mercredi, 14 mai 2008

Religio depopulata

« Lu la première encyclique de Benoît XV. Étonnante médiocrité. » L. Bloy (décembre 1914) Que dire du panégyrique que Benoît XVI a tenu à prononcer des institutions laïques des Etats-Unis, comme si les Etats-Unis n’idolâtraient pas le dollar et le sacro-saint taux de croissance ? Qu’auraient pensé d’un tel éloge un Bloy ? un Péguy ? un Bernanos ? L’engouement de Benoît XVI pour les Etats-Unis ne me surprend guère, au vrai. Une de mes premières impressions en effet, quelques instants à peine après avoir posé le pied sur le sol des Etats-Unis, fut de m’y sentir comme en… Allemagne. « Arbeit macht frei ! » : cette devise pourrait être la devise morale des Yankis ; encore faut-il bien comprendre qu’il ne s’agit pas ici d’une libération par le travail en soi, comme pour les nazis ou pour Baudelaire, mais d’une libération par le travail en tant qu’il enrichit en biens matériels le travailleur, comme pour Sarkozy ou Guizot. Plus généralement un esprit français ne peut qu’être consterné par la persistance de la philosophie idéaliste allemande malgré les guerres civiles européennes sanglantes entre nations laïques capitalistes. Qu’en 2008, des théoriciens aussi débiles que Horkheimer, Heidegger, Adorno, E. Kant… aient droit de cité au Vatican, tandis que Duns Scot, Francis Bacon ou Karl Marx sont dénigrés, si ce n’est pas un signe de sclérose… Même les attaques de Benoît XVI contre la Renaissance n’ont guère suscité de réaction - y compris en Italie ! - encore un signe de sénilité de l’Eglise d’Occident tout entière.

lundi, 17 mars 2008

L'Antisémitisme est un humanisme

Sous ce titre provocateur, Les Temps modernes a commenté récemment ce mot fameux de Bernanos : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ».
L’article en lui-même n’a aucun intérêt ; il s’agit de faire dire à Bernanos exactement le contraire de ce qu’il a voulu dire, de le changer en pur lèche-cul philosémite en déployant des trésors de sophisme, un minimum de bonne foi suffit pour le comprendre.

La revue de Claude Lanzmann mérite le détour. En effet, des religions nouvelles, il s’en crée et il en meurt chaque jour aux Etats-Unis aussi spontanément que des PME-PMI en France. La “laïcité positive”, comme disent les crétins, les barbarins, consiste en fait à ravaler la religion au rang d’une petite entreprise de franc-maçonnerie ou de services payants à la personne.
Mais la revue de Claude Lanzmann prétend carrément fonder, elle, une nouvelle religion… universelle : c’est ça qui est plus inhabituel. Il faut remonter à la révolution française de 1789, ou celle de 1848, pour trouver une tentative semblable en France - à la révolution de 1917 en Russie pour ce qui concerne le continent européen.
La base de la religion de la Choa est une sorte d'amalgame de la religion juive, chrétienne et laïque, proprement rocambolesque, que nul juif, nul catholique, nul laïc qui se respecte ne peut gober évidemment, un galimatia stupéfiant. Seule l’anarchie intellectuelle qui règne peut expliquer un tel cabotinage. Même l’absurdité a sa logique, comme l’ont bien décrit Allais et Jarry.

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La récupération de Bernanos n’est pas un cas isolé. Il y a un an environ, la revue Commentaire cette fois, revue démocrate-chrétienne libérale, faisait de même avec Paul Claudel, transformé lui aussi en pur philosémite, sur la base de quelques lettres adressées par le diplomate Claudel à des amis juifs. Avec ses amis peu philosémites, Claudel savait se montrer tout aussi conciliant en privé. Il n'en demeure pas moins un auteur "angulaire", sur lequel la nostalgie païenne de Maurras, ou la désespérance de Pascal, se brisent.
Aussi le cas de Léon Bloy, le plus intéressant en l’occurrence, car s’il est un écrivain catholique "antisémite", c’est bien Bloy, qui dans un ouvrage à part (Le Salut par les Juifs) a opposé de façon radicale l’antisémitisme chrétien, “médiéval”, politique, celui de Balzac, de Shakespeare, à l’antisémitisme bourgeois, libéral, de Drumont. Pour Bloy l’antisémitisme est bien comme un humanisme, même si Bloy refuse, tout comme L.-F. Céline plus tard, d’être marqué au fer rouge du sceau de l’antisémitisme. Bloy comme Céline sont parfaitement conscient de l'aptitude de la bourgeoisie à retourner la situation ; c'est ce que les bourgeois ont fait en échangeant le racisme du libertaire Drumont pour l'antiracisme des libéraux BHL ou Finkielkraut. La misère morale qui règne dans les zones peuplées d'immigrés, la politique du ghetto aux Etats-Unis, illustrent bien l'hypocrisie du régime bourgeois, qui accuse Hitler pour mieux se dédouaner de ses crimes actuels.
Un petit sorbonnard étique, Georges Steiner, dont la notoriété ne dépasse pas le cercle restreint des auditeurs de “France-Culture”, insomniaques théseux, a tenté de transformer les imprécations de Bloy en une sorte de potage sans sel. En vain ; il n’a pas convaincu au-delà du cercle restreint des auditeurs de “France-Culture”, public composé essentiellement de demoiselles de compagnie kierkegaardiennes ou jansénistes, public qui ne réclame rien d'autre à vrai dire qu’on le berce près du mur pour l'endormir.
Jusqu’au Figaro littéraire, qui s’emploie à désamorcer Bloy lui aussi, sous couvert de l’honorer (signé Sébastien Lapaque), alors que le Figaro représente exactement le genre de littérature bourgeoise que Bloy honnissait, ses plumitifs mercenaires avec. Nul doute que la devise voltairienne de l’espion Beaumarchais au fronton du Figaro, “Sans la liberté de blâmer il n’est pas d’éloge flatteur”, eût inspiré à Bloy des insultes choisies et des désirs de horions contre de ce torchon d’agioteurs égalitaristes.

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Les cas de Baudelaire et de Balzac sont réglés depuis longtemps ; ça fait belle lurette que l’Education nationale s’est fait un devoir civique de les pasteuriser, transformant Baudelaire en petit poète en prose, et Balzac en précurseur des séries télévisées américaines.
Tout se passe comme si Claudel, Bernanos et Bloy représentaient les dernières aspérités du catholicisme, que les démocrates-chrétiens se portent volontaires pour raboter, histoire de donner des gages supplémentaires de soumission. Déjà du temps de Bloy...
« Etrange société chrétienne qui (…) aux expulsions variées dont la gratifient les gouvernements modernes, répond par l’ablation immédiate de tout ce qui peut rester en elle de généreux et d’intellectuel.* »
Même si ce genre de procédé est le fait de censeurs véreux, il y a quelque chose de rassurant là-dedans. On pourrait s’attendre logiquement à ce que le Figaro ou Les Temps modernes ignorent complètement Bloy ou Bernanos vu que c’est un mode de censure beaucoup plus efficace.
De l’hypocrisie ou de la bêtise, il semble que chez le bourgeois ce soit cette dernière qui, à la fin, l’emporte. De son embonpoint et le la couche d'ignorance épaisse qui recouvre chacune de ses sentences, il déduit son invincibilité et se voit encore peiner à jouir ainsi sur le dos des pauvres pendant mille ans, au bas mot, Hitler n'était qu'un petit joueur.
« Il se peut que le Dieu terrible, Vomisseur des Tièdes, accomplisse un jour le miracle de donner quelques sapidité morale à cet écœurant troupeau qui fait penser, analogiquement, à l’effroyable mélange symbolique d’acidité et d’amertume que le génie tourmenteur des Juifs le força de boire dans son agonie.
Mais il faudra, je le crains, d’étranges flambées et l’assaisonnement de pas mal de sang pour rendre digérables, un jour, ces rebutants chrétiens de boucherie.* »


(*Léon Bloy, Le Christ au dépotoir, 1885)

lundi, 07 janvier 2008

Laisser-Allais

Quand Alphonse Allais inaugura l’art contemporain en grandes pompes (de clown) il y a plus d’un siècle, galerie Vivienne, déjà la civilisation montrait des signes de faiblesse. Toutes les conditions étaient réunies pour commencer de désespérer. Malgré tout Allais s’accroche à la légèreté française : avec lui les illusions valsent, au lieu de foutre le camp, comme chez Céline. L’humour potache érigé en art, le calembour élevé au rang de science, etc., il y a tout ça chez Allais, viking futuriste tiré à quatre épingles. Il possède dans sa pharmacie l’antidote au conformisme et à l'ennui démocratique. Il y a tout un tas de fioles cocasses. Un gugusse comme Finkielkraut, par exemple, improbable encore naguère, rendu possible aujourd’hui, semble sortir tout droit d’un conte défait d’Allais.

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Il ne faut pas séparer abusivement Alphonse Allais de Léon Bloy. Le génial maniement de la langue, Bloy s’en rapproche aussi. Quant à Allais, il n’a rien d’un évolutionniste béat, c’est pour le moins un athée subtil comme on n’en fait plus. Les deux amis faisaient la paire de désespérés. Désespérés, qui, paradoxalement, redonnent espoir ; aussi isolés soient-ils au milieu de la mer des démocrates-crétins, ils brillent comme un fanal dans la nuit.
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Céline a pris le relais, donc. À ce propos, on observe qu’un des effets de la démocratie, du capitalisme, a été d’anéantir ou presque la culture populaire. Après tout un fin lettré, un “humaniste” trouvera encore y compris dans des bouquins récents de quoi satisfaire sa curiosité intellectuelle. Les sources du savoir et de l'érudition, grâce à quelques-uns, ne sont pas complètement taries. Mais que reste-t-il de la littérature, de l’art populaire, que Céline et Allais incarnaient ? Bien sûr il y a des types louches comme Patrick Besson, quand ce ne sont pas carrément des abrutis comme Guillaume Durand, pour vous expliquer que Jean-Marie Bigard, Harry Potter, Louis de Funès ou Amélie Nothomb, c’est de la littérature populaire. Mais c’est ce qui s’appelle se moquer du peuple.

mardi, 18 décembre 2007

Deux dissidents allemands

Le rapprochement s’impose entre Benoît XVI et Karl Marx. Peu ou prou ils sont nés dans le même berceau politique. Ils ont décidé tous les deux de sacrifier leur existence à un dessein supérieur, renoncé à une vie facile. Intérêt commun pour la philosophie, religieuse, politique. Deux hommes libres isolés au milieu les esclaves. Comme Benoît XVI, Marx prône la raison, c’est-à-dire l’Occident. Or, raison et foi sont indissociables. C’est une évidence pour Benoît XVI, ça l'est également pour Marx : celui-ci était trop bien éduqué pour ignorer le rapport étroit qu’il y a entre la foi et la raison. J’ose dire qu’il le sait même mieux que Benoît XVI, car il y a moins d’angélisme chez Marx, qui eût de meilleurs maîtres que Joseph Ratzinger ! Le matérialisme politique que Marx apporte à la pensée de Hegel et qui lui confère toute sa force n’exclut pas la spiritualité authentique, à ne pas confondre avec l'idéalisme de pacotille que les libéraux introduisent dans le moindre discours, de l'inauguration de la piscine municipale au énième meeting de gynécologie bio, il n'est jusqu'aux pornocrates aujourd'hui qui ne justifient leur maquereautage par le combat en faveur de la liberté, des droits de l'homme et de la femme ! Dialectiquement, Marx a été forcé de mettre l’accent sur le matérialisme afin de combattre les "néo-hégéliens", comme un général est contraint de dégarnir son aile gauche lorsqu’il est attaqué par la droite. Mais, de la pensée de Hegel, infectée d’angélisme kantien, ou de celle de Marx, durcie dans les forges d’Ephaïstos, c’est la pensée de Marx qui est la plus spirituelle. L’histoire l’a prouvé. Aristote est le penseur grec le plus universel ; Marx le penseur européen le plus universel. Le catholicisme ne peut ignorer ces deux outils et continuer de se vautrer plus longtemps dans l’existentialisme, le maurrassisme ou le rousseauisme. Bien que Benoît XVI s'exprime de façon ambiguë, certains indices laissent penser qu’il n’ignore pas complètement cet enjeu.

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La pensée catholique authentique, incarnée en dernier ressort par Léon Bloy, dernier chef du vieux “parti des pauvres”, est renouvelée par le communisme de Marx, chef du jeune “parti des pauvres”. Il y a là comme un passage de témoin. Marx reconstruit sur les ruines d'une Eglise exsangue, qu'il méprise de s'être laissée envahir par la médiocrité bourgeoises. Les recoupements entre Marx et Bloy sont très nombreux. Il n’y a pas d’adversaires plus farouches de la pensée bourgeoise triomphante. Tous les dogmes, toutes les “valeurs actuelles”, Bloy comme Marx les ont mises à nu et en ont percé le cynisme têtu, sous la surface hypocrite. L’argument de la pensée bourgeoise pour tenter d’étouffer Marx est le même que pour Bloy : il consiste à retourner l’insulte à l’envoyeur, à traiter Marx et Bloy de bourgeois, c’est-à-dire de pourceaux, d’hypocrites. Bardèche, un des rares bourgeois à peu près honnête, reste assez imperméable au catholicisme de Bloy, mais admet : “Oui, Bloy était vraiment pauvre, il avait l’angoisse du paiement de son terme.” La “Renaissance” de Benoît XVI et la “Révolution” de Marx ne sont qu’un seul et même dessein. La seule différence, c’est que la révolution marxiste est plus claire que la renaissance romaine, à peine audible sous les ratiocinages démocrates-chrétiens. Est-ce dû aux circonstances ? Est-ce que Benoît XVI est plus isolé encore que ne l’était Marx ? C’est possible. Car l'étau s'est resserré depuis Marx. Les actions de la bêtise ont grimpé en flèche ; c'est la valeur la plus sûre actuellement.
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Les concessions faites par Benoît XVI aux valeurs bourgeoises sont ici en question. Ainsi, les exhortations de Benoît XVI sont traduites en France par des démocrates-chrétiens bourgeois. Et que nous servent ces collabos ? Des sermons jansénistes-existentialistes ! « Mes bien chers frères, gardez-vous d’agir, comme de bons bourgeois que vous êtes ! À la rigueur priez, priez la Grâce pour qu'elle travaille à votre place… » La Grâce cotée en Bourse, la Grâce esclave de l’humanité, le jansénisme est parvenu à terme. Ce n’est pas raisonnable de la part de Benoît XVI de ménager ainsi les valeurs actuelles et la bourgeoisie. Ces valeurs, cette bourgeoisie, à plus ou moins longue échéance, c’est la banqueroute qui l'attend. Ça serait de la folie que d’entraîner Rome dans cette faillite.

jeudi, 30 août 2007

Brocante (1)

À la brocante des Jésuites où, chose promise chose due, mon pote m’a conduit, je n’ai pas trouvé d’édition ancienne du pamphlet antisémite de Bloy (Le Salut par les Juifs). “Salus ex Judaeis est”, tiré de saint Jean au chap. IV, est mieux traduit par “le salut vient des Juifs” ; ainsi Bloy traduit-il d’ailleurs le point de départ de sa réflexion sur les rapports entre le peuple juif et le peuple chrétien dans le corps de son pamphlet. Sur la couverture, “Le Salut PAR les Juifs” est une habileté de la part de Bloy. Le pamphlet antisémite de Drumont, La France juive, ayant connu un grand succès, Bloy estima qu’il était opportun de publier un opuscule se présentant comme le pendant exact de celui de Drumont, pour profiter de la publicité. Or Bloy ne dit pas exactement le contraire de Drumont. S'il méprise l’antisémitisme de celui-ci, inspiré à ses yeux par des sentiments bas, il promeut un antisémitisme médiéval plus profond, mystique. Pour Bloy tous les mots, toutes les expressions des textes sacrés ont un sens plus ou moins caché, même s’il serait injuste de qualifier Bloy de “gnostique”, car c’est plutôt la clarté qui le caractérise, y compris par rapport aux théologiens contemporains de sensibilités diverses, à commencer par Benoît XVI, chez qui les contradictions et les confusions ne manquent pas.

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Bloy considère ainsi que la malédiction que les Juifs ont appelée sur eux-mêmes devant Pilate ("Que son sang soit sur nous et sur nos descendants !"), n'est pas un vain mot et ne pouvait pas rester lettre morte. Il est déjà assez cocasse d’entendre un philosophe officiel comme Finkielkraut citer Péguy, mais un “mendésiste” (sic) tel que Finkielkraut pourra toujours se justifier en disant que Péguy a été socialiste, pour commencer. Mais entendre un démocrate-chrétien citer Bloy, voilà qui tient de la mauvaise foi la plus épaisse ! Pour un démocrate-chrétien de tendance “lustigérienne”, ils sont les plus nombreux pour l'heure, le catholicisme n’est en quelque sorte qu’un perfectionnement du judaïsme et de la démocratie - rien à voir avec l’antisémitisme mystique de Bloy, qui se revendique de Balzac et de Shakespeare et qui hait la démocratie, tissu de divagations philosophiques la plupart du temps sacrilèges. Il y a néanmoins un cas où le démocrate-chrétien pourrait citer Bloy… Il pourrait bien le citer à comparaître devant un tribunal contemporain pour "propos à caractère antisémite" ou "antidémocratique". Alors, le démocrate-chrétien serait parfaitement dans son rôle d'hypocrite, de Ponce-Pilate.