutes les apparences du progrès.

    On peut décrire G. Orwell comme un homme de progrès opposé au progressisme. C'était aussi le cas de K. Marx, qui tentait de remédier par la science (le matérialisme historique) au romantisme anarchiste répandu dans le prolétariat. Des anarchistes romantiques, c'est exactement ce que sont Winston Smith et Julia. Leur échec vient de leur idéalisme.

    Les critiques du totalitarisme par Hannah Arendt (contre la culture de masse), Simone Weil (contre la physique quantique), Georges Bernanos (contre les robots) ou Aldous Huxley (contre la camisole chimique), aussi utiles soient-elles sur certains points, en particulier l'implication de la communauté scientifique dans le régime d'oppression totalitaire, ne sont pas ou peu "historiques".

    - Quelques précisions supplémentaires sur ce dernier point, car il est important : K. Marx considère l'Histoire comme l'instrument d'une prise de conscience du peuple, maintenu au niveau de la religion par la bourgeoisie, qui repose par conséquent sur une culture négationniste. Logiquement Marx fustigea les "droits de l'homme" comme l'expression de la bonne volonté de la bourgeoisie... entièrement dépourvue de bonne volonté. Il n'est pas certain qu'un libéral "critique" (par opposition au propagandiste libéral) tel que Tocqueville eût approuvé les droits de l'homme, car le concept même de "droit virtuel" ou futur est juridiquement frauduleux.

    De fait le nazisme, comme le communisme ou le libéralisme, sont des idéologies négationnistes. On peut ramener aisément le libéralisme (1950-2023) à un économisme négationniste. La tendance des néo-marxistes stériles du CNRS est d'ailleurs à faire de K. Marx un économiste, en oubliant qu'il est d'abord historien ; il combat l'idéologie bourgeoise allemande par l'économie bourgeoise britannique, puis l'idéologie à l'intérieur de l'économie.

    S'il y avait des disciples de K. Marx en France, la principale cible de leurs critiques serait l'Education nationale, principal instrument du négationnisme bourgeois. Un représentant de l'oligarchie étiqueté à droite proposa il y a quelques années de supprimer l'enseignement de l'Histoire à l'école - c'était ignorer tout ce que l'oligarchie doit au négationnisme mis en oeuvre par l'Education nationale (négationnisme dont le chapitre le moins discrètement négationniste est la légende dorée de la décolonisation).

    L'idéologie de l'Education nationale permet de comprendre l'évolution de la religion en France : elle est progressivement devenue un culte de la puissance publique ; un tel culte a commencé de devenir problématique dès lors que la France a perdu sa souveraineté (en 1940) : le "souverainisme" est une manière d'indiquer le problème sans le résoudre - une fois élus, les souverainistes deviennent "apatrides", pour se conformer aux exigences de l'économie capitaliste ; pour les mêmes raisons, le socialisme altruiste fait "psschitt !" lorsqu'il parvient à se hisser au pouvoir.

    La description de l'Etat totalitaire par A. Huxley ("Brave New World", 1932) ne peut s'articuler avec le matérialisme historique, car Huxley suppose l'Etat totalitaire capable de se développer à l'infini. De façon significative, il a extrait de son pamphlet un aspect crucial de l'histoire du XXe siècle : la course aux armements nucléaires, aspect dans lequel K. Marx aurait vu la preuve du bien-fondé de son analyse de l'économie capitaliste.

    On pourrait qualifier "Brave New World" de théorie malheureuse de la fin de l'Histoire, diamétralement opposée aux salades de Francis Fukuyama (pour citer un représentant célèbre du libéralisme totalitaire, au niveau du slogan).

    Big Brother est, au contraire, un Etat sclérosé, ayant atteint la taille critique définie par l'adage "trop d'Etat tue l'Etat". Orwell l'indique lorsqu'il explique que les élites totalitaires n'exercent pas le pouvoir politique, mais "le pouvoir pour le pouvoir" ; autrement dit la vie politique dans un régime totalitaire ressemble à une partie d'échecs : une grande partie de la politique se résume à des guerres partisanes, et la partie restante est confiée à l'administration.

    La Guerre froide entre blocs continentaux s'inscrit dans le prolongement de cette partie d'échecs, politiquement stérile. La mondialisation heureuse a lieu, dans "Brave New World", au prix de procédés ignobles qui anticipent le transhumanisme nazi ou libéral.

    La mondialisation heureuse n'a pas eu lieu dans "1984" car les empires rivaux ne peuvent effectivement pas se passer de la violence pour se maintenir en place. C'est ici le point de divergence majeur entre Huxley et Orwell. Homme de progrès, Orwell ne pouvait souscrire à la théorie totalitaire de la fin de l'Histoire, qu'elle soit optimiste (hégélienne), ou pessimiste (d'Huxley).

    Or l'embolie de l'Etat est une prédiction de Karl Marx. Il était possible de déduire du "Capital", non seulement le totalitarisme soviétique, mais aussi la mort de la démocratie aux Etats-Unis. Les Etats-Unis, puis la Russie, ont en effet connu une croissance ou un développement capitaliste plus rapide que celui de l'Europe au XXe siècle (à l'exception notable de l'Allemagne), ce qui s'explique par l'absence d'Etat ou la faiblesse de celui-ci aux Etats-Unis et en Russie. Autrement dit, détruire les institutions traditionnelles a été plus facile aux Etats-Unis et en Russie, car elles n'existaient quasiment pas dans ces Etats neufs.

    Mais la Russie et les Etats-Unis ont atteint ainsi de cette façon plus rapidement le terme du développement capitaliste paradoxal décrit par Marx, où l'Etat omnipotent, ultra-concentré, tend à la paralysie et devient ainsi de plus en plus impuissant ; le terme où la circulation des capitaux est si rapide que des escrocs de bas-étage peuvent dévaliser en un rien de temps les coffres des banques capitalistes ; le stade où la rumeur économique a valeur d'information économique.

    Le développement mystique absurde (non-pragmatique) du capitalisme décrit par Marx est bel et bien pris en compte par G. Orwell. L'Etat totalitaire décrit par Huxley est moins absurde, car ses élites dirigeantes ont pour but de faire régner l'ordre et le bonheur, coûte que coûte, quitte à rabaisser l'homme au niveau de l'animal. La violence structure Océania, bien mieux qu'une quelconque volonté totalitaire de ses dirigeants.

    En somme l'analyse de la mentalité totalitaire par Huxley est juste, la répartition des citoyens en dominants et dominés conforme au dispositif totalitaire, mais H. ne donne aucune des raisons pour lesquelles les idéologies nazie, communiste ou libérale, interchangeables, se sont imposées.

    - Il reste à éclaircir le point de la "lutte des classes" ; on objectera qu'elle n'apparaît pas dans "1984", mais la Guerre froide entre blocs continentaux, arborant chacun des drapeaux différents, mais obéissant tous à la "logique" totalitaire.

    La "lutte des classes" est un élément du matérialisme historique qui permet surtout à Marx de souligner le cours conflictuel de l'Histoire, que les élites bourgeoises s'efforcent de gommer, hier comme aujourd'hui (à travers la mythomanie de la célébration de la Révolution bourgeoise de 1789, par exemple, dont Marx montrait qu'elle n'avait en rien mis fin à la lutte entre classes).

    Marx a anticipé simultanément la mondialisation capitaliste, mieux qu'aucun autre puisqu'il en a souligné l'aspect profondément inégalitaire, qui reflète la concentration accrue du capital entre quelques mains. A cet égard il n'est pas difficile de comprendre à quoi la propagande "égalitariste" est utile : à maquiller le système capitaliste en système démocratique ou humaniste aux yeux des plus naïfs.

    Nul avènement du socialisme au XXe siècle, sous la forme espérée par K. Marx ; néanmoins les guerres mondiales entre nations industrielles et coloniales, les massacres extraordinaires de populations civiles, tant européennes qu'asiatiques ou africaines, traduisent bel et bien un développement conflictuel de l'Histoire ; elles sont la manifestation d'un capitalisme en crise, la "dette de chair" dont Shakespeare fit autrefois la contrepartie atroce de l'économie occidentale moderne.

    Le nazisme et le communisme se présentent assez nettement comme des méthodes pour étouffer les velléités d'émancipation de la classe ouvrière. Le nazisme doit sa sympathie dans une partie des élites bourgeoises hors d'Allemagne avant-guerre à cet effort pour assigner au prolétariat un but extra-révolutionnaire. Et, dès lors que le communisme fut affranchi du risque révolutionnaire par Staline, il suscita le même genre de sympathie que le nazisme dans les élites bourgeoises françaises.

    Le libéralisme, qui coïncide avec le stade néo-colonial de la "décolonisation", ne va pas sans la production d'une culture de masse. On reconnaît l'idéologie libérale derrière Big Brother, d'autant mieux qu'Orwell a situé son siège à Londres et que la presse libérale a mené une campagne de diffamation de l'auteur de "1984" (en 1996).

    Tout au plus peut-on reprocher à Marx une description trop schématique de la lutte des classes au XXe siècle. Par avance il avait répondu qu'un mouvement de libération n'est pas un algorithme.

    "Big Brother" est une description du totalitarisme comme un capitalisme figé, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, semblable à une gigantesque machine rouillée, dont la principale force tient dans sa capacité à méduser l'opinion publique et à faire régner le chaos au lieu de l'ordre.

  • Pourquoi le Veau d'or ?

    Je lisais récemment un ouvrage sur les dernières années de Karl Marx, entre Londres, Paris et Alger, au cours desquelles il fut durement éprouvé. Le réconfort, il le trouvait en partie dans la douleur physique, qui l'aidait à oublier ses douleurs morales. Mais son combat contre l'esclavage aussi le soutenait.

    Sur le plan intellectuel, on pourrait résumer ces dernières années à cette boutade de l'auteur du "Capital" : "S'il y a bien quelqu'un qui n'est pas marxiste, c'est bien moi !" Mi-dépité, mi-philosophe, il ne faisait ainsi que constater l'incompréhension de la plupart de ses disciples, y compris les plus proches, comme ses deux gendres français (Lafargue et Longuet). Quand il confia ses ouvrages à des traducteurs, Marx fut souvent confronté à la même incompréhension du sens de son analyse scientifique. La faute de l'auteur, trop... subtil ? Voire. Je constate, lisant et relisant Shakespeare, qu'une même pièce donne lieu parfois à des commentaires diamétralement opposés. L'intelligence humaine est limitée.

    D'autre part, au cours de ma pratique prolongée de l'art (plastique), j'ai constaté le goût inné de l'être humain, persistant s'il n'est pas éduqué, pour les choses complexes. A posteriori je me suis aperçu que ma vocation artistique était surtout une aspiration de ma part à la simplicité. Je ne connais aucun artiste véritable qui n'ait accompli un chemin du complexe vers le simple. Le capitalisme a d'abord été pour moi une machine infernale à fabriquer des choses complexes, de plus en plus inutiles.

    Mais revenons à Marx. Incompris, il le fut en France, y compris après sa mort. Il me semble en élucider la principale raison en disant que l'Etat a été élevé en France au rang de divinité tutélaire, suivant une tradition multiséculaire (de Louis XIV à de Gaulle en passant par de nombreux despotes) ; les Français sont ainsi prédisposés à voir en Marx un blasphémateur. La preuve, Tocqueville n'a pas eu beaucoup plus de disciples, sans doute pour la même raison. On parle de démocratie en France comme on parle d'écologie, histoire de passer le temps, et parce qu'il faut bien que les jeunes gens agitent des hochets pendant que les vieillards tirent les ficelles.

    Le destin ne se serait-il pas montré moqueur avec Marx ? En effet, lui qui se voulait "athée", est resté dans la mémoire collective, à juste titre me semble-t-il, comme le dernier adversaire du "Veau d'or", le dieu des bourgeois, ennemi du Vrai Dieu dans la Bible. De son vivant, Marx a suscité l'enthousiasme de quelques chrétiens, qui retenaient surtout de son travail cet aspect. Il a toujours repoussé avec mépris cet "enthousiasme chrétien".

    L'auteur de ce bouquin sur les dernières années de Marx (Marcello Musto) signale le peu d'intérêt de Marx pour les textes sacrés.

    Néanmoins Marx fut un lecteur très attentif de Shakespeare. Sa conception de l'argent, par exemple, en découle entièrement. L'idée que l'argent est bien plus qu'un simple moyen d'échange, la dimension charnelle de l'argent, a été exhibée par Shakespeare dans "Le Marchand de Venise". Or Sh. est entièrement imprégné de la Bible. Le personnage du Juif Shylock a été conçu par un auteur qui n'ignore aucune ligne des épîtres de Paul.

    De plus le peuple Hébreu, fuyant l'Egypte à travers le désert, est une métaphore de l'Histoire. Et cela, Shakespeare l'avait compris bien avant Marx.

    Or la Bible, à travers la fable du Veau d'or, illustre la tendance innée de l'homme - de l'homme au niveau de l'instinct - à l'idolâtrie. Pourquoi le peuple juif trahit-il Moïse et le vrai Dieu au profit du Veau d'or ? La Bible répond : parce qu'il a peur. L'homme est idolâtre par nature. C'est d'ailleurs pourquoi l'athéisme, d'une certaine façon, n'existe pas, mais beaucoup se contentent d'obéir aux ordres de l'argent, le plus humain des dieux, et n'en veulent pas d'autre.